Je pensois au commencement ne faire qu'un Chapitre de la creance des
Hurons & de celle des Montagnais, mais comme je l'ay veu grossir sous ma
plume au delà de mon dessein j'ay brizé au milieu de la carriere & faict
d'un grand Chapitre deux petits, afin que l'on puisse mieux comprendre
ce que je dis, car la multitude de la matiere offusque l'esprit &
empesche l'entendement de la bien concevoir, & partant l'on ne trouvera
point mauvais si quelqu'uns de mes Chapitres sont abregez, plus faute de
Rhetorique que de matiere, ô qu'il y a de personnes riches en parolles &
en eloquence, qui diroient des merveilles où je me trouve muet, c'est
mon imperfection & mon deffaut d'estude. J'avois autrefois appris
plusieurs petits contes fabuleux, touchant la Creation du monde & le
deluge universel, que tiennent nos Hurons, lesquels me sont eschappez de
la memoire, & de ma plume peur de me méprendre, mais je diray avec plus
d'asseurance ce peu que j'en ay sçeu de nos Montagnais, pour en avoir eu
la mémoire rafraichie en discourant avec nos freres.
Mais au prealable, il faut que je vous die de nos Canadiens ce que j'ay
remarqué en nos Hurons, qu'il n'y a ny accord, ni apparence en ce qu'ils
nous content des Deitez ou causes supremes qu'ils recognoissent,
Autheurs, Createurs & Reparateurs de cet Univers, car si l'un dit une
chose d'une façon, l'autre en parle tout autrement, & ay veu en eux ce
qui se dit des heretiques de nostre temps, desquels si les uns advouent
Calvin ou Luther pour leur Apostre, les autres les rejettent comme des
vilains & infames, qui n'ont faict banqueroute à l'Eglise que pour leur
ventre, ainsi en est il generalement de tous les desvoyez, j'ay sçeu
mesme d'un honneste homme, qui a demeuré deux ans à Constantinople,
qu'il y a des Turcs qui se gaussent plaisamment, mais en cachette, de
leur Mahomet, & d'autres le tiennent pour le premier Profete de Dieu, &
Jesus-Christ pour le second, c'est le malheur de ceux qui ne suivent
point la vertu & n'ont pas Dieu pour but de leurs actions, de se tromper
de la sorte.
Nos Montagnais recognoissent trois Deitez, à sçavoir Atahocan, son Fils
& Messou, representant l'image de la tres-saincte Trinité, mais il faut
dire de plus qu'ils confessent une Mere, à laquelle ils ne donnent point
de nom, d'autant qu'elle ne gouverne rien & semble representer en
quelque chose la Mere de nostre Seigneur Jesus-Christ. J'ay leu
autrefois l'histoire de la Chine, où j'ay remarqué qu'entre leurs
principales Idoles, ils en ont une qui a trois testes, lesquelles se
regardent l'une l'autre comme n'ayant qu'une mesme volonté, puissance,
aage & authorité, quoy que distinctes, non plus que le Pere n'est pas le
Fils, ny le Fils le S. Esprit, un seul Dieu en trois personnes.
Nos Montagnais attribuent la Création & le gouvernement du ciel à
Atohacan, mais ils sont encore dans les admirations comment il l'a pû
faire, veu sa hauteur, la quantité des planettes & les Cieux d'infinies
distances, où nous ne pouvons aller qu'avec la pensée. Quelqu'uns ont
voulu dire que le Fils, auquel ils ne donnent point de nom particulier,
gouverne la terre, & la mer, mais d'autres & avec plus d'apparence en
attribuent la creation, la conservation, & le gouvernement à Messou,
lequel Messou est quelquefois pris pour bon Ange, car ils disent qu'il
est tousjours avec eux, & le Manitou aussi; Ils tiennent ces Deitez
tres-riches, & qu'elles ne peuvent jamais avoir de necessité, ayans
puissance de leur ayder, bien qu'ils ne leur offrent ny sacrifices ny
prieres, comme nous faisons à nostre Dieu.
Ils disent qu'ils font venir le beau temps & la pluye quand il est
necessaire, mais si la chose arrive hors de saison, ou qu'elle apporte
du dommage à leur bled, à leur chasse ou à la pesche, ou qu'il fasse de
grands coups de vents qui les empeschent de naviger, ils attribuent tout
ce mal là au Manitou; qui est le Diable, lequel ils disent estre
tousjours meschant.
Pour la création ils tiennent qu'avant que les Deitez eussent formé ce
monde, elles estoient toutes trois dans un canot sur les eauës avec une
petite beste, qu'ils appellent Achagache, qui peut estre comme une
blette un peu plus grosse, & que la jettant à l'eau elle alla au fond,
d'où elle rapporta en ses pieds un peu de terre, de laquelle Messou, en
prist une partie & en fit une boulle toute ronde; laquelle il souffla
tant qu'elle grossissoit à veuë d'oeil, & l'ayant bien soufflée il la
fit si grosse qu'elle devint la terre comme elle est à present.
Du reste du morceau de terre il en fit un petit homme avec de la salive
qu'il cracha dans sa main, & puis il le souffla tant qu'il devint grand,
estant grand il luy donna la parolle, en lui soufflant dans la bouche.
Voilà des sentimens & des pensées qui ne sont pas trop esloignées de la
vérité de la chose pour des Sauvages qui n'ont jamais esté instruits,
car il ne se lit point que jamais les Apostres, leurs Disciples, ny
aucun Religieux avant nous, ayent passé en ces pays là pour leur
prescher la parole de Dieu, ny autrement. Pour la creation de la femme,
ils disent que le Messou remit cette petite beste à l'eau qui en
rapporta encore de ta terre; de laquelle il fit une femme de la mesme
sorte qu'il avoit fait l'homme, puis demeurans ensemble sur la terre,
ils eurent quantité d'enfans, & leurs enfans en eurent d'autres, de
sçavoir leurs noms, ils n'en sçavent aucuns, leurs peres ny leurs meres
en leur ayans pas appris, pour les avoir eux-mesmes ignorez, comme
avoient faits leurs predecesseurs.
Et disent de plus que tous ces enfans là furent presque tous noyez à
cause qu'ils estoient trop meschans. Il en resta seulement cinq,
sçavoir; trois hommes, & deux femmes, lesquels s'estans sauvez dans leur
canots se tindrent tousjours sur les eauës, & voicy comme la chose
arriva à leur dire: Ce Messou allant à la chasse ses loups cerviers dont
il se servoit au lieu de chiens, estans entrez dans un grand lac ils y
furent arrestez. Le Messou les cherchant partout, un oyseau luy dit
qu'il les voyoit au milieu de ce lac, il y entre pour les retirer, mais
ce lac venant à se des gorger, couvrit la terre, & abysma le monde, &
généralement tous les arbres quelle avoit produit d'elle mesme en furent
cachez, & leurs branches pourries dans les eaux ny restant que le tronc.
Apres que les eaux se furent retirées, ce Messou tira des flesches à ces
troncs d'arbres, lesquelles se convertirent en branches, se vengea de
ceux qui avoient arresté ses loups cerviers, & espousa une ratte
musquée, de laquelle il eut des enfans qui ont aydé à repeupler le
monde, se disent quelqu'uns, mais d'autres tiennent que ce Messou e se
maria point, & qu'il ny resta pour la réparation du monde que ces cinq
personnes eschappées du deluge, d'où appert qu'ils ont quelque tradition
de cette inondation universelle, qui arriva du temps de Noé.
Ils tiennent que ces cinq s'en allerent bien loing chercher le Messou,
qui estoit Dieu, lequel ils ne pouvoient rencontrer, en fin aprés voir
bien cherché sur les eaux ils arriverent en un lieu d'où les eaux
s'estoient retirées, & y avoit terre ferme, sur laquelle ils trouverent
un homme, auquel ils demanderents s'il estoit Messou, il leur respondit
que ouy, lors ils luy demanderent du tabac ou petun pour petuner, il
leur en donna, & comme ils eurent petuné ils luy presenterent le calumet
qu'il prist & le cassa, alors ils luy dirent qu'il n'estoit pas le vray
Messou, car il n'est point meschant, mais plustost le Manitou, c'est
pourquoy ils le quitterent là, & s'en allèrent plus loing, ou ils
rencontrèrent un grand homme qui ne parloit point, mais leur fit signe
de la main. Ils furent à luy, & l'ayans abordé il leur presenta de
grandes chaudieres pleines de viandes, mais comme il ne parloit point
ils estoient bien empeschez; il survint là un homme qui leur demanda où
ils alloient, ils respondirent qu'ils cherchoient Messou, lors il leur
dit, vous l'avez trouvé, & puis leur donna bien à manger de fort bonnes
viandes, & entre autres il leur en donna d'une qui n'estoit pas plus
grande que l'ongle, de laquelle ils avoient beau manger elle ne
diminuoit point, & avoit le goust de toutes sortes de viandes, comme
d'eslan, d'ours de cariboust, lievres, perdrix, &c.
Apres qu'ils eurent bien mangez il leur demanda s'ils vouloient voir
quelque chose de beau, ils dirent que ouy, aussitost il fit venir
quantité d'animaux de toutes les sortes, qui avancerent devant eux, &
les arbres aussi. Apres avoir veu tout cela il les congedia, & leur dit
qu'ils n'en parlassent à personne, & ce qui les estonna d'avantage, fut
que cet autre ne parla jamais, mais avoit tousjours les yeux estincelans
& comme pleins de feu.
Cela fait, ils s'en revindrent par une petite riviere, (car l'eau
n'estoit plus sur la terre) en laquelle ils rencontrerent un petit Islet
sur lequel il n'y avoit personne, n'ayans mesme point veu de pistes
d'hommes le long du bord de l'eau qu'ils avoient passée. Ils demeurerent
sur cest Islet, où là estant y vint des Manitous (qui sont des Diables),
qui eurent, affaires à leurs femmes, dont elles eurent des enfans,
lesquels ont repeuplé le monde peu à peu comme il est.
Pour la mer, j'ay dit que c'est le fils qui la gouverne, & semblablement
la terre, mais ils disent qu'ayant esté bonne à boire au commencement
elle devint sallée & amere par cet accident. Il arriva un jour que le
Nikycou (qui est la loutre) ayant mordu la Ouynesque, qui est une petite
beste fort puante, que nous appelions autrement l'enfant du Diable à
cause de ses mauvaises qualitez, ce loutre l'ayant mordue, il eut la
gueule infecte & puante de son ordure qu'il luy jetta, escumant ainsi il
s'alla laver dans la mer, & la rendit sallée & de mauvais goust, comme
elle est.
Ils disent en outre, que tous les animaux de chaque espece, ont un frere
aisné, qui est comme le principe, & comme l'origine de tous les
individus, & que ce frère aisné est merveilleusement grand & puissant,
l'aisné des castors, disent-ils, est peut estre aussi gros qu'une
cabane, quoy que les cadets (s'entend les castors ordinaires) ne soient
pas plus gros qu'un petit mouton; Or ces aisnez de tous les animaux sont
les cadets du Messou, (le voila bien apparenté) si quelqu'un void en
dormant l'aisné, ou le principe de quelques animaux, il fera bonne
chasse, disent-ils, s'il void l'aisné des castors, il prendra des
castors, s'il void l'aisné des eslans, il prendra des eslans, jouissans
des cadets, par la faveur de leur aisné qu'ils ont veu en songe, mais
quand on leur demande où sont ces aisnez ils se trouvent bien empeschez,
confessans eux-mesmes qu'ils ne sçavent où ils sont, sinon que les
aisnez des oyseaux sont au Ciel, & les aisnez des autres animaux sont
dans les eauës, mais l'Alcoran de Mahomet dit bien mieux que les bestes
vont dans le Paradis, & que ce grand coq, l'aisné de tous les coqs, prie
pour tous ses freres, & que quand il chante, tous les coqs de la terre
luy respondent, & chantent comme luy par une correspondance que les
animaux de la terre ont avec ceux du Ciel, qui prient pour eux.
On dit de plus que nos Montagnais reconnoisent deux principes des
saisons, l'un s'appelle Nipinoukhe, c'est celuy qui ramene le Printemps
& l'Esté, l'autre s'appelle Pipounoukhe, qui ramene la saison froide.
Ils soustiennent bien qu'il sont vivants, mais ils ne sçavent pas comme
ils sont faits, s'ils sont hommes, ou animaux, ny de quelle espece, &
disent qu'ils les entendent parler, ou bruire, notamment à leur venue,
sans pouvoir distinguer ce qu'ils disent, pour leur demeure, ils
partagent le monde entr'eux, l'un se tenant d'un costé, l'autre de
l'autre, & quand le temps de leur station, qui est aux deux bouts du
monde, est expiré, l'un passe en la place de l'autre, se succedant
mutuellement. Quand Nipinoukhe revient, il ramene avec soy la chaleur,
les oyseaux, la verdure, il rend la vie & la beauté au monde, mais
Pipounoukhe ravage tout, estant accompagné de vents, de froids, de
glaces, de neiges, & des autres appanages de l'Hiver.
Pour les flux & reflux de la mer, comme ils tiennent que l'eau a une ame
immortelle qui lui donne ses mouvemens, ils ne s'estonnent pas tant de
ce flux & reflux, comme firent jadis nos Hurons arrivant avec nous à
Kebec, lesquels encor bien qu'avec nos Montagnais, ils croyent à l'eau
une ame vivante, ils crurent nostre riviere de bien plus grand esprit
que celles de leur pays, qui n'ont pas de flux & reflux pour estre trop
esloignées de la mer, & m'en demandoient des raisons, non seulement,
mais ils eussent bien desiré me voir raisonner avec cette eau, & luy
demander à elle mesme, pourquoy ses diverses allées & venuës contraires,
& à quel dessein, effects qu'ils admirerent plustost que de les pouvoir
comprendre, ne les comprenans pas moy mesme, pour estre au delà de ma
capacité, & de celle des Sçavans.
On tient pour certain qu'Aristote se precipita dans l'Euripe, desirant
que l'Euripe le comprit, puis qu'il ne pouvoit comprendre les principes
& les raisons des mouvemens d'iceluy. Qui est-ce aussi qui depuis ce
grand Philosophe a pû nous donner une raison certaine du mouvement
admirable de cet espouventable Occean? mouvement qui ne se faict pas du
pole Arctique, jusques au pole Antarctique, comme quelqu'uns se sont
persuadez. Que si cet element ne faisoit que rouler du Nort au Sud, &
retourner du Sud au Nort, il n'y auroit de quoy tant admirer. Mais la
merveille est que la mer prenant son cours vers le pole Antarctique, qui
est celuy là qui va du costé du Midy, au mesme temps elle vient vers
l'Arctique qui luy est opposé, c'est à dire qui est du costé du
Septentrion & par ainsi elle a des mouvemens contraires (bien qu'en
diverses parties,) en mesme temps, & à l'instant quelle se retire, de
nostre pole Arctique, elle retourne aussi de l'Antarctique, refluant
tant d'une part que d'autre, au milieu de la mer où les marées, & reflux
venant à s'entrerencontrer sous la ligne Equinoctiale, incontinent la
mer vient à bouffir, s'enfler & grossir aussi long-temps que le reflux e
fait. Et derechef la mer estant estrangement enflée & eslevée comme de
tres hautes Montagnes, elle commence aussitost à se dilater & abaisser.
Tant plus se dilate tant plus elle s'abaisse au dessous de la ligne; &
d'autant qu'elle s'abaisse en ce milieu du monde, plus elle monte & se
dilate d'une part & d'autre vers les deux poles susdits, roullant dessus
les sables, inondans les campagnes, & eslevans de toutes parts, jusques
à Lebe venant. Lors qu'elle se dilate ainsi vers bouts, & autres
extremitez de la mer, on l'appelle flux, & le reflux, quand elle se
retire vers l'Equinoctiale.
Ce flux & reflux se fait deux fois pendant vingt quatre heures. Car en
cinq heures ou environ, la mer fluë vers le Nort, & vers le Sud, & en
quelque six à sept heures, elle fait son reflux. Et comme l'estat de la
Lune n'est égal ou pareil, mais irregulier en son croissant, &
decroissant, ainsi le mouvemens de la mer est du tout inegal, comme
chacun sçait, & l'experimentons en nostre petite riviere de sainct
Charles, tous les quartiers de la Lune, & les mois de l'année, &
principalement en la pleine Lune, où nous voyons l'eau s'eslever le plus
vers nostre Convent, ce qui nous obligeoit en ces temps là, de ne rien
laisser de nos meubles & ustencilles, que fort esloignez du bord de la
riviere.
Finissons ce Chapitre de la creance & des superstitions de nos
Montagnais, par cette conclusion, que qui voudroit faire estat de les
observer toutes, il en faudroit faire un juste volume à part, tant elles
sont en grand nombre, mais, comme la lecture n'en seroit agreable ny
utile, je me contente de ce que j'en ay escrit comme suffisant, & finy
par cette priere que je fais à Dieu, de leur donner lumière cognoissance
de leur aveuglement, qui les porte à ignorer le vray Dieu, & attribuer
des puissances divines à des choses insensibles, jusques à croire que la
neige, &, la gresle ont une ame qui a cognoissance & intelligence, &
s'offence de la lumiere, & clarté des chandelles & fallots, avec quoy
ces pauvres gens n'oseroient sortir la nuict quand il neige, ou gresle,
peur que cette ame en advertisse les animaux, qui prendroient la fuitte.
Tiennent aussi que les chiens ne doivent ronger les os des castors, des
oyseaux, n'y des autres animaux pris au lacet. Que d'autres ne doivent
non plus estre jettez dans le feu, & que si on manque à la moindre
observation de leurs folles opinions, que c'est fait de leur chasse & de
leur vie, & que tout ira, s'en dessus dessous, & à contrepoil de leur
intention.
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_De la saincte Oraison. De L'apparition des
Esprits, & du grand Capitaine Auoindaon._