CHAPITRE XXIII.

Tous les esprits des hommes ne vivent pas dans un mesme sentiment, ny

dans une mesme pensée, car chacun à ses opinions particulières, d'où

viennent nos difficultez, & les diverses disputes entre les hommes, mais

le Sage cede tousjours à la raison, & le fol à son opinion, pour ce que

l'opiniatreté ne vient que d'ignorance.

Sainct Augustin a dit parlant de la barbe de l'homme, qu'elle est une

marque de force & de courage, & nos Sauvages tout, au contraire,

tiennent avec le reste des peuples Americains qu'elle amoindrit,

l'esprit, & rend la personne difforme & espouventable, comme je vous

feray voir par quelques petits traicts familiers que j'ay appris & veus

dans le pays.

Par ces opinions, ils ont la barbe & le poil tellement en horreur qu'ils

n'en peuvent souffrir un seul petit brin aillieurs qu'à la teste, se

l'arrachent & en ostent mesme la cause productive, de manière qu'on ne

peut presque discerner le visage d'un homme d'avec celui d'une femme, &

pensans faire injure à nos François desquels ils avoient assez mauvaise

opinion à cause de leur barbe, ils les appelloient sascoinronte, qui est

à dire barbu, tu es un barbu, & par ce moyen les obligeoient pour avoir

paix, de se razer & se conformer aucunement à eux n leur poil &

chevelure; comme ils l'estoient desjà aux habits & en la nudité pour la

netteté.

Et non seulement ils avoient une si mauvaise opinion de la barbe & des

barbus, mais ils nous vouloient mesme persuader d'arracher la nostre

quoy que fort courte, & nous disoient que nous en serions de beaucoup

plus beaux & aggreables en nostre conversation. Il arriva un jour qu'un

Sauvage des plus laids d'entre les petuneux, voyant parler un de nos

François avec sa grande barbe & ses moustaches mal relevées, plein

d'estonnement & d'admiration se tournant à ses compagnons leur dit:

voyez ce sale barbu, ce laid homme, est il possible; qu'aucune femme le

voulut envisager de bon oeil, c'est un ours, & luy mesme estoit un vray

masque; c'est pourquoy il avoit fort bonne grace de mespriser ce barbu &

de l'appeller ours, luy qui estoit laid par despit.

Il arriva une histoire aussi plaisante au truchement des Ebicerinys

nommé Jean Richer, lors qu'ils luy voulurent faire croire qu'il

commencoit d'avoir de l'esprit. Il y avoit deux ans & plus, qu'il estoit

dans leur païs & vivoit avec eux assez doucement en apprenant leur

langue pour d'icelle servir les François à la traicte. A la vérité il y

avoit assez bien profité & s'en servoit fort à propos & mesme d'un peu

de la Huronne qu'il sçavoit passablement. Or ces Saunages, après luy

avoir faict quelques reproches d'avoir quitté le mauvais païs de la

France, pour venir habiter le leur beaucoup plus beau & meilleur, luy

dirent; & bien, jusque à present tu as presque vescu en beste sans

cognoissance & sans esprit, mais maintenant que tu commence à bien

parler nostre langue, si tu n'avois point de barbe, tu aurois presque

autant d'esprit qu'une telle nation, luy en nommant une qu'ils

estimoient avoir beaucoup moins d'esprit qu'eux, & les François avoir

encor moins d'esprit que cette nation là, tellement qu'il eut fallu à

leur compte que ce truchement eut encor estudié pour le moins deux ou

trois ans leur langue & n'avoir point du tout de barbe, pour y estre

estimé homme d'esprit & de jugement; & voyla l'estime qu'il font de nos

gens, par une seconde raison, du peu de vertu & de modestie qu'ils

voyent en ceux qu'on envoye de delà, ausquels ils ne se fient que de

bonne sorte, & pour le moindre suject leur disent l'injure ordinaire

Téondion ou Tescaondion, c'est à dire tu n'as point d'esprit Atache, mal

basty.

A nous autres Religieux, quelques mal advisez nous en disoient autant au

commencement; mais à la fin ils nous eurent en meilleure estime, & nous

disoient au contraire: _Cachia atindion_, vous avez grandement d'esprit:

_houandate daustan tchondion_, & les Hurons n'en ont point; vous estes

gens qui cognoissez les choses d'enhaut & surnaturelles & qui pouvez

sçavoir les choses les plus cachées & secrettes, ce qu'ils disoient à

cause de nos escritures, & que nous, leur enseignions des choses qu'ils

avoient ignorées jusques alors, & n'avoient point ceste bonne opinion

des autres François, ausquels ils preferoient la sagesse de leurs

enfans, pour ce qu'ils ne leur disoient que des sotttizes.

Que si ces peuples Americains, qui sont presque la moitié de toute la

terre habitable, ne portent point de barbe, il n'y a dequoy

s'esmerveiller, puisque les anciens Romains mesmes, estimans que cela

leur servoit d'empeschement, n'en ont point porté jusques à l'Empereur

Adrien & selon quelque Autheur, jusques à François Marquis de Mantouë

(qui mourut l'an 1519, père de Federic 5 qui fut crée Duc de Mantoue par

Charles quint) fut le premier de tous les Princes d'Italie, qui nourrit

tousjours une longue barbe. Ce qu'ils reputoient tellement à honneur,

qu'un homme accusé de quelque crime n'avoit point ce privilege de faire

razer son poil, comme se peut recueillir par le tesmoignage d'Aulus

Gellius, parlant de Scipion, fils de Paul, & par les anciennes medailles

des Romains & Gaulois, que nous voyons encores à present en plusieurs

lieux.

C'est ce qui faict que beaucoup se sont autrefois estonnés & avec raison

de ce que S. François (Italien de nation) estoit peint avec un peu de

barbe, car ny Prestre, ny Moyne ny Religieux, ny mesme aucun Lay,

nourrissoit sa barbe de ce temps là. Qui a faict penser ou que c'est une

licence de peintre, ou que S. François fut portraict lors qu'il alloit

ou revenoit d'Orient, comme nous lisons de S. Dominique, à cause que les

Latins & Occidentaux, faisans le Voyage d'outre mer, entretenoient leur

barbe longue, comme font encore de present nos Religieux, pour se

conformer à la coustume du païs, auquel la barbe rare estoit honteuse, &

appelloient les hommes de deçà eunuques, chastrés & effeminés, comme se

lit dans les histoires de la guerre Saincte. Il ne faut donc point

penser que S. François portast ordinairement barbe longue, cela estant

tres-severement deffendu & puny par les saincts Canons. Je laisseray ce

qui est de plus commun sur ceste matiere, me contentant d'un jugement de

Gregoire 7 qui seoit l'an 1170. Lib. 8. Reg. Epist. 10 à Orsoc

Gouverneur de Calaris Capitale du Royaume de Sardaigne. Nous ne voulons

point que vostre prudence trouve mauvais de ce que nous avons contrainct

Jacques vostre Archevesque de razer sa barbe, car telle est la coustume

de la saincte Eglise Romaine pratiquée dés sa naissance, que tout le

Clergé de l'Eglise Occidentale raze sa barbe, &c. Et ne faut point

penser que sainct François eut voulu contrevenir au commandement de

l'Eglise par quelque singularité ou vanité. De nostre memoire les

souveraines Cours de Parlement, ont prononcé des Arrests tres-rigoureux

contre toute sorte de personnes, qui ne razoient point leurs barbes,

d'où reste encores le proverbe, _Barba raza, respondebit curia_.

Nos François qui ne demandoient qu'à rire & plaisanter, avoient fait

entendre aux Huronnes, que les femmes de France avoient de la barbe, &

leur avoient encore persuadé tout plain d'autres choses, que par

honnesteté je n'escris point icy, de sorte qu'elles estoient fort

desireuses d'en voir; mais les Hurons qui me ramenèrent en Canada, ayans

veu Madamoiselle Champlain & y esté asseuré qu'elle estoit femme, ils

furent destrompez, & recognurent qu'en effect on leur en avoit donné à

garder.

De ces particularitez on peut inferer que nos Sauvages ne sont point

velus, comme quelques uns pourroient penser. Cela appartient aux

habitans des Isles Gorgades, d'où le Capitaine Hanno Cartaginois,

rapporta deux peaux de femmes toutes velues, lesquelles il mit au temple

de Juno par grande singularité, & ay ouy dire à une personne digne de

foy, d'en avoir veu une toute pareille à Paris, qu'on y avoit apportée

par grande rareté, & à une autre d'avoir veu une fille vivante toute

couverte de poil comme une beste en une ville de France dont j'ay oublié

le nom: mais bien davantage un de nos Religieux m'a asseuré d'avoir veu

deux Sauvages en l'armée des Espagnols pendant la ligue, tellement velus

du pied jusques à la teste, qu'on ne leur voyoit que e blanc des yeux.

Ce sont des merveilles de la nature, qui ont donné l'opinion, à

plusieurs que tous les Sauvages estoient velus, bien qu'ils le soient

moins naturellement que les personnes de nostre Europe, entre lesquelles

il s'en voit quantité qui ont l'estomach tout couvert de poils, ce que

je n'ay point veu en aucun Sauvage.

Au mois d'Octobre de l'an 1633, je vis à Paris une fille du païs de

Saxe, aagée d'environ quatre ans & demy, laquelle avoit une barbe

blonde, fine presque comme soye, longue & large en arondissant comme

celle d'un homme de 35 à 40 ans, & ce qui estoit encor fort admirable,

il luy sortoit du dedans des deux oreilles deux grandes moustaches

longues presque d'un pied, & au dessus des reins une autre plus courte,

qui sembloit une queuë, qui fit penser à plusieurs qu'il y eut quelque

chose du Satyre en cette fille; mais ils se trompoient, car hors-mis sa

longue barbe & qu'elle estoit velue par tout le corps d'un poil blond

semblable à celuy de la barbe, elle estoit fort aggreable tant en la

disposition du corps, qu'en la gentillesse de son esprit, autant

honneste, que jovialle & plaisante.

Si quelqu'un entroit dans la chambre pour la voir, en se promenant sur

la table qui luy servoit de theatre, elle baisoit doucement sa main,

leur presentoit & les saluoit de fort bonne grace en disant: bon jour

mon pere, soyez le bien venu Monsieur, (car on luy avoit appris quelque

petits mots François qu'elle prononçoit fort gentiment.) Lors que

d'abord je la vy pour la première fois, il me sembloit voir en elles un

vieillard du païs des pygmées, qu'on dit n'avoir qu'une coudée de

hauteur au rapport de plusieurs historiens, car celle-cy n'en avoit

guère davantage.

Or puis que j'ay icy entamé le discours des Pigmées, il semble que par

bien-seance je sois comme obligé d'en dire ce que j'ay appris de divers

Autheurs approuvez, pour aucunement satisfaire ceux qui sont encor en

doute, sçavoir s'il y en a, ou non, car le nombre des Escrivains, qui

ont escrit de ces Nains est si celebre & leurs raisons si probables,

qu'elles persuadent un chacun à les croire. Or entre un tel nombre il me

semble que le tesmoignage d'un S. Augustin nous doit suffire, sans

parler de celuy des Autheurs prophanes & plus anciens, comme d'Aristote,

voicy ces parolles. Les Grues (dit-il) viennent des campaignes

Scythiques jusques aux paluds de l'Egypte superieure, d'où sort le Nil,

auquel lieu l'on dit qu'elles font la guerre aux Pygmées.

Mela, parle aussi de ceste sorte de gens en ces termes Les Pygmées sont

une certaine espece de genre humain, qui ont guerres contre les Grues

pour les bleds semez, Pline encore faict souvent mention d'eux, car il

dit, qu'ils ont habité en Scythie & en la ville de Geranie, & près de

Thebaide, & au païs de Prasie, & lieux montaigneux, & après il escrit

qu'ils habitent joignant les Palus d'où le Nil prend sa source, & voicy

ce qu'il en dit encores. Aux confins d'Indie, qui sont les plus

esloignez, & auprès du fleuve Ganges, & en l'extremité des montaignes,

demeurent les Pygmées. Aule Gelle, en parle encore comme faict aussi

Isidore, & chacun des Escrivains, les faict de la hauteur d'une coudée.

Elian de mesme, disant que la nation des Pygmées a accoustumé d'avoir

des Rois, & lors que les Rois leur vindrent à deffaillir, ils eurent une

Reine, qu'ils appellerent Geraune, c'est à dire Grue en leur langue.

Ceux qui ont couru de nostre siecle toute la terre par leurs

navigations, ont aussi rendu tesmoignage des Pygmées, qu'ils ont

descouverts, car Anthoine Pigasera les découvrit entre les Moluques en

l'Isle Arucheto, & outre il dit qu'ils habitent encores entre les mesmes

Moluques en l'Isle Caphieos, Paul Joue confirme son dire asseurant

qu'ils sont outre les Lapons grand babillards, tousjours en crainte &

presque semblables aux Singes. Nous avons encores ce qu'en dit Oderic,

qu'il vit des Pygmées aux Indes de la grandeur de trois paumes de la

main, lesquels engendrent en l'aage de cinq ans, il dit en outre qu'il y

en a de la mesme stature en l'Indie Orientale, non loin de Quinsay

joignant Chile. Albert le Grand adjouste cecy: ces Pygmées que nous

disons habiter prés du Nil, combattent perpetuellement contre les Grues,

engendrent en l'aage de trois ans, & meurent à huict. J'ay leu dans

quelque Autheur dont il ne me souvient pas du nom, d'un petit animal qui

naist au matin, vieillit au midy, & meurt au soir.

Par ce moyen l'on doit adjouster foy à tant d'Autheurs celebres, qui

traictent de ces Pygmées, lesquels font leur demeure en la Plage

Australe, Orientale, & Aquilonaire: mais plus en l'Occidentale.

Auparavant que j'en eusse leu de si asseurez tesmoignages, je me doutois

fort de la verité de la chose, & qu'il s'y trouvast des nations d'Hommes

si petits, mais à present cela m'est assez facile à croire, veu mesme

qu'entre les Europeans, il s'y engendre quelquefois de petits Nains que

les Princes, entretiennent & nourrissent par admiration. Voicy ce que

dit Nicephore d'un certain tout semblable aux Pygmées fort prudent &

fort sage qui nasquit en Egypte sous l'Empire de Theodose, d'une si

petite stature qu'elle est incroyable, car il estoit si petit, qu'il

sembloit une perdrix: & c'estoit aussi un plaisant spectacle de le voir

converser en la compagnie des hommes, & de le voir debattre, & gausser

parmy eux. En fin cecy est admirable, qu'il estoit capable de prudence,

aussi bien qu'un homme parfaict, & pourquoy ne le seroient pas de mesme

les Pygmées, où la contrée & le climat, sinon la race, n'engendre que

des Nains; Un homme petit peut avoir la mesme sagesse d'un geant, fut il

de ceux desquels la S. Escriture faict souvent mention de leur forme,

car au livre des Nombres il est dit que le reste des hommes sembloient

sauterelles au respect d'eux. Et au mesme livre il est faict mention

d'un Géant mémorable nommé Og, qui tirant son origine des Geants qui se

servoit d'un lict de fer, lequel avoit neuf coudées en longueur, &

quatre en largeur, ce que redit aussi Theodoret, & neantmoins personne

n'oseroit soustenir que ce Géant, non plus que le Goliat, eut plus

d'esprit que le petit David.

Mais voicy bien un autre prodige. Il me souvient qu'estant petit garçon,

on m'envoyoit fort soigneusement à l'escole où nous avions entre nous

autres petits escoliers de fort plaisans & serieux entretiens, car comme

chacun apprenoit quelque chose à la maison, de son père ou en quelque

bonne compagnie où la curiosité nous portoit, (car souvent la jeunesse,

sans qu'on s'en donne de garde observe ce que les grands discourent)

nous faisions nostre profit de tout & rapportions tous nos petits contes

en nostre conseil-d'estat, composé de quatre où cinq petits garçons de

nostre humeur, car la compagnie de tous ne nous agreoit pas,

principallement des juristes, menteurs ou desbauchez.

Or vous pouvez croire que quoy que nous parlassions assez serieusement &

non point en enfans de sept à huict ans, que nous occupions beaucoup de

temps (aprés nos, leçons estudiée) à discourir des fables & des Romans,

desquels les serviteurs nous entretenoient les soirs avant de nous

coucher, mais sur tout nous entrions dans l'admiration, sur la pensée

des jugemens de Dieu, qui nous venoit par la contemplation d'un grand

jugement dépeint contre la muraille d'une Chappelle, duquel nous

faisions reflexion sur les Infidelles & Sauvages, desquels j'appelle

petits Maistres, certains escoliers sages, qui nous faisoient répéter,

nos leçons, avant d'aller devant le grand Maistre.

Or ces Sauvages, qu'on nous faisoit perdus avec tous les mauvais

Chrestiens, nous faisoient bien quelque compassion, mais les contes & le

récit de leur forme & figure nous faisoient douter qu'ils fussent hommes

comme nous, car on nous les figuroit generalement tous velus, comme

beaucoup sont encore dans cette erreur là; non seulement les hommes sans

lettres, mais plusieurs qui se croyent sages. On nous parloit aussi de

cette sorte de gens que nous appellons Pygmées, desquels je viens de

traicter, mais bien particulierement d'une autre espece du genre humain

qui estoient sans testes ayans, les yeux & la bouche dans l'estomach, &

d'autres qui n'avoient qu'un oeil posé sur le milieu du front, mais ceux

qui nous sembloient les plus heureux & accommodez, estoient ceux qu'on

nous disoit avoir l'un de leur pieds large comme un grand van à vaner,

duquel ils se servoient pour se couvrir en temps de pluyes, qui par ce

moyen en estoient garantis.

Depuis que j'ay esté grand je me suis ris de tous ces contes & croyances

enfantines, & n'y ay adjousté de foy jusque à present, qu'en lisant j'ay

trouvé que nous avions quelque raison, & que parmy nos fables il s'y

trouvoit quelque verité, ou bien les Autheurs nous trompent aussi bien

que nos petits Maistres. Strabon s'est mocqué autrefois de Megasthenes,

par ce qu'il avoit escrit, qu'il y avoit des hommes differents de

testes, de bouche, d'oreilles, de plante de pieds, & de tout le corps:

toutesfois il est convaincu aysement par le nombre & authorité de ceux

qui ont escrit de ces choses; mais afin de commencer par la teste, Mela

nous escrit que les Blemiens n'en ont point, & que toutes les parties de

leur visage sont en la poitrine, Solin nous apprend le mesme. On trouve

(dit il) des hommes qui n'ont point de testes, & qui ont les yeux aux

espaules, & auparavant ceux-cy, d'autres en escrit le mesme, qu'Aule

Gelle récite.

Pline asseure le mesme en termes exprés & bien souvent disant: qu'ils

n'ont point de teste ayant la bouche & les yeux en leur poictrine; & en

autre part il dit que prés des Troglodites, il y en a qui n'en ont

points ayant les yeux sur les espaules.

Il n'y a personne qui nous force à ceste croyance: neantmoins combien

que S. Augustin die que nous ne sommes pas astraints de le croire,

toutesfois il semble qu'il infere qu'il n'est pas impossible que cela

soit, puisque mesmes au Sermon trente & septiesme qu'il addresse aux

frères Hermites, il tesmoigne les avoir luy mesme veus, en ces termes:

J'estois des-ja Evesque d'Hippone (dit il) lorsqu'accompagnez de

certains serviteurs de Jesus-Christ, je m'en allay en Ethiopie, pour y

prescher l'Evangile, où tous vismes plusieurs hommes, & plusieurs

femmes, qui n'avoient point de testes, mais bien des yeux gros fichez en

la poictrine; le reste de leurs membres estoient semblable aux nostres.

Reprenons nostre petite fille velue que je vis à Paris; car quelqu'un

pourroit douter si elle estoit hermofrodite, ou artificiellement barbue

& velue. Non, je dis qu'elle n'estoit point hermofrodite & n'avoit aucun

artifice en son faict, car pour en oster l'opinion, on ne faisoit aucune

difficulté de la faire voir à nud devant tout le monde, & puis son jeune

aage demonstroit assez la merveille, & que naturellement elle estoit

sortie du ventre de sa mere velue, comme un autre Esau.

D'où vient donc ce poil & cette barbe en un aage si tendre &

extraordinaire je n'en sçaurois donner autre raison sinon, que cela peut

venir de l'imagination & fantasie de la mere au temps de la conception,

& que j'ay veu de mesme la fille d'une honneste damoiselle de la ville

de Paris ressembler au pourtrait d'une Vierge devant laquelle elle

souloit faire tous les jours ses prieres. Mais ce que j'ay trouvé de

plus admirable est qu'un de nos amis ayant adverty sa femme, que s'il

luy prenoit en fantasie de manger quelque chose qu'elle ne pût avoir,

qu'elle ne portast point sa main en son visage, ains en quelque partie

cachée, ce qu'elle fit, & en un mesme endroict son enfant fut marqué,

comme elle nous a asseuré elle mesme, ce que je dis par charité & pour

advertissement aux femmes de se resouvenir de cet advis remarquable, car

toutes ne le sçavent, point, autrement on ne verroit pas tant de

difformité au visage que plusieurs portent comme les indices de la

foiblesse de leur mere. Les exemples en cette matiere ne sont que trop

frequentes, il suffit qu'on se souvienne des moyens dont Jacob uza chez

son beau pere Laban, pour avoir des Agneau tachetez, & que la femme sans

son vouloir peut marquer en son fruict, quelque chose de son object ou

de son imagination au temps de la conception.

Lycurgus souloit dire que les cheveux rendent ceux qui sont beaux,

encores plus beaux, & ceux qui sont laids encores plus laids &

espouventables à voir; c'est la perruque qui donnoit lustre à la rare

beauté d'Absolon, comme les moustaches voltigeantes de nos Sauvagesses

de l'Isle, aux traicts de leur visage assez bien faicts, si leur ame

plus noble, n'estoit souillée par le peché & la corruption des moeurs

vitiées; parmy toutes lesquelles non plus qu'entre les homme, il ne s'y

voit aucune rousse ny blonde de cheveux, mais les ont tous noirs

(excepté quelques unes qui les ont chastaignez) lesquels elles

accommodent & ajancent diversement selon les nations, car entre toutes

il y a de la differance aysée à cognoistre.

Les Canadiens & Montagnais tant hommes que femmes, portent tous longue

chevelure qui leur bat sur les espaules & à costé des joues sans estre

nouez ny attacchez & n'en couppent qu'un bien peu du devant, qui restent

courts sur le front, comme les gaisettes des femmes mondaines, à cause

que cela leur empescheroit la veuë en courant.

Les femmes & filles Algoumequines, my partissent leur longue chevelure

en trois, les deux parts leur pendent de costé & d'autre sur les

oreilles & à costé des joués, & l'autre partie est accommodée par

derrière en tresse, en la forme d'un marteau pendant couché sur le dos,

de la longueur d environ cinq quarts de pied. Mais les Huronnes &

petuneuses ne font de tous leurs cheveux qu'une tresse accommodée de

mesme celle des Algoumequines qui leur bat sur le dos, liez & agencez

avec des lanières de peaux d'Eslans ou d autres animaux qu'ils ont à

commoditez.

Pour les hommes ils portent deux grandes moustaches pendantes à costé

des joues, & quelqu'uns n'en portent qu'une qu'ils tressent & cordellent

quelquefois avec des plumes & i autres bagatelles qu'ils y entremeslent,

le reste des cheveux est couppé court ou bien en compartimens & en telle

autre manière qu'il leur plaist, estimant à beauté que le dessous de la

couronné soit raz & couppé de prés, & mesme aux petits garçons le reste

des cheveux, excepté les moustaches, à cause des petits vermiseaux.

Depuis nostre arrivée, plusieurs femmes prenoient plaisir de faire des

tonsures & couronnes clericales à leurs enfans, pour les rendre

semblables à nous, à ce qu'elles disoient, & les garçons mesmes s'en

glorifioient en nous les monstrans; je pensé les en reprendre, mais je

me retins comme n'y ayans point de mal en ceste imitation; au contraire

un tesrnoignage d'amitié & d'estime. Il n'y a pas jusques à des

vieillards mesmes qui en ont voulu porter, aucuns desquels estoient

tellement curieux de parures, bien qu'ils eussent des-ja par maniere de

dire, un pied dans la fosse, qu'ils se faisoient coupper les cheveux par

petits compartimens & y accommoder des plumes & du duvet, comme les

petits enfans.

Pour les cheveux ou poils levez des nations que nous avons au Su, ils

entretiennent tous leurs cheveux sur le front fort droits & relevez,

plus que n'estoient ceux que nos Damoiselles portoient anciennement, ils

sont couppez de mesme, allans tousjours en diminuans & racourcissans de

dessus le front jusques derriere de la teste.

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_De l'humeur, vertu, & inclination naturelle des

Sauvages en general & de quelques exemples

propres à ce sujet._

Histoire du Canada et voyages que les Freres mineurs recollects y ont faicts pour la conversion des infidelles. · 第 38 / 90 题