Toutes les Nations & peuples Indiens, & Sauvages que nous avons veus en
nostre voyage, sont presque tous de couleur brune, olivatre ou bazanné
(excepté les dents qu'ils ont merveilleusement blanches) non qu'ils
naissent tels, mais cela vient de la nudité, de l'ardeur du Soleil qui
leur donne à plomb sur le dos, & des diverses graisses, huyles, &
peintures, desquelles ils se frottent & peignent souvent tout le corps,
comme nous voyons en France à ceux qui se font appeller Egyptiens ou
Bohemiens, lesquels changent leur couleur blanche en brune, & olivastre,
par le moyen des huyles desquelles ils se frottent le corps pour sembler
Egyptien, bien qu'ils soient François, & n'ayent ressenty aune chaleur
que celle d'icy, ny habité autre climat que celuy de la France.
Cette couleur pourtant ne diminue en rien de leur beauté naturelle des
traicts de leur visage, ny de la juste proportion de leurs corps, qui ne
cedent en rien à ceux d'icy, car ils sont tous generalement bien formez
& proportionnez sans difformité aucune, marchent, droit avec un maintien
grave & modeste, sans estre aucunement courbé, bossu, vouté, boiteux,
borgnes, ou aveugles, d'où vous voyez d'aussi beaux enfans, & des
personnes d'aussi bonne grâce qu'il y en sçauroit avoir en France, entre
lesquels je n'y ay jamais veu autre deffaut, qu'un Honqueronon borgne
encor par accident, & un bon vieillard Huron, qui pour estre tombé du
haut d'une cabane en bas s'estoit faict boiteux.
Ils sont de mesme grandeur & hauteur que par deçà, tous dispos, gays, &
alaigres, jeunes & vieux, ne sont point valetudinaires comme la pluspart
de nous autres, ny sujet à la goutte, comme beaucoup de personnes trop à
leur ayse, il n'y a pas mesme de ces gros ventrus pleins d'humeurs & de
graisses, que nous avons icy, car ils ne sont ny trop gras ny trop
maigres, aussi n'ont ils pas trop dequoy s'engraisser, & c'est ce qui
les maintient en santé, & exempts de beaucoup de maladies, ausquelles
nous sommes sujets par trop faire bonne chere, car comme dit Aristote;
il n'y a rien qui conserve mieux la santé de l'homme que la sobrieté,
laquelle ils observent mieux que nos gens, sans soucy, & moins que nos
avares, tenans le milieu entre les deux.
L'une des raisons principales pour laquelle nos Sauvages n'ont rien de
difforme en leurs corps, vient de ce qu'ils ne sont point violentez ou
contraincts, comme les mignons & muguettes de par deçà, par des habits
trop estroicts qui forcent leur naturelle disposition, & la raison en
est tres-bonne, d'autant que par cet empressement d'habits pour sembler
linges & bien faites, les femmes qui en usent de la sorte sont pour la
pluspart contrefaictes, bossues, voutées, & ridées, encore qu'il
n'apparoisse point au dehors, lesquelles si elles estoient veues en
cette difformité par les Sauvages, ils auroient dequoy rire & se mocquer
de nous, eux qui n'ont accoustumé de voir les choses que dans le naturel
non violenté.
Il faut advouer pourtant que ces affiquets mondains, ces gorges
descouvertes, & ces estoffes ravissantes, quelque difformité qu'elles
couvrent sont des pièges bien plus pesans, & desquels le Diable tire un
bien plus grand advantage que de la nudité de nos Sauvagesses, qui porte
je ne sçay quoy de desplaisant à la veuë de ceux qui sont tant soit peu
chaste, car il n'y a que les mal sages qui s'y meslent.
Or laissons à part les difformitez qui viennent par accident, & disons
qu'il est vray semblable que les femmes, entre les Chrestiens,
engendrent plus de monstres, & d'enfans marquez & contrefaicts, que ne
font les femmes Sauvagesses de nostre Canada, & me semble que cela
arrrive plus ordinairement à celles qui font les mignardes, & delicates,
& qui ont le loisir d'entretenir leurs pensées, qu'à celles qui ont
moins de loisir, car n'ayans point d'occupations serieuses, il faut de
necessité qu'elles donnent lieu à une partie de leurs folles
imaginations & fantasies, ce que ne font point les villageoises, non
plus que les femmes douées d'un esprit masle & resolu qui occupent le
temps: J'en pourrois rapporter icy une infinité d'exemples, & des choses
mesmes que j'ay veues de mes yeux, sî le sujet le meriroit, ou que la
chose fut tirée en doute, mais comme le cas est assez commun, & que l'on
voit en beaucoup de lieux des personnes ayans de ses marques sur leurs
corps, ou au visage, qui une folle, qui une levre de lievre; une prune,
une tache de vin, & je n'en diray pas davantage, sinon de vous asseurer
que j'ay veu deux enfans jumeaux n'avoir qu'un dos, ou plustost avoir
les deux dos collez ensembles, & les autres parties du corps parfaites
en chacune d'elles.
Au mois d'Octobre dernier je vis à Paris au bout du pont neuf, un jeune
garçon de Gennes, aagé de seize ans, en avoir un autre qui luy sortoit
du milieu du ventre, à une cuisse prés, qui luy restoit dedans le corps,
& n'en sembloit guere incommodé, sinon un peu à la pesanteur du fardeau
qui luy pendoit. Au mesme mois d'Octobre dernier le 20, il nasquit à
Londres capitale d'Angleterre, une fille monstrueuse ayant deux testes,
& deux visages bien formez, quatre bras, deux cuisses, deux jambes, &
deux pieds, avec une forme de queuë, & ayant esté ouverte aprés sa mort
en la presence du Roy d'Angleterre, il luy fut trouvé deux coeurs. Ces
deux ou trois exemples doivent suffire pour confirmation des choses que
j'ay dictes, car ce ne seroit jamais fait, qui voudroit s'amuser à
discourir des misères dont la nature est souvent vitiée par nos pechez,
ou ceux de nos parens, desquels les enfans portant souvent la peine, ou
en leur esprit, ou en leurs membres. Je les puniray jusques à la
troisiesme, & quatriesme generation, dit Dieu aux sainctes lettres.
Les jeunes femmes, & filles sont grandement curieuses d'huyler leurs
cheveux, & de se peindre & parer le corps avec divers petits fatras,
pour sembler belles aux assemblées, & aux dances, où elles paroissent
tousjours avec tous leurs atours. Si elles ont des matachias &
pourceleines elles ne les oublient point, non plus que les rassades,
patinotres, & autres bagatelles que les François leur traictent, &
desquelles elles font estat, comme nous de l'or & des pierreries.
Leurs vignols & pourceleines sont diversement enfilées, les unes en
colliers larges de trois ou quatre doigts, comme une sangle de cheval
qui en auroit ses fisselles toutes enfilées & accommodées, & ces
colliers ont environ trois pieds & demy de tour ou plus, qu'elles
mettent en quantité à leur col, selon leur moyen & richesse, puis
d'autres enfilées comme nos chaînes & chapelets de divers longueurs pour
pendre de mesme à leur col, & aussi à leurs oreilles. Elles en font
encores d'autres de vignol gros comme noix, assez mal arondis (à cause
de leur dureté) qu'elles attachent sur les deux hanches, & viennent par
devant arrangées de haut en bas par dessus leurs cuisses & brayers. Il y
en a de celles qui portent encores des brasselets de pourceleine aux
bras, & de grandes plaques accommodées de mesme par devant leur
estomach, & d'autres par derrière en rond & en quarré comme une carde à
carder la laine, attachées à leurs tresses de cheveux: quelqu'unes
d'entr'elles ont aussi des chaînes, ceintures & des brasselets faits de
poil de porc epic, taints en rouge cramoisy & fort proprement tissues,
les uns larges comme une sangle, & les autres comme une grosse gance, &
cette teinture est si vive, & tient de telle sorte qu'elle fait honte à
l'escarlate.
Pour les jeunes hommes ils ont la mesme curiosité de s'embellir & farder
comme les filles. Ils huylent leurs cheveux, & y appliquent des plumes &
du duvet fort joliement, & au lieu de collet de fine toille, ils se font
des petites fraizes du mesme duvet, qu'ils mettent autour de leur col,
fort proprement arrangez. Il y en a qui pour braverie, portent de
grandes peaux de serpens sur le front en guyse de fronteaux, qui leur
pendent par derrière une grande aulne de Paris de chacun costé.
Ils se peindent aussi le corps & la face de diverses couleurs, de vert,
de jaune, de noir, rouge, & violet qui sont leurs couleurs les plus
communes. Vous leur voyez quelquefois la face toute bigarée, de rouge,
de de vert, quelquefois ils n'en peignent qu'un costé, depuis le sommet
de la teste jusques au col, il y en a de si industrieux qu'ils se
figurent toute la face, & le corps devant & derriere, de passements
tirez au naturel, & des compartimens avec diverses figures d'animaux
assez bien faites pour des personnes, qui n'ont pas appris l'art de la
peinture.
Mais ce que je trouvois de plus estrange, & d'une folie plus eminente,
estoit de ceux qui pour estre estimez courageux, & redoutables à leurs
ennemys, prenoient un os d'oyseau où de poisson qu'ils affiloient comme
rasoirs, avec lesquels ils se gravoient & figuroient le corps, mais à
diverses reprises, comme l'on faict icy une paire d'armes avec le burin.
En quoy ils monstroient un courage, & patience admirable au delà du
commun des hommes, non qu'ils ne ressentissent bien le mal, car ils ne
sont pas insensibles, mais pour les voir immobiles & muets en un si
furieux chatouillement, puis on essuyoit le sang qui leur decouloit de
ces incisions, lesquelles ils frottoient incontinent aprés avec quelque
couleur noire en poudre, qui s'insinuoit dedans les cicatrices, si que
les figures qu'ils ont gravées leur demeurent sur le corps pour
tousjours, sans que jamais on les puisse effacer, non plus que les
marques qu'ont au bras les Pelerins qui reviennent de Hierusalem.
Tous n'en veulent pas neantmoins souffrir la peine, aussi n'en sont ils
pas tous accommodez, mais les Sauvages qui s'y plaisent d'avantage sont
les petuneux, lesquels ont pour la pluspart, le corps ainsi figuré, ce
qui les rends effroyables & hideux, à ceux qui n'ont pas accoustumé de
voir de tels masques, car ils me sembloient à moy mesme en les regardans
l'image de quelque Demon avec lesquels je ne me trouvois pas trop
asseuré au commencement, & guere plus à la fin.
Il y a des femmes, & filles, mais peu qui souffrent ces incisions, dont,
j'en ay veu quelqu'unes qui estoient figurées jusques par dessus les
yeux & tout cela pour sembler autant valeureuses que belles, &
redoutables. J'ay veu des Sauvages d'une certaine Nation; avoir tous le
milieu des narrines percées, ausquelles pendoient des patinotres bleues
assez grosses, qui leur battoient la levre d'enhaut, attachées à des
petites cordelettes ou filets.
Et comme ils ne portent rien sur leur corps que pour ornement, ou pour
se deffendre du froid, nos Sauvages croyoient au commencement que nous
portassions nos Chapelets à la ceinture pour embellissement, comme ils
font leurs pourceleines, mais en comparaison ils en faisoient fort peu
d'estat, disans: qu'ils n'estoient que de bois, & que leur pourceleine
qu'ils appellent Onocoirota estoit de grande valeur, pour la petite
teste de mort qui y estoit attachée, beaucoup la croyoient avoir esté
d'un enfant vivant, mais je les ostay incontinent de cette pensée, & la
volonté aux femmes de vouloir emprunter nostre manteau, & nostre capuce,
pour aller en festin, & voir les nouvelles mariées, car elles m'en
importunoient fort, & se fussent carrées avec cela comme fort parées &
gentilles.
Pour nos sandales ou femelles de bois, je leur permetrois bien à tous
d'y mettre le pied, & les esprouver, mais à condition de me les
rapporter incontinent peur de les perdre. Ils me disoient prou, Auiel
Saracogna, Gabriel fais moy des souliers, car ils appelloient nos
sandales souliers, mais je n'estois pas en lieu pour leur en pouvoir
faire, & d'y mettre la main eux mesmes, outre qu'ils sont trop paresseux
d'apprendre, ils n'avoient pas les outils propres, non plus que moy, qui
me servois d'un seul meschant petit outil pour les miennes, & au lieu de
cloux (car il ne s'en trouve pas dans le pays) nous nous servions de
cordelettes passées par des petits trous pour attacher nos cuirs.
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_Comme les Sauvages accommodent leur chevelure. De
la barbe & de l'opinion qu'ils ont qu'elle
amoindrit l'esprit. Comme sainct François n'en a
point porté. Des Pygmées & d'une fille velue &
ayant barbe._