Tous les esprits des hommes ne vivent pas dans un mesme sentiment, ny
dans une mesme pensée, car chacun à ses opinions particulières, d'où
viennent nos difficultez, & les diverses disputes entre les hommes, mais
le Sage cede tousjours à la raison, & le fol à son opinion, pour ce que
l'opiniatreté ne vient que d'ignorance.
Sainct Augustin a dit parlant de la barbe de l'homme, qu'elle est une
marque de force & de courage, & nos Sauvages tout, au contraire,
tiennent avec le reste des peuples Americains qu'elle amoindrit,
l'esprit, & rend la personne difforme & espouventable, comme je vous
feray voir par quelques petits traicts familiers que j'ay appris & veus
dans le pays.
Par ces opinions, ils ont la barbe & le poil tellement en horreur qu'ils
n'en peuvent souffrir un seul petit brin aillieurs qu'à la teste, se
l'arrachent & en ostent mesme la cause productive, de manière qu'on ne
peut presque discerner le visage d'un homme d'avec celui d'une femme, &
pensans faire injure à nos François desquels ils avoient assez mauvaise
opinion à cause de leur barbe, ils les appelloient sascoinronte, qui est
à dire barbu, tu es un barbu, & par ce moyen les obligeoient pour avoir
paix, de se razer & se conformer aucunement à eux n leur poil &
chevelure; comme ils l'estoient desjà aux habits & en la nudité pour la
netteté.
Et non seulement ils avoient une si mauvaise opinion de la barbe & des
barbus, mais ils nous vouloient mesme persuader d'arracher la nostre
quoy que fort courte, & nous disoient que nous en serions de beaucoup
plus beaux & aggreables en nostre conversation. Il arriva un jour qu'un
Sauvage des plus laids d'entre les petuneux, voyant parler un de nos
François avec sa grande barbe & ses moustaches mal relevées, plein
d'estonnement & d'admiration se tournant à ses compagnons leur dit:
voyez ce sale barbu, ce laid homme, est il possible; qu'aucune femme le
voulut envisager de bon oeil, c'est un ours, & luy mesme estoit un vray
masque; c'est pourquoy il avoit fort bonne grace de mespriser ce barbu &
de l'appeller ours, luy qui estoit laid par despit.
Il arriva une histoire aussi plaisante au truchement des Ebicerinys
nommé Jean Richer, lors qu'ils luy voulurent faire croire qu'il
commencoit d'avoir de l'esprit. Il y avoit deux ans & plus, qu'il estoit
dans leur païs & vivoit avec eux assez doucement en apprenant leur
langue pour d'icelle servir les François à la traicte. A la vérité il y
avoit assez bien profité & s'en servoit fort à propos & mesme d'un peu
de la Huronne qu'il sçavoit passablement. Or ces Saunages, après luy
avoir faict quelques reproches d'avoir quitté le mauvais païs de la
France, pour venir habiter le leur beaucoup plus beau & meilleur, luy
dirent; & bien, jusque à present tu as presque vescu en beste sans
cognoissance & sans esprit, mais maintenant que tu commence à bien
parler nostre langue, si tu n'avois point de barbe, tu aurois presque
autant d'esprit qu'une telle nation, luy en nommant une qu'ils
estimoient avoir beaucoup moins d'esprit qu'eux, & les François avoir
encor moins d'esprit que cette nation là, tellement qu'il eut fallu à
leur compte que ce truchement eut encor estudié pour le moins deux ou
trois ans leur langue & n'avoir point du tout de barbe, pour y estre
estimé homme d'esprit & de jugement; & voyla l'estime qu'il font de nos
gens, par une seconde raison, du peu de vertu & de modestie qu'ils
voyent en ceux qu'on envoye de delà, ausquels ils ne se fient que de
bonne sorte, & pour le moindre suject leur disent l'injure ordinaire
Téondion ou Tescaondion, c'est à dire tu n'as point d'esprit Atache, mal
basty.
A nous autres Religieux, quelques mal advisez nous en disoient autant au
commencement; mais à la fin ils nous eurent en meilleure estime, & nous
disoient au contraire: _Cachia atindion_, vous avez grandement d'esprit:
_houandate daustan tchondion_, & les Hurons n'en ont point; vous estes
gens qui cognoissez les choses d'enhaut & surnaturelles & qui pouvez
sçavoir les choses les plus cachées & secrettes, ce qu'ils disoient à
cause de nos escritures, & que nous, leur enseignions des choses qu'ils
avoient ignorées jusques alors, & n'avoient point ceste bonne opinion
des autres François, ausquels ils preferoient la sagesse de leurs
enfans, pour ce qu'ils ne leur disoient que des sotttizes.
Que si ces peuples Americains, qui sont presque la moitié de toute la
terre habitable, ne portent point de barbe, il n'y a dequoy
s'esmerveiller, puisque les anciens Romains mesmes, estimans que cela
leur servoit d'empeschement, n'en ont point porté jusques à l'Empereur
Adrien & selon quelque Autheur, jusques à François Marquis de Mantouë
(qui mourut l'an 1519, père de Federic 5 qui fut crée Duc de Mantoue par
Charles quint) fut le premier de tous les Princes d'Italie, qui nourrit
tousjours une longue barbe. Ce qu'ils reputoient tellement à honneur,
qu'un homme accusé de quelque crime n'avoit point ce privilege de faire
razer son poil, comme se peut recueillir par le tesmoignage d'Aulus
Gellius, parlant de Scipion, fils de Paul, & par les anciennes medailles
des Romains & Gaulois, que nous voyons encores à present en plusieurs
lieux.
C'est ce qui faict que beaucoup se sont autrefois estonnés & avec raison
de ce que S. François (Italien de nation) estoit peint avec un peu de
barbe, car ny Prestre, ny Moyne ny Religieux, ny mesme aucun Lay,
nourrissoit sa barbe de ce temps là. Qui a faict penser ou que c'est une
licence de peintre, ou que S. François fut portraict lors qu'il alloit
ou revenoit d'Orient, comme nous lisons de S. Dominique, à cause que les
Latins & Occidentaux, faisans le Voyage d'outre mer, entretenoient leur
barbe longue, comme font encore de present nos Religieux, pour se
conformer à la coustume du païs, auquel la barbe rare estoit honteuse, &
appelloient les hommes de deçà eunuques, chastrés & effeminés, comme se
lit dans les histoires de la guerre Saincte. Il ne faut donc point
penser que S. François portast ordinairement barbe longue, cela estant
tres-severement deffendu & puny par les saincts Canons. Je laisseray ce
qui est de plus commun sur ceste matiere, me contentant d'un jugement de
Gregoire 7 qui seoit l'an 1170. Lib. 8. Reg. Epist. 10 à Orsoc
Gouverneur de Calaris Capitale du Royaume de Sardaigne. Nous ne voulons
point que vostre prudence trouve mauvais de ce que nous avons contrainct
Jacques vostre Archevesque de razer sa barbe, car telle est la coustume
de la saincte Eglise Romaine pratiquée dés sa naissance, que tout le
Clergé de l'Eglise Occidentale raze sa barbe, &c. Et ne faut point
penser que sainct François eut voulu contrevenir au commandement de
l'Eglise par quelque singularité ou vanité. De nostre memoire les
souveraines Cours de Parlement, ont prononcé des Arrests tres-rigoureux
contre toute sorte de personnes, qui ne razoient point leurs barbes,
d'où reste encores le proverbe, _Barba raza, respondebit curia_.
Nos François qui ne demandoient qu'à rire & plaisanter, avoient fait
entendre aux Huronnes, que les femmes de France avoient de la barbe, &
leur avoient encore persuadé tout plain d'autres choses, que par
honnesteté je n'escris point icy, de sorte qu'elles estoient fort
desireuses d'en voir; mais les Hurons qui me ramenèrent en Canada, ayans
veu Madamoiselle Champlain & y esté asseuré qu'elle estoit femme, ils
furent destrompez, & recognurent qu'en effect on leur en avoit donné à
garder.
De ces particularitez on peut inferer que nos Sauvages ne sont point
velus, comme quelques uns pourroient penser. Cela appartient aux
habitans des Isles Gorgades, d'où le Capitaine Hanno Cartaginois,
rapporta deux peaux de femmes toutes velues, lesquelles il mit au temple
de Juno par grande singularité, & ay ouy dire à une personne digne de
foy, d'en avoir veu une toute pareille à Paris, qu'on y avoit apportée
par grande rareté, & à une autre d'avoir veu une fille vivante toute
couverte de poil comme une beste en une ville de France dont j'ay oublié
le nom: mais bien davantage un de nos Religieux m'a asseuré d'avoir veu
deux Sauvages en l'armée des Espagnols pendant la ligue, tellement velus
du pied jusques à la teste, qu'on ne leur voyoit que e blanc des yeux.
Ce sont des merveilles de la nature, qui ont donné l'opinion, à
plusieurs que tous les Sauvages estoient velus, bien qu'ils le soient
moins naturellement que les personnes de nostre Europe, entre lesquelles
il s'en voit quantité qui ont l'estomach tout couvert de poils, ce que
je n'ay point veu en aucun Sauvage.
Au mois d'Octobre de l'an 1633, je vis à Paris une fille du païs de
Saxe, aagée d'environ quatre ans & demy, laquelle avoit une barbe
blonde, fine presque comme soye, longue & large en arondissant comme
celle d'un homme de 35 à 40 ans, & ce qui estoit encor fort admirable,
il luy sortoit du dedans des deux oreilles deux grandes moustaches
longues presque d'un pied, & au dessus des reins une autre plus courte,
qui sembloit une queuë, qui fit penser à plusieurs qu'il y eut quelque
chose du Satyre en cette fille; mais ils se trompoient, car hors-mis sa
longue barbe & qu'elle estoit velue par tout le corps d'un poil blond
semblable à celuy de la barbe, elle estoit fort aggreable tant en la
disposition du corps, qu'en la gentillesse de son esprit, autant
honneste, que jovialle & plaisante.
Si quelqu'un entroit dans la chambre pour la voir, en se promenant sur
la table qui luy servoit de theatre, elle baisoit doucement sa main,
leur presentoit & les saluoit de fort bonne grace en disant: bon jour
mon pere, soyez le bien venu Monsieur, (car on luy avoit appris quelque
petits mots François qu'elle prononçoit fort gentiment.) Lors que
d'abord je la vy pour la première fois, il me sembloit voir en elles un
vieillard du païs des pygmées, qu'on dit n'avoir qu'une coudée de
hauteur au rapport de plusieurs historiens, car celle-cy n'en avoit
guère davantage.
Or puis que j'ay icy entamé le discours des Pigmées, il semble que par
bien-seance je sois comme obligé d'en dire ce que j'ay appris de divers
Autheurs approuvez, pour aucunement satisfaire ceux qui sont encor en
doute, sçavoir s'il y en a, ou non, car le nombre des Escrivains, qui
ont escrit de ces Nains est si celebre & leurs raisons si probables,
qu'elles persuadent un chacun à les croire. Or entre un tel nombre il me
semble que le tesmoignage d'un S. Augustin nous doit suffire, sans
parler de celuy des Autheurs prophanes & plus anciens, comme d'Aristote,
voicy ces parolles. Les Grues (dit-il) viennent des campaignes
Scythiques jusques aux paluds de l'Egypte superieure, d'où sort le Nil,
auquel lieu l'on dit qu'elles font la guerre aux Pygmées.
Mela, parle aussi de ceste sorte de gens en ces termes Les Pygmées sont
une certaine espece de genre humain, qui ont guerres contre les Grues
pour les bleds semez, Pline encore faict souvent mention d'eux, car il
dit, qu'ils ont habité en Scythie & en la ville de Geranie, & près de
Thebaide, & au païs de Prasie, & lieux montaigneux, & après il escrit
qu'ils habitent joignant les Palus d'où le Nil prend sa source, & voicy
ce qu'il en dit encores. Aux confins d'Indie, qui sont les plus
esloignez, & auprès du fleuve Ganges, & en l'extremité des montaignes,
demeurent les Pygmées. Aule Gelle, en parle encore comme faict aussi
Isidore, & chacun des Escrivains, les faict de la hauteur d'une coudée.
Elian de mesme, disant que la nation des Pygmées a accoustumé d'avoir
des Rois, & lors que les Rois leur vindrent à deffaillir, ils eurent une
Reine, qu'ils appellerent Geraune, c'est à dire Grue en leur langue.
Ceux qui ont couru de nostre siecle toute la terre par leurs
navigations, ont aussi rendu tesmoignage des Pygmées, qu'ils ont
descouverts, car Anthoine Pigasera les découvrit entre les Moluques en
l'Isle Arucheto, & outre il dit qu'ils habitent encores entre les mesmes
Moluques en l'Isle Caphieos, Paul Joue confirme son dire asseurant
qu'ils sont outre les Lapons grand babillards, tousjours en crainte &
presque semblables aux Singes. Nous avons encores ce qu'en dit Oderic,
qu'il vit des Pygmées aux Indes de la grandeur de trois paumes de la
main, lesquels engendrent en l'aage de cinq ans, il dit en outre qu'il y
en a de la mesme stature en l'Indie Orientale, non loin de Quinsay
joignant Chile. Albert le Grand adjouste cecy: ces Pygmées que nous
disons habiter prés du Nil, combattent perpetuellement contre les Grues,
engendrent en l'aage de trois ans, & meurent à huict. J'ay leu dans
quelque Autheur dont il ne me souvient pas du nom, d'un petit animal qui
naist au matin, vieillit au midy, & meurt au soir.
Par ce moyen l'on doit adjouster foy à tant d'Autheurs celebres, qui
traictent de ces Pygmées, lesquels font leur demeure en la Plage
Australe, Orientale, & Aquilonaire: mais plus en l'Occidentale.
Auparavant que j'en eusse leu de si asseurez tesmoignages, je me doutois
fort de la verité de la chose, & qu'il s'y trouvast des nations d'Hommes
si petits, mais à present cela m'est assez facile à croire, veu mesme
qu'entre les Europeans, il s'y engendre quelquefois de petits Nains que
les Princes, entretiennent & nourrissent par admiration. Voicy ce que
dit Nicephore d'un certain tout semblable aux Pygmées fort prudent &
fort sage qui nasquit en Egypte sous l'Empire de Theodose, d'une si
petite stature qu'elle est incroyable, car il estoit si petit, qu'il
sembloit une perdrix: & c'estoit aussi un plaisant spectacle de le voir
converser en la compagnie des hommes, & de le voir debattre, & gausser
parmy eux. En fin cecy est admirable, qu'il estoit capable de prudence,
aussi bien qu'un homme parfaict, & pourquoy ne le seroient pas de mesme
les Pygmées, où la contrée & le climat, sinon la race, n'engendre que
des Nains; Un homme petit peut avoir la mesme sagesse d'un geant, fut il
de ceux desquels la S. Escriture faict souvent mention de leur forme,
car au livre des Nombres il est dit que le reste des hommes sembloient
sauterelles au respect d'eux. Et au mesme livre il est faict mention
d'un Géant mémorable nommé Og, qui tirant son origine des Geants qui se
servoit d'un lict de fer, lequel avoit neuf coudées en longueur, &
quatre en largeur, ce que redit aussi Theodoret, & neantmoins personne
n'oseroit soustenir que ce Géant, non plus que le Goliat, eut plus
d'esprit que le petit David.
Mais voicy bien un autre prodige. Il me souvient qu'estant petit garçon,
on m'envoyoit fort soigneusement à l'escole où nous avions entre nous
autres petits escoliers de fort plaisans & serieux entretiens, car comme
chacun apprenoit quelque chose à la maison, de son père ou en quelque
bonne compagnie où la curiosité nous portoit, (car souvent la jeunesse,
sans qu'on s'en donne de garde observe ce que les grands discourent)
nous faisions nostre profit de tout & rapportions tous nos petits contes
en nostre conseil-d'estat, composé de quatre où cinq petits garçons de
nostre humeur, car la compagnie de tous ne nous agreoit pas,
principallement des juristes, menteurs ou desbauchez.
Or vous pouvez croire que quoy que nous parlassions assez serieusement &
non point en enfans de sept à huict ans, que nous occupions beaucoup de
temps (aprés nos, leçons estudiée) à discourir des fables & des Romans,
desquels les serviteurs nous entretenoient les soirs avant de nous
coucher, mais sur tout nous entrions dans l'admiration, sur la pensée
des jugemens de Dieu, qui nous venoit par la contemplation d'un grand
jugement dépeint contre la muraille d'une Chappelle, duquel nous
faisions reflexion sur les Infidelles & Sauvages, desquels j'appelle
petits Maistres, certains escoliers sages, qui nous faisoient répéter,
nos leçons, avant d'aller devant le grand Maistre.
Or ces Sauvages, qu'on nous faisoit perdus avec tous les mauvais
Chrestiens, nous faisoient bien quelque compassion, mais les contes & le
récit de leur forme & figure nous faisoient douter qu'ils fussent hommes
comme nous, car on nous les figuroit generalement tous velus, comme
beaucoup sont encore dans cette erreur là; non seulement les hommes sans
lettres, mais plusieurs qui se croyent sages. On nous parloit aussi de
cette sorte de gens que nous appellons Pygmées, desquels je viens de
traicter, mais bien particulierement d'une autre espece du genre humain
qui estoient sans testes ayans, les yeux & la bouche dans l'estomach, &
d'autres qui n'avoient qu'un oeil posé sur le milieu du front, mais ceux
qui nous sembloient les plus heureux & accommodez, estoient ceux qu'on
nous disoit avoir l'un de leur pieds large comme un grand van à vaner,
duquel ils se servoient pour se couvrir en temps de pluyes, qui par ce
moyen en estoient garantis.
Depuis que j'ay esté grand je me suis ris de tous ces contes & croyances
enfantines, & n'y ay adjousté de foy jusque à present, qu'en lisant j'ay
trouvé que nous avions quelque raison, & que parmy nos fables il s'y
trouvoit quelque verité, ou bien les Autheurs nous trompent aussi bien
que nos petits Maistres. Strabon s'est mocqué autrefois de Megasthenes,
par ce qu'il avoit escrit, qu'il y avoit des hommes differents de
testes, de bouche, d'oreilles, de plante de pieds, & de tout le corps:
toutesfois il est convaincu aysement par le nombre & authorité de ceux
qui ont escrit de ces choses; mais afin de commencer par la teste, Mela
nous escrit que les Blemiens n'en ont point, & que toutes les parties de
leur visage sont en la poitrine, Solin nous apprend le mesme. On trouve
(dit il) des hommes qui n'ont point de testes, & qui ont les yeux aux
espaules, & auparavant ceux-cy, d'autres en escrit le mesme, qu'Aule
Gelle récite.
Pline asseure le mesme en termes exprés & bien souvent disant: qu'ils
n'ont point de teste ayant la bouche & les yeux en leur poictrine; & en
autre part il dit que prés des Troglodites, il y en a qui n'en ont
points ayant les yeux sur les espaules.
Il n'y a personne qui nous force à ceste croyance: neantmoins combien
que S. Augustin die que nous ne sommes pas astraints de le croire,
toutesfois il semble qu'il infere qu'il n'est pas impossible que cela
soit, puisque mesmes au Sermon trente & septiesme qu'il addresse aux
frères Hermites, il tesmoigne les avoir luy mesme veus, en ces termes:
J'estois des-ja Evesque d'Hippone (dit il) lorsqu'accompagnez de
certains serviteurs de Jesus-Christ, je m'en allay en Ethiopie, pour y
prescher l'Evangile, où tous vismes plusieurs hommes, & plusieurs
femmes, qui n'avoient point de testes, mais bien des yeux gros fichez en
la poictrine; le reste de leurs membres estoient semblable aux nostres.
Reprenons nostre petite fille velue que je vis à Paris; car quelqu'un
pourroit douter si elle estoit hermofrodite, ou artificiellement barbue
& velue. Non, je dis qu'elle n'estoit point hermofrodite & n'avoit aucun
artifice en son faict, car pour en oster l'opinion, on ne faisoit aucune
difficulté de la faire voir à nud devant tout le monde, & puis son jeune
aage demonstroit assez la merveille, & que naturellement elle estoit
sortie du ventre de sa mere velue, comme un autre Esau.
D'où vient donc ce poil & cette barbe en un aage si tendre &
extraordinaire je n'en sçaurois donner autre raison sinon, que cela peut
venir de l'imagination & fantasie de la mere au temps de la conception,
& que j'ay veu de mesme la fille d'une honneste damoiselle de la ville
de Paris ressembler au pourtrait d'une Vierge devant laquelle elle
souloit faire tous les jours ses prieres. Mais ce que j'ay trouvé de
plus admirable est qu'un de nos amis ayant adverty sa femme, que s'il
luy prenoit en fantasie de manger quelque chose qu'elle ne pût avoir,
qu'elle ne portast point sa main en son visage, ains en quelque partie
cachée, ce qu'elle fit, & en un mesme endroict son enfant fut marqué,
comme elle nous a asseuré elle mesme, ce que je dis par charité & pour
advertissement aux femmes de se resouvenir de cet advis remarquable, car
toutes ne le sçavent, point, autrement on ne verroit pas tant de
difformité au visage que plusieurs portent comme les indices de la
foiblesse de leur mere. Les exemples en cette matiere ne sont que trop
frequentes, il suffit qu'on se souvienne des moyens dont Jacob uza chez
son beau pere Laban, pour avoir des Agneau tachetez, & que la femme sans
son vouloir peut marquer en son fruict, quelque chose de son object ou
de son imagination au temps de la conception.
Lycurgus souloit dire que les cheveux rendent ceux qui sont beaux,
encores plus beaux, & ceux qui sont laids encores plus laids &
espouventables à voir; c'est la perruque qui donnoit lustre à la rare
beauté d'Absolon, comme les moustaches voltigeantes de nos Sauvagesses
de l'Isle, aux traicts de leur visage assez bien faicts, si leur ame
plus noble, n'estoit souillée par le peché & la corruption des moeurs
vitiées; parmy toutes lesquelles non plus qu'entre les homme, il ne s'y
voit aucune rousse ny blonde de cheveux, mais les ont tous noirs
(excepté quelques unes qui les ont chastaignez) lesquels elles
accommodent & ajancent diversement selon les nations, car entre toutes
il y a de la differance aysée à cognoistre.
Les Canadiens & Montagnais tant hommes que femmes, portent tous longue
chevelure qui leur bat sur les espaules & à costé des joues sans estre
nouez ny attacchez & n'en couppent qu'un bien peu du devant, qui restent
courts sur le front, comme les gaisettes des femmes mondaines, à cause
que cela leur empescheroit la veuë en courant.
Les femmes & filles Algoumequines, my partissent leur longue chevelure
en trois, les deux parts leur pendent de costé & d'autre sur les
oreilles & à costé des joués, & l'autre partie est accommodée par
derrière en tresse, en la forme d'un marteau pendant couché sur le dos,
de la longueur d environ cinq quarts de pied. Mais les Huronnes &
petuneuses ne font de tous leurs cheveux qu'une tresse accommodée de
mesme celle des Algoumequines qui leur bat sur le dos, liez & agencez
avec des lanières de peaux d'Eslans ou d autres animaux qu'ils ont à
commoditez.
Pour les hommes ils portent deux grandes moustaches pendantes à costé
des joues, & quelqu'uns n'en portent qu'une qu'ils tressent & cordellent
quelquefois avec des plumes & i autres bagatelles qu'ils y entremeslent,
le reste des cheveux est couppé court ou bien en compartimens & en telle
autre manière qu'il leur plaist, estimant à beauté que le dessous de la
couronné soit raz & couppé de prés, & mesme aux petits garçons le reste
des cheveux, excepté les moustaches, à cause des petits vermiseaux.
Depuis nostre arrivée, plusieurs femmes prenoient plaisir de faire des
tonsures & couronnes clericales à leurs enfans, pour les rendre
semblables à nous, à ce qu'elles disoient, & les garçons mesmes s'en
glorifioient en nous les monstrans; je pensé les en reprendre, mais je
me retins comme n'y ayans point de mal en ceste imitation; au contraire
un tesrnoignage d'amitié & d'estime. Il n'y a pas jusques à des
vieillards mesmes qui en ont voulu porter, aucuns desquels estoient
tellement curieux de parures, bien qu'ils eussent des-ja par maniere de
dire, un pied dans la fosse, qu'ils se faisoient coupper les cheveux par
petits compartimens & y accommoder des plumes & du duvet, comme les
petits enfans.
Pour les cheveux ou poils levez des nations que nous avons au Su, ils
entretiennent tous leurs cheveux sur le front fort droits & relevez,
plus que n'estoient ceux que nos Damoiselles portoient anciennement, ils
sont couppez de mesme, allans tousjours en diminuans & racourcissans de
dessus le front jusques derriere de la teste.
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_De l'humeur, vertu, & inclination naturelle des
Sauvages en general & de quelques exemples
propres à ce sujet._