CHAPITRE XIII.

C'est un tres-excellent honneur à la femme d'estre appellée le Sexe

devot dans les Saintes lettres; mais la plus ravissante louange que luy

puisse attribuer le Sage, est de l'appeller le support des pauvres, la

consolation des affligez, & le refuge des indigens. Où il n'y a point de

femmes le pauvre gémit, dit Salomon: nous voulant donner à entendre, que

les pauvres n'ont que faire où n'y a point de femmes, & de fait nous les

voyons plus secourables que les hommes, ont plus de compassion, sont

plus charitables, & frequentent d'avantage les Sacrements, les

Hospitaux, & les prisons, personne n'en peut douter, puis que leurs

pratiques ordinaires, & les exercices continuels des sainctes femmes, en

sont des tesmoignages plus que suffisans. Je ne parle pas seulement des

femmes de mediocre condition; & qui ne peuvent apprehender l'horreur des

cachots, n'y la puanteur des Hospitaux, mais des Dames les plus relevées

de condition jusques à la Reyne mesme la plus excellente & vertueuse

Princesse de la terre, laquelle abaissant la hautesse de sa dignité

Royale, fait quelquefois l'office des plus vertueux & devots Religieux,

envers les pauvres agonisans, aux Hospitaux, & en lieux où elle se

rencontre, les encourage à la mort, les exhorte à la patience, & au

resouvenir des douleurs qu'un Dieu a souffert pour nous en Croix. C'est

cette tres-admirable Princesse qui d'un profond ressentiment de son ame,

nous dit un jour dans son petit cabinet; O mon Dieu, falloit il que les

Religionnaires passassent la mer pour ayder à perdre les ames des

Canadiens, que ces bons Religieux taschent de convertir à Dieu, par

leurs prières & bons exemples.

Il est vray qu'il ne se voit rien de comparable à une femme vrayement

devote & spirituelle, elle entreprent tout pour l'amour de son espoux

Jesus Christ, elle souffre tout pour le mesme amour, puis vous la voyez

tantost faire l'office de Marie, puis celuy de Magdelene. Elle sçait

mesnager ses heures pour tous & les donne toutes à Dieu, car soit

qu'elle vaque à l'Eglise, à son mesnage, en compagnie, ou rendre ses

visites, comme son intention est saincte, tous ses pas & ses actions

sont contées devant Dieu; mais que ne peut la grace envers celles qui

ont bonne volonté, puisque la nature vitiée des son origine peut mesme

par frequens actes, changer nos mauvaises inclinations en de bonnes

habitudes, & nous rendre de vicieux vertueux, comme les anciens

Philosophes nous ont fait voir en l'honnesteté de leur vie, & en la

patience aux injures & au mespris qu'ils enduroient mieux que nous.

Que pleust à Dieu que le nombre des bonnes femmes fust le plus grand

nombre, les pauvres ne seroient plus pauvres, & les affligez desolez,

car chacun recevroit support en sa pauvreté, & consolation dans ses

detresses, le Ciel nous seroit ouvert & verrions à la fin un Dieu, qui

fait plus d'estat de l'humilité d'une pauvre femmelette, que de la

science d'un Docteur indevot.

Je ne veux neantmoins point tellement relever la vertu propre &

naturelle des Femmes au dessus de celle de l'homme, que je n'accorde

qu'il y en a de tres-mauvaises mondaines, avares, & criardes comme des

furies, mais peu en comparaison des bonnes à mon advis.

Nos Huronnes bien que Payennes sont à la vérité un peu trop desbauchées,

mais au reste elles ont les mesmes advantages de celles d'icy. Elles

font paisiblement leurs petites ouvrages, & s'occupent à ce qui est de

leur charge & office, sans que jamais on y entende aucune noise ou

débat, quelque sujet qui leur en puisse arriver.

Elles travaillent ordinairement plus que les hommes, encores qu'elles ny

soient point forcées ny contraintes. Elles ont le soin de la cuisine &

du mesnage, de semer & cultiver les bleds, faire les farines, accommoder

le chanvre, & les escorces, & de faire la provision de bois necessaire.

Et pour ce qu'il reste encor, beaucoup de temps à perdre, elles

l'employent à jouer, aller aux dances, & festins, à deviser & se

recreer, & faire tout ainsi comme il leur plaist du temps qu'elles ont

de reste, qui n'est pas petit, puis que tout leur mesnage ne consiste

qu'à mettre le pot au feu, & à quelque, petit fatras, n'estans obligées

à tout ce qui est du travail exterieur, comme estoient jadis les femmes

d'Egypte, lesquelles exerçoient la marchandise, tenoient taverne, &

faisoient tout ce qui est de l'office des hommes, au lieu que leurs

marys vivoient en faineants & dormoient en paresseux.

Elles n'assistoient non plus en aucun de leurs conseils, ne sont admises

en plusieurs de leurs festins, & n'ont la peine de faire les cabanes &

canots, n'y plusieurs autres choses qui sont du debvoir de l'homme, ou

les Canadiennes & Montagnaites au contraire, ont une particuliere

obligation de coudre les canots avec de l'escorce aprés que les hommes

en ont fait le corps, tistres les raquettes aprés qu'ils en ont fait le

bois, ce sont elles qui vont quérir les animaux, après que les chasseurs

les ont tuez, les escorchent & passent les peaux, bref ce sont elles qui

vont querir le bois qu'ils bruslent, font la cuisine, & ont le soin de

tout le mesnage. Ce sont elles aussi qui mettent la chaudière à bas,

distribuent les portions & servent le mary le premier, puis elles & ses

enfans selon leur aage.

J'ay appris cette autre petite particularité des Montagnais, que les

jeunes filles à marier, & les femmes, qui n'ont point encore eu d'enfans

n'ont rien en maniement, & ne mangent point dans les plats de leurs

marys, c'est à dire qu'on leur fait leur part comme aux enfans. S'il

arrive qu'il s'y rencontre quelque François du commun, il est servy le

dernier. Si des Religieux les seconds aprés le mary, où aux Hurons

j'estois servy le premier en la cabane de mon Sauvage.

Mais les Montagnaites à ce que j'ay pu apprendre sont un peu friandes,

car s'il y a un bon morceau, c'est ordinairement pour elles,

particulierement le py des jeunes eslans femelles, desquels elles ne

font point de part à leurs marys, & leur sont comme maistresses en

plusieurs choses.

Je ne sçay si elles sçavent filer, mais nos Huronnes ont trouvé

l'invention de filer le chanvre sur leur cuisse, n'ayant pas l'usage de

la quenouille ny du fuseau, & de ce filet les hommes en font leurs rets,

& seines pour la pesche, mais en telle quantité qu'ils en trafiquent

encore à nos Montagnais, & en plusieurs Nations estrangeres pour

d'autres marchandises. Lors que je vis pour la première fois de ces

hommes assis en guenon contre terre, lasser les rets, le bout attaché à

l'un des bois de leur cabane, je leur demanday si c'estoit là de

l'ouvrage des hommes (car je ny voyois point travailler les femmes) ils

me dirent que ouy, sinon que les femmes leur en accommodent le filet.

Elles pillent aussi le maiz pour la cuisine, & en font de rostis, duquel

elles tirent la fine fleur pour leurs marys, qui vont l'Esté trafiquer

en des Nations esloignées.

Le mortier dans quoy elles pillent le bled, est fait d'un gros tronc

d'arbre d'herable ou d'autre-bois dur, couppé de mesure, haut de deux

pieds, qu'elles creusent petit à petit avec des charbons, ou du tondre

ardant, qu'elles entretiennent dessus, & le renouvellent tant qu'il fait

assez large & profond, puis ont des bastons longs de six, sept pieds, &

gros comme le bras, qui leur servent de pillons plus faciles que s'ils

estoient plus courts, ainsi que j'ay experimenté, car c'estoit assez

souvent qu'il nous falloit batre nous mesme nostre bled d'Inde pour

vivre, & pour traitter nos François qui nous venoient voir, aux festes

pour la saincte Messe, & peu souvent pour se confesser, sinon

quelqu'uns.

Elles ont l'industrie de faire de fort bons pots de terres qu'elles

cuisent dans leur foyer fort proprement, & sont si forts qu'ils ne se

cassent point au feu sans eau comme les nostres, mais ils ne peuvent

aussi souffrir long-temps l'humidité ny l'eau froide, qu'ils ne

s'attendrissent & ne se cassent au moindre heurt qu'on leur donne,

autrement ils durent, beaucoup. Les Sauvagesses les font prenans de la

terre propre, laquelle elles nettoyent & petrissent tres-bien entre

leurs mains & y meslent, je ne sçay par quelle science, un peu de graiz

pillé parmy; puis le masse estant réduite comme une boulle, elles y font

un trou au milieu avec le poing, qu'elles agrandissent tousjours en

frappant par dehors avec une petite pallette de bois, tant & si

long-temps qu'il est necessaire pour les parfaires: ces pots sont de

diverses grandeurs, sans pieds & sans ances, & tous ronds comme une

boulle, excepté la gueulle qui sort un peu dehors.

A la fin de l'Automne, elles font des nattes de joncs, & de feuilles de

maiz, dont elles garnissent les portes de leurs cabanes pour se garantir

du froid, & d'autres pour s'asseoir dessus, le tout fort proprement. Les

femmes des Cheveux relevez, y apportent encore quelque autre chose de

plus gentil, car elles baillent des couleurs aux joncs, sî vives, & font

des compartimens d'ouvrages avec telle mesure, qu'il ny a que redire, &

dequoy admirer, mesme entre nous.

Elles corroyent & adoucissent les peaux des castors, d'eslans, de cerfs,

de loutres & autres, avec la mesme perfection qu'on sçauroit faire icy,

desquelles elles font leurs manteaux & brayers, & y peignent des

passemens & bigarures de diverses couleurs, qui leur donnent fort bonne

grace, & trompent souvent l'oeil & la pensée des nouveaux venus, tant

ils semblent naturels, egaux & bien faits.

Elles font semblablement des paniers de joncs & d'autres avec des

escorces de bouleaux, puis des hottes & tonneaux, dans quoy elles

serrent leurs provisions. Elles font aussi comme une espece de gibecière

de cuir ou sac à petun, sur lesquels elles font des ouvrages digne

d'admiration, avec du poil de porc espic coloré & teint en rouge, noir,

blanc, & bleu, cramoisy, qui sont les couleurs qu'elles font si vives,

que les nostres ne semblent point en approcher.

Les Hurons & Canadiens font bien les escuelles de noeuds de bois, pour

ce que cela est de longue haleine, mais les femmes s'exercent à faire

celles d'escorces, pour boire & manger, & dresser leurs viandes &

potages. De plus, les escharpes, carquans & brasselets qu'elles & les

hommes portent, sont de leurs ouvrages; & nonobstant qu'elles ayent

beaucoup plus d'occupation que les hommes, lesquels trenchent du

Gentilhomme entr'eux, encores ayment elles grandement leurs marys,

vivent par ensemble soit doucement, ne s'ympatientent jamais contre

leurs enfans, ne querellent point leurs voisins, & ne sçavent que c'est

de jurer, de maniere que dans une cabane où il y aura peut-estre dix ou

douze mesnages, à peine y entendroit on un seul petit bruit, & s'ils

rient ou se recréent, c'est tousjours avec de la retenuë, & non point à

gorge desployée, car toutes leurs joyes, leurs jeux, de mesme que les

pleurs & lamentations des femmes Canadiennes, qui se barbouillent de

noir au temps des funerailles, se font & tiennent toujours dans un

modeste & honneste comportement de la voix & des pieds, tellement que

s'ils estoient Chrestiens, il n'y a point de doute, que Dieu se plairoit

avec eux, mieux qu'avec nous miserables, qui le chassons de nos maisons,

par nos tumultes, nos querelles, & nos debats, qui ne trouvent jamais de

fin parmy la pluspart des familles Chrestiennes. C'est pourquoy j'ay

bien peur qu'à la fin il ne nous, arrive le chastiment des Juifs,

desquels les pechez ont esté la gloire des Gentils, disoit l'Apostre,

car perseverans dans nos malices & impietez, le Soleil de Dieu nous sera

osté, la vraye Religion sera arrachée du milieu de nous, nous n'aurons

plus de foy, & tout sera pour les peuples barbares qui se rendront

dignes du Paradis à nostre exclusion.

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_Comme ils defrichent, sement, & cultivent les

terres, & comme ils faisoient anciennement cuire

leurs viandes dans des chaudieres de bois &

d'escorces._

Histoire du Canada et voyages que les Freres mineurs recollects y ont faicts pour la conversion des infidelles. · 第 28 / 90 题