De bon Legislateur des Atheniens Solon, fist une Loy dont Amafis Roy
d'Egypte avoit esté jadis Autheur; laquelle obligeoit un chacun de
monstrer tous les ans d'où il vivoit par devant le Magistrat, autrement
à faute de ce faire il estoit puny de mort. Et le bon Empereur Marc
Aurelle, faisant mention de l'ancienne diligence des Romains, escrit
qu'ils s'employerent tous avec telle ardeur aux labeurs & travaux,
qu'ils ne peurent oncques trouver en toute la Cité de Rome un homme
oisif, pour porter une lettre à deux ou trois journées.
C'estoit une occupation sans exemple & qui tesmoignoit le bon ordre de
leur Republique, dans lesquelles on ne doit jamais souffrir ceux qui
pouvans gaigner leur vie par un honneste travail ne font mestier que de
volleries & brigandages, comme cela n'est que trop ordinaire par toute
la France & particulierement à Paris, où souvent ils passent pour
honnestes gens, mais le pis est que comme ils ne se contentent pas de la
mediocrité à laquelle ils preferent le luxe & la delicatesse, ils
mettent souvent vostre vie en hazard, pour l'avoir avec la bource.
Les Chinois desquels nous devrions imiter les Loix (quoyque Payens) ont
aussi trouvé l'invention de bannir d'entr'eux les fainéants & paresseux,
par une ordonnance inviolablement observée, à tous les pauvres, sous
tres-grieves peines, de mandier par les rues, & à qui que ce soit de
leur donner, n'y ayant que les seuls, Religieux Chinois à qui il est
permis de quester, & chercher leur vie de porte en porte, comme pardeça
les FF. Mineurs.
Mais pour ce qu'il sembleroit que ce seroit tout à faict bannir la
charité & l'humanité du milieu d'eux, ils ont des Hospitaux Royaux en
grand nombre par tout le Royaume, pour loger, nourrir, & entretenir les
vrays pauvres, s'entend ceux qui n'ont aucun moyen de travailler &
gaigner leur vie, & non les autres qui peuvent faire quelque chose,
lesquels sont contraincts de servir pour leurs despens, ce qui est plus
que raisonnable, car qu'elle apparence y auroit il de nourrir du bien
des pauvres, ceux qui ont de la santé assez pour n'estre point pauvres &
vivre honnestement accommodé.
C'est pour la mesme raison que les Aveugles n'y sont point exempts de
travailler, ny admis dans les Hospitaux, s'ils ne sont vieux & cassez, &
ne leur est non-plus permis de tracasser & mandier par les rues, ny par
les Temples, comme ils font à Paris, au grand destourbier de ceux qui
prient Dieu. Mais on les oblige chez les cordiers & Potiers d'estain,
pour tourner les roues, & faire plusieurs autres exercices où il ne faut
point d'yeux. Nous voyons mesmes nos vieilles Huronnes, qui pour avoir
la veue debile, ne demeurent pas pour cela tousjours oyseuses; elles
s'employent d'elle mesmes à esgrener le Maiz hors des épics, à filer,
pleurer les morts, & à plusieurs autres petites occupations compatibles
à leurs infirmitez.
On employe les manchots & estropiez en d'autres choses selon leurs
incommoditez, & les culs de jattes à faire des espingles & esguilles, à
coudre des habits & faire plusieurs autres petits exercices des mains.
Mais pour les playez & ulcerez, il est croyable qu'ils y sont moins
frequens que par deça, puis que la mendicité leur est interdite, & que
s'ils entrent dans les Hospitaux, leurs playes sont visitées & eux
oeilladez de prés, pour eviter aux tromperies & artifices, desquels
plusieurs gredins & caymans uzent, pour entretenir leurs playes & tirer
la quinte-essense des bources. Que si on y prenoit garde de prés, on
feroit souvent icy des miracles sans miracles, en des personnes que
l'oeil gueriroit sans medicament, & m'estonne comme à Paris, & aux
autres bonnes villes de la France, il n'y a des Chirurgiens gagez pour y
donner ordre, puis que les abus y sont si frequens que personne n'en
peut douter, du moins les vrays pauvres & malades seroient secourus &
les trompeurs chastiez ou banis.
Nos Sauvages ne sont point en peine de dresser des Hospitaux pour les
malades, ny de deffendre la mandicite aux vagabonds, car chacun a soin
de ces malades, & aucun n'est tellement vagabond qu'il doive vivre aux
despens d'autruy. Ils ne sont point neantmoins si exacts observateurs
que d'employer le temps avec un soin si particulier des anciens Romains,
mais encore ont ils quelques occupations & exercices particuliers,
ausquels ils s'adonnent & employent aucunement le temps. Les hommes vont
à la chasse, à la pesche, à la guerre, à la traicte, & font des cabanes
& canots ou les outils propres à cela; le reste du temps à la vérité ils
le passent en oysiveté, à jouer, dormir, chanter, dancer, petuner, ou
aller en festin, & ne veulent s'entremettre d'aucun ouvrage qui soit du
devoir de la femme sans grande necessité, & par ainsi jouissent de
beaucoup de repos qu'on ne jouyt pas icy.
Ce n'est pas neantmoins en cela que consiste leur bon-heur,
principallement, mais c'est en ce qu'ils n'ont aucune passion pour les
biens & richesses de la terre, qu'ils possedent comme ne les possedans
point, ainsi que dit l'Apostre. N'ont aucun procés, noises ou debats,
pour les deffendre, & ne sçavent que c'est de condemnation, de Juges, de
tailles, subsides, ny de prison, que pleust à Dieu qu'ils fussent
convertis, mais à mesme temps qu'ils seront faicts Chrestiens, je crains
bien fort qu'ils perdront leur simplicité & repos, non que la Loy de
Dieu porte ceste necessité, mais la corruption glissée entre les
Chrestiens se communique facilement entre les barbares convertis, qui
succent avec la doctrine des Saincts, le mauvais esprit de ceux qui les
fréquentent.
Ils ont l'exercice du jeu tellement recommandable & coustumier, qu'ils y
employent une bonne partie du temps qui leur reste des autres
occupations plus serieuses, ausquelles ils s'addonnent assez peu
souvent, & que la necessité ne les y contraigne. Ils sont fort beaux
joueurs & patiens, car encores que la chanse ne leur en die point, ils
ne s'en faschent pas, & perdent aussi gayement du moins extérieurement,
que s'ils estoit en chanse, dont j'en ay vu, quelqu'uns s'en retourner
en leur village tout nuds, chantans alaigrement aprés avoir tout perdu
au nostre, & est une fois, arrivé qu'un Canadien perdit (aprés toutes
ses hardes) & sa femme & ses enfans contre le sieur Du Pont Gravé,
lequel les luy rendit aprés volontairement, & de bonne volonté, car il
n'eust pas voulu se charger d'un tel attirail, qui luy eust apporté plus
de peine que de profit, & neantmoins, il estoit en luy de les retenir
sans que le Sauvage l'eut pu trouver mauvais.
Les hommes ne s'adonnent pas seulement au jeu de joncs nommé _Aescaya_
qui sont trois ou quatre cens petits joncs blancs, également couppez de
la grandeur d'un pied ou environ, mais aussi à plusieurs autres sortes
de jeu, comme de prendre une grande escuelle de bois, & dans icelle
avoit cinq ou six noyaux ou petites boulettes un peu plattes de la
grosseur du bout du petit doigt & peintes de noir d'un costé & blanche
ou jaune de l'autre, & estans tous assis à terre en rond, à leur
accoustumée, prennent tour à tour selon qu'il eschet, ceste escuelle
avec les deux mains qu'ils eslevent un peu de terre, & à mesme temps l'y
reposent & frappent un peu rudement, de sorte que ces boulettes se
remuans, ils voyent comme au jeu des dez de quel costé elles se reposent
& si elles sont pour eux ou non, & pendant que celuy qui tient
l'escuelle la frappe & regarde à son jeu, il dit continuellement & sans
intermission, Tet, Tet, Tet, Tet, pensant que cela excite & faict bon
jeu pour luy; encor que cela ne sert que d'un amusement, plus tolerable
que les choleres de nos joueurs de cartes & de dez, qui s'emportent à
leurs premières passions.
O bon Jesus, il n'y a pas jusqu'a un tas de mauvais garçons, que ne
cessent de blasphemer au jeu, comme si offencer un Dieu nous devoit
faire profiter ou plustost périr dans ses disgraces. Ah mal-heureux! qui
as pris l'habitude de jurer, tous les vices doivent estre abhorrez, mais
celuy du blaspheme plus que tous les autres, car il n'y a vice qui ne
puisse causer quelque delectation & non jamais le blaspheme, & par
consequent moins excusable que les autres, qui tous nous meinent à la
damnation.
Pour le jeu ordinaire des femmes & filles, auquel s'entretiennent aussi
par fois des hommes & garçons avec elles, est particulièrement avec cinq
ou six noyaux, comme ceux de nos abricots, noirs d'un costé & jaunes de
l'autre, lesquels elles prennent avec la main comme on faict les dez,
puis les jettent un peu en haut, & estans tombez sur une peau qui leur
sert de tapis, elles voyent ce qui faict pour elles, & continuent à qui
gaignera les coliers, oreillettes, ou autres bagatelles de leurs
compagnes, & n'ont jamais de monnoye d'or ou d'argent, car ils n'en ont
aucune cognoissance ny usage, de manière que quand il est mesme question
de trafique ou achat de marchandise ils ne font qu'eschanger une chose
pour une autre.
Je ne puis obmettre aussi qu'ils pratiquent en quelqu'uns de leurs
villages, ce que nous appellons en France, porter les momons; car ils
envoyent le cartel de defy aux autres villages, pour les faire venir
jouer avec eux & gaigner leurs ustencilles s'ils peuvent, & cependant
les festins ne manquent point, car pour la moindre occasion la chaudière
est sur le feu, particulierement en Hyver, qui est le temps auquel
principallement ils festinent & se resjouissent ensemblement pour passer
plus doucement la rigueur de la saison.
Ils ayment la peinture, & y reusissent assez industrieusement pour des
personnes qui n'y ont point d'art, ny d'instrumens propres, & font des
representations d'hommes, d'animaux, d'oyseaux & autres grotesques, tant
en relief de pierres, bois, & autres semblables matieres, qu'en platte
peinture sur leur corps qu'ils font non pour idolatrer, mais pour
contenter leur veuë, embellir leurs callumets & orner le devant de leurs
cabanes.
Pendant l'Hyver, du filet que les femmes & filles ont disposé, les
hommes en font des rets & seine & pour pescher & prendre le poisson,
jusques sous la glace, par le moyen des trous qu'ils y font en plusieurs
endroits, dont en voicy la méthode.
Ils font, à grands coups de hache un trou assez grandelet dans la glace
d'un lac ou de la riviere; ils en font d'autres, plus petits, d'espaces
en espaces, & avec des perches ils passent une fiscelle de trous en
trous par-dessous la glace: ceste fiscelle aussi longue que les rets
qu'on veut tendre, se va arrester au dernier trou, par lequel on tire, &
on estend dedans l'eau toute la rets qui luy est attaché. Quand on les
veut visiter, on les retire par la plus grande ouverture, pour en
recueilir le poisson, puis il ne faut que retirer la fiscelle pour les
retendre, les perches ne servans qu'à passer la première fois la
fiscelle.
Ils font aussi des fleches avec le cousteau fort droictes & longues &
n'ayans point de cousteaux, ils se servoient anciennement des pierres
tranchantes, & les empennent de plumes de queuës & d'aisles d'Aigle, par
ce qu'elles sont fermes & se portent bien en l'air. Ils accommodent la
pointe avec de nos fers qu'on leur traicte à Kebec, ou bien avec une
pierre acerée qu'ils collent dans le bout de la flèche fendue avec une
colle de poisson tres-forte. Ils font les cordes de leurs arcs avec des
boyaux du nerfs d'animaux, de mesme celles des raquettes, qui leur
servent pour aller sur la neige au bois & à la Chasse puis des massues
de bois pour la guerre, assez bien faictes, & des pavois de cedre, qui
leur couvrent presque tout le corps, & d'autres plus petits faicts de
cuir bouilly.
Ils font aussi des voyages par les lacs & rivieres qui sont frequentes
dans le païs, jusques en des nations fort esloignées, où ils traictent &
eschangent de leurs marchandises pour d'autres, qui leur font besoin &
desquelles leur païs manque, mais ils n'entreprenent pas ordinairement
ces voyages de longs cours, inconsideremment & sans en avoir
premierement eu la permission des Chefs; lesquels en un conseil
particulier, ont accoustumé d'ordonner tous les ans, la quantité
d'hommes qui doivent partir de chaque ville ou village, pour ne les
laisser desgarnis de gens de guerre, & quiconque voudroit partir
autrement le pourroit faire à toute rigueur, mais il en feroit blasmé &
estimé mal advisé & incivil.
J'ay veu plusieurs Sauvages des villages circonvoisins venir au bourg S.
Joseph, demander congé au Capitaine Onorotandi, frere du grand Capitaine
Auoindaon, pour avoir la permission d'aller au Saguenay: car il se
disoit Maistre superieur des chemins & rivieres qui y conduisent,
s'entend jusques hors le païs des Hurons. De mesme il falloit avoir la
permission & congé d'Auoindaon, pour aller à Kebec, & comme chacun
entend d'estre le maistre en son pais, aussi ne laissent ils passer
aucun d'une autre nation par leurs terres, pour la traicte, sans estre
recognus & gratifier de quelque present: ce qui se faict sans
difficulté, autrement on leur pourroit donner de l'empeschement & faire
du desplaisir si on vouloit.
Sur l'Hyver que le poisson se retire sentant le froid, comme au mois de
Juillet & d'Aoust sentant le chaud, les Sauvages errants comme sont les
Canadiens, Algoumequins, Etechemins & autres, quittent les rives de la
mer & des rivieres & se cabanent dans les bois, là où ils sçavent qu'il
y a de la venaison. Pour nos Hurons, Honquerons & autres peuples
sedentaires, ils ne quittent point leurs villes & villages, que pour les
raisons que j'ay deduites cy-dessus, au chapitre precedent.
Lors que ces peuples errants ont faim, ils consultent l'Oracle, & aprés
s'en vont l'arc en la main & le carquois sur le dos, la part que leur
Medecin leur a indiqué, ou ailleurs où ils pensent ne point perdre leur
temps. Ils ont des chiens qui les suyvent, & nonobstant qu'ils n'aboyent
point, toutesfois ils sçavent fort bien descouvrir le giste de la beste
qu'ils cherchent, laquelle ayant trouvée ils la poursuivent
courageusement & ne l'abandonnent jamais qu'ils ne l'ayent terrassée, &
en fin l'ayant navrée à mort ils la font tant harceler par leurs chiens,
qu'il faut qu'elle tombe, lors ils luy ouvrent le ventre, baillent la
curée aux chien, festinent & emportent le reste. Que si la beste pressée
de trop prés rencontre une riviere, la mer, ou un lac, elle s'eslance
librement dedans, & nos Sauvages aprés ou ils luy donnent le coup de la
mort, s'ils ont des canots prest, comme ils firent à Gaspey, un jour
avant mon arrivée.
Or pour ce que plusieurs pourroient penser qu'estans les Montagnais
errants, ils vivent en bestes en leur hivernement, je vous ay icy mis
l'ordre qu'ils y tiennent, qui est une coustume louable, car voulans se
départir & courir les montagnes & les bois, ils font une reveuë de la
Quantité de femmes vesves, petits enfans & de personnes qui ne peuvent
avoir leur vie par le moyen de la chasse, & les départent par les
familles également, ostans des enfans où il y en a beaucoup, pour les
mettre où il y en a moins, & ainsi des autres personnes inutiles. Et
pour ce qui est des hommes & garçons capables de la chasse, s'il y a
quelque famille qui en manque, on en tire de celles qui en ont trop pour
en accommoder de moins accommodées. Il n'y a que les filles de mauvaise
vie, à qui on a peine de trouver place, pour autant qu'elles sont en
opprobre parmy ceux de leur nation, comme les filles desbauchées icy.
Tout cest accommodement estant faict, si les neiges sont assez hautes,
ils donnent ordre qu'en chaque famille il se fasse des traisnes de bois,
d'environ un pied de large, & huict ou dix de long, un peu courbées par
le bout de devant, sur lesquelles ils chargent tous leurs pacquets
vivres & emmeublement avec les petits enfans, qui ne peuvent marcher, si
les meres n'ayment mieux les porter sur leur dos emmaillottés sur une
petite planchette, à la façon de nos Huronnes, & en cette manière
courent les bois s'ils ne prennent les rivieres.
Estans arrivez au lieu où ils doivent camper, les jeunes femmes & filles
ayans la hache en main vont par ces grandes forests coupper quinze ou
vingt perches, plus ou moins, selon la grandeur de la cabane qu'ils ont
à faire. Cependant les vieilles femmes & aucunefois les hommes, en ayans
designé le plan vuident la neige avec leurs pelles, qu'ils font &
portent expres pour ce suject. La place se faict ronde ou en quarré à la
volonté du maistre Architecte, profonde selon la hauteur des neiges de
deux, trois, jusques à quatre pieds, de manière que la neige leur sert
comme d'une muraille qui les environne de tous costez, excepté par
l'endroit où on la fend, pour faire la porte que l'on tient fort basse.
Les perches estans apportées on les plante sur le haut de la neige,
puis on jette sur ces perches qui s'approchent un peu par en haut quatre
ou cinq rouleaux d'écorces cousues ensemble commençant par le bas, comme
font les recouvreurs des maisons, la neige que l'on a à dos, est aprés
couverte de petites branches de cedre ou de pin, dequoy la maison est
aussi pavée, haute ou basse selon qu'il eschet, car en aucunes on s'y
tient facilement debout & en d'autres non. L'huis du logis n'est autre
qu'une meschante peau d'Eslan attachée à deux perches, qui servent de
porte, dont les jambages du palais, sont la neige mesme, soustenue de
quelque bois.
Je ne sçay si l'on pourroit assez exagerer la peine & les incommoditez
que l'on souffre dedans ces chetifs palais, où l'on experimente par fois
les deux extremitez, un extreme chaud tel que l'on est à demy rosty, ou
un extreme froid, tel que l'on est à demy glacé, & puis les chiens nous
inportunent sans cesse pour avoir place auprés de vous, mais la fumée
selon les vents en est insupportable, comme la faim quand la chasse
n'est pas bonne, un autre puissant divertissement d'esprit.
S'ils n'ont dessein que demeurer une seule nuict en un mesme lieu, ou
deux, ou trois au plus, ils n'y apportent point tant d'invention,
particulierement lors qu'ils n'ont point de petits enfans, car à peine
font ils de cabanes, & si ce sont chasseurs, ils se contentent de
coucher sur la neige au pied d'un arbre, ou pour le plus ils font un
trou dans la neige, auquel ils font du feu & se couchent auprès, dormans
là aussi gaillardement, que nous sçaurions faire icy sur un bon lict.
Ils se cabanent ordinairement plusieurs mesnages ensemble, & ne se
servent que d'un feu à deux, à la manière de nos Hurons, mais il y a
cela de difference que nos cabanes Huronnes sont bonnes & solides,
grandes & spacieuses, & pour ce ordinairement froides si on n'en
bouchoit les advenuës, là ou les Montagnaises sont petites, basses,
reeerrées, & facilement eschauffées, si on y apporte tant soit peu de
soin.
J'ay admiré les grands voyages que nos Montagnais & Canadiens font
quelquesfois, tant par mer, par les rivieres, que par terre, pour
traiter les marchandises qu'ils ont eues des François, ils vont jusques
vers les Flamands du costé de la Virginie, & en la Virginie mesme, où
sont habituez les Anglois, & en beaucoup d'autres pays du costé du
Saguenay, par des chemins fort difficiles & dangereux, & entreprendront
(chose incroyable) d'aller dix, vingt, trente & quarante lieues par les
bois, sans rencontrer ny sentiers, ny cabanes, & sans porter aucuns
vivres, sinon du petun, & un fuzil, avec l'arc au poing, & le carquois
sur le dos. S'ils sont pressez de la soif, & qu'ils ne rencontrent point
d'eau ils ont l'industrie de faire une fente dans l'escorce des plus
gros fouteaux qui sont en seve, & en succent la douce & agreable liqueur
qui en distile, comme nous soulions faire pour semblable necessité, &
les affadissemens & débilité du coeur.
Les escorces de bouleau avec quoy ils cabanent sont environ de 8 à 9
pieds de longueur, & environ trois pieds de largeur qu'ils portent
roulées comme une peau de parchemin, ayant aux deux bouts à chacun une
baguette platte cousuë qui les tiennent en estat & les empeschent de
faire de faux plis.
Pour leurs canots ils sont assez petits, mais lors qu'ils en ont besoin
de plus grands ils traitent des chalouppes Françoises, avec lesquelles
ils vont librement sur les rivages de la mer, comme ils font encores
avec leurs petits canots, mais avec moins d'asseurance, ceux de nos
Hurons sont de huict & neuf pas de long, & environ un pas, ou un pas &
demy de large par le milieu, & vont, en diminuant par les deux bouts
comme la navette d'un Tessier, & ceux là sont des plus grands qu'ils
fassent, car ils en ont encores d'autres plus petits desquels ils se
servent selon l'occasion & la difficulté des voyages qu'ils ont à faire.
Ils sont fort sujets à tourner si on ne les sçait bien gouverner, car
ils ne sont simplement faits que d'escorce de bouleau renforcés par le
dedans de petits cercles de cedre blanc bien proprement arrangez, & sont
si légères qu'un homme seul en porte aysement un sur sa teste, ou sur
son espaule, comme ils font ordinairement par la campagne. Chacun peut
porter la pesanteur d'une pippe plus ou moins, selon qu'il est grand ou
petit, & si l'on fait aussi, d'ordinaire par chacun jour, quand l'on est
pressé 25 ou 30 lieues, dedans pourveu qu'il ny ait point de saut à
passer, qu'on aille au gré du vent & de l'eau, car ils vont d'une
vitesse & legereté si grande que je m'en estonnois, & ne pense pas que
la poste pût guere aller plus viste, quand ils sont conduits par de bons
nageurs.
Ils vont à la traicte en de certaines Nations, d'où ils rapportent de
grosses coquilles de limaçons de mer, qu'ils rompent par petits
morceaux, & les polissent sur un grais, ou autre pierre dure, fort
industrieusement les unes en quarré gros comme une noix, & les autres un
peu en rondeur gros comme vu pois chiche & plus, qu'ils percent avec je
ne sçay quel instrument avec grand peine & travail pour la dureté de ces
os desquels ils font des chaines & brasselets. Les Capitaines & quelques
particuliers en sçavent si bien accommoder leur petunoirs, que vous
diriez que ce soir l'oeuvre d'un excellent graveur, tant ces petits
grains de pourceleine y sont gentiment enchassez.
On avoit tasché de leur faire passer de l'yvoire pour de la pourceleine,
mais il n'y a pas eu moyen pour ce que la pourceleine est tout autrement
dure, blanche & luisante que l'yvoire, & par ainsi aysée à discerner.
Les Brasiliens, Floridiens & autres peuples & nations Américaines en
usoient anciennement, avant la venue des Espagnols, & dequoy ils
faisoient autant d'estat pour se parer que nous faisons icy des perles
fines, mais à present ils portent leur pensée bien plus haut à mesure
qu'ils descouvrent de plus grandes richesses, & qu'ils ont changé de
maniere de vivre & embrassé nostre Religion.
Quand nos Hurons ont leur petunoir ou calumets de terre rompus, ils
prennent une pierre trenchante, & d'icelle se font tant de taillades sur
le bras qu'ils en tirent du sang suffisamment pour tremper les deux
bouts du calumet rompu; puis les presentent un peu au feu, & après les
rejoignent & laissent seicher à loisir. C'est un secret d'autant plus
admirable que les pieces recollées de ce sang, sont après plus fortes
que les autres, qui n'ont point receu de fraction. Il me semble qu'on en
dit de mesme d'une jambe rompue bien remise.
J'admirois egallement ce secret avec leur patience, car vous eussiez dit
qu'ils decouppoient la chair d'un autre, ou qu'ils fussent, sans
sentiment, car ils ne faisoient pas une petite mine, mais c'estoit encor
bien d'avantage de les voir eux-mesmes consommer un morceau de tondre ou
de moelle de sureau allumé sur leur bras nuds comme si rien ne les eut
touché, & après nous monstroient les marques & cicatrices de leur
bruslure qui leur restoient pour tousjours sur les bras. Ce sont
ordinairement les jeunes garçons qui s'adonnent à ce jeu là pour estre
estimez courageux; car pour les grands ils ont fait leur expérience, &
se mocquent de quelque douleur que ce soit pourveu qu'elle ne les oblige
au lict.
Pendant que je demeurois aux Hurons l'on me fit recit d'un François,
aussi peu sage qu'il vouloit estre estimé patient, lequel estant deffié
par un Sauvage à qui pourroit mieux endurer le feu, se firent attacher
leur deux bras nuds par les coudes & par les poignets avec des
ligatures, puis mirent un gros charbon de feu allumé entre-deux & le
soufflerent tant (chacun de son costé) qu'ils le consommerent, car qui
eut retiré son bras ou secoué le feu, eut esté estimé moins courageux,
tant y a que tous deux en sortirent à leur honneur, mais au despens de
leur propre chair qui commençoit à se griller.
J'eusse volontiers demandé à ce François s'il en eut bien voulu souffrir
autant pour l'amour de Dieu, qu'il avoit fait pour sa vanité, mais je
crains bien fort qu'il m'eut dit que non, & que Dieu n'avoit point tant
de crédit chez luy, aussi y a il plus de barbarie que de merite en
toutes ces actions là, si elles ne sont faites purement pour l'amour de
Dieu, ou pour s'exercer au martyre, comme nous lisons qu'ont faits
autrefois de nos Saincts Frères, fols selon le monde, & sages selon
Dieu.
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_Des femmes, & en quoy s'occupent ordinairement
les Huronnes._