C'est un tres-excellent honneur à la femme d'estre appellée le Sexe
devot dans les Saintes lettres; mais la plus ravissante louange que luy
puisse attribuer le Sage, est de l'appeller le support des pauvres, la
consolation des affligez, & le refuge des indigens. Où il n'y a point de
femmes le pauvre gémit, dit Salomon: nous voulant donner à entendre, que
les pauvres n'ont que faire où n'y a point de femmes, & de fait nous les
voyons plus secourables que les hommes, ont plus de compassion, sont
plus charitables, & frequentent d'avantage les Sacrements, les
Hospitaux, & les prisons, personne n'en peut douter, puis que leurs
pratiques ordinaires, & les exercices continuels des sainctes femmes, en
sont des tesmoignages plus que suffisans. Je ne parle pas seulement des
femmes de mediocre condition; & qui ne peuvent apprehender l'horreur des
cachots, n'y la puanteur des Hospitaux, mais des Dames les plus relevées
de condition jusques à la Reyne mesme la plus excellente & vertueuse
Princesse de la terre, laquelle abaissant la hautesse de sa dignité
Royale, fait quelquefois l'office des plus vertueux & devots Religieux,
envers les pauvres agonisans, aux Hospitaux, & en lieux où elle se
rencontre, les encourage à la mort, les exhorte à la patience, & au
resouvenir des douleurs qu'un Dieu a souffert pour nous en Croix. C'est
cette tres-admirable Princesse qui d'un profond ressentiment de son ame,
nous dit un jour dans son petit cabinet; O mon Dieu, falloit il que les
Religionnaires passassent la mer pour ayder à perdre les ames des
Canadiens, que ces bons Religieux taschent de convertir à Dieu, par
leurs prières & bons exemples.
Il est vray qu'il ne se voit rien de comparable à une femme vrayement
devote & spirituelle, elle entreprent tout pour l'amour de son espoux
Jesus Christ, elle souffre tout pour le mesme amour, puis vous la voyez
tantost faire l'office de Marie, puis celuy de Magdelene. Elle sçait
mesnager ses heures pour tous & les donne toutes à Dieu, car soit
qu'elle vaque à l'Eglise, à son mesnage, en compagnie, ou rendre ses
visites, comme son intention est saincte, tous ses pas & ses actions
sont contées devant Dieu; mais que ne peut la grace envers celles qui
ont bonne volonté, puisque la nature vitiée des son origine peut mesme
par frequens actes, changer nos mauvaises inclinations en de bonnes
habitudes, & nous rendre de vicieux vertueux, comme les anciens
Philosophes nous ont fait voir en l'honnesteté de leur vie, & en la
patience aux injures & au mespris qu'ils enduroient mieux que nous.
Que pleust à Dieu que le nombre des bonnes femmes fust le plus grand
nombre, les pauvres ne seroient plus pauvres, & les affligez desolez,
car chacun recevroit support en sa pauvreté, & consolation dans ses
detresses, le Ciel nous seroit ouvert & verrions à la fin un Dieu, qui
fait plus d'estat de l'humilité d'une pauvre femmelette, que de la
science d'un Docteur indevot.
Je ne veux neantmoins point tellement relever la vertu propre &
naturelle des Femmes au dessus de celle de l'homme, que je n'accorde
qu'il y en a de tres-mauvaises mondaines, avares, & criardes comme des
furies, mais peu en comparaison des bonnes à mon advis.
Nos Huronnes bien que Payennes sont à la vérité un peu trop desbauchées,
mais au reste elles ont les mesmes advantages de celles d'icy. Elles
font paisiblement leurs petites ouvrages, & s'occupent à ce qui est de
leur charge & office, sans que jamais on y entende aucune noise ou
débat, quelque sujet qui leur en puisse arriver.
Elles travaillent ordinairement plus que les hommes, encores qu'elles ny
soient point forcées ny contraintes. Elles ont le soin de la cuisine &
du mesnage, de semer & cultiver les bleds, faire les farines, accommoder
le chanvre, & les escorces, & de faire la provision de bois necessaire.
Et pour ce qu'il reste encor, beaucoup de temps à perdre, elles
l'employent à jouer, aller aux dances, & festins, à deviser & se
recreer, & faire tout ainsi comme il leur plaist du temps qu'elles ont
de reste, qui n'est pas petit, puis que tout leur mesnage ne consiste
qu'à mettre le pot au feu, & à quelque, petit fatras, n'estans obligées
à tout ce qui est du travail exterieur, comme estoient jadis les femmes
d'Egypte, lesquelles exerçoient la marchandise, tenoient taverne, &
faisoient tout ce qui est de l'office des hommes, au lieu que leurs
marys vivoient en faineants & dormoient en paresseux.
Elles n'assistoient non plus en aucun de leurs conseils, ne sont admises
en plusieurs de leurs festins, & n'ont la peine de faire les cabanes &
canots, n'y plusieurs autres choses qui sont du debvoir de l'homme, ou
les Canadiennes & Montagnaites au contraire, ont une particuliere
obligation de coudre les canots avec de l'escorce aprés que les hommes
en ont fait le corps, tistres les raquettes aprés qu'ils en ont fait le
bois, ce sont elles qui vont quérir les animaux, après que les chasseurs
les ont tuez, les escorchent & passent les peaux, bref ce sont elles qui
vont querir le bois qu'ils bruslent, font la cuisine, & ont le soin de
tout le mesnage. Ce sont elles aussi qui mettent la chaudière à bas,
distribuent les portions & servent le mary le premier, puis elles & ses
enfans selon leur aage.
J'ay appris cette autre petite particularité des Montagnais, que les
jeunes filles à marier, & les femmes, qui n'ont point encore eu d'enfans
n'ont rien en maniement, & ne mangent point dans les plats de leurs
marys, c'est à dire qu'on leur fait leur part comme aux enfans. S'il
arrive qu'il s'y rencontre quelque François du commun, il est servy le
dernier. Si des Religieux les seconds aprés le mary, où aux Hurons
j'estois servy le premier en la cabane de mon Sauvage.
Mais les Montagnaites à ce que j'ay pu apprendre sont un peu friandes,
car s'il y a un bon morceau, c'est ordinairement pour elles,
particulierement le py des jeunes eslans femelles, desquels elles ne
font point de part à leurs marys, & leur sont comme maistresses en
plusieurs choses.
Je ne sçay si elles sçavent filer, mais nos Huronnes ont trouvé
l'invention de filer le chanvre sur leur cuisse, n'ayant pas l'usage de
la quenouille ny du fuseau, & de ce filet les hommes en font leurs rets,
& seines pour la pesche, mais en telle quantité qu'ils en trafiquent
encore à nos Montagnais, & en plusieurs Nations estrangeres pour
d'autres marchandises. Lors que je vis pour la première fois de ces
hommes assis en guenon contre terre, lasser les rets, le bout attaché à
l'un des bois de leur cabane, je leur demanday si c'estoit là de
l'ouvrage des hommes (car je ny voyois point travailler les femmes) ils
me dirent que ouy, sinon que les femmes leur en accommodent le filet.
Elles pillent aussi le maiz pour la cuisine, & en font de rostis, duquel
elles tirent la fine fleur pour leurs marys, qui vont l'Esté trafiquer
en des Nations esloignées.
Le mortier dans quoy elles pillent le bled, est fait d'un gros tronc
d'arbre d'herable ou d'autre-bois dur, couppé de mesure, haut de deux
pieds, qu'elles creusent petit à petit avec des charbons, ou du tondre
ardant, qu'elles entretiennent dessus, & le renouvellent tant qu'il fait
assez large & profond, puis ont des bastons longs de six, sept pieds, &
gros comme le bras, qui leur servent de pillons plus faciles que s'ils
estoient plus courts, ainsi que j'ay experimenté, car c'estoit assez
souvent qu'il nous falloit batre nous mesme nostre bled d'Inde pour
vivre, & pour traitter nos François qui nous venoient voir, aux festes
pour la saincte Messe, & peu souvent pour se confesser, sinon
quelqu'uns.
Elles ont l'industrie de faire de fort bons pots de terres qu'elles
cuisent dans leur foyer fort proprement, & sont si forts qu'ils ne se
cassent point au feu sans eau comme les nostres, mais ils ne peuvent
aussi souffrir long-temps l'humidité ny l'eau froide, qu'ils ne
s'attendrissent & ne se cassent au moindre heurt qu'on leur donne,
autrement ils durent, beaucoup. Les Sauvagesses les font prenans de la
terre propre, laquelle elles nettoyent & petrissent tres-bien entre
leurs mains & y meslent, je ne sçay par quelle science, un peu de graiz
pillé parmy; puis le masse estant réduite comme une boulle, elles y font
un trou au milieu avec le poing, qu'elles agrandissent tousjours en
frappant par dehors avec une petite pallette de bois, tant & si
long-temps qu'il est necessaire pour les parfaires: ces pots sont de
diverses grandeurs, sans pieds & sans ances, & tous ronds comme une
boulle, excepté la gueulle qui sort un peu dehors.
A la fin de l'Automne, elles font des nattes de joncs, & de feuilles de
maiz, dont elles garnissent les portes de leurs cabanes pour se garantir
du froid, & d'autres pour s'asseoir dessus, le tout fort proprement. Les
femmes des Cheveux relevez, y apportent encore quelque autre chose de
plus gentil, car elles baillent des couleurs aux joncs, sî vives, & font
des compartimens d'ouvrages avec telle mesure, qu'il ny a que redire, &
dequoy admirer, mesme entre nous.
Elles corroyent & adoucissent les peaux des castors, d'eslans, de cerfs,
de loutres & autres, avec la mesme perfection qu'on sçauroit faire icy,
desquelles elles font leurs manteaux & brayers, & y peignent des
passemens & bigarures de diverses couleurs, qui leur donnent fort bonne
grace, & trompent souvent l'oeil & la pensée des nouveaux venus, tant
ils semblent naturels, egaux & bien faits.
Elles font semblablement des paniers de joncs & d'autres avec des
escorces de bouleaux, puis des hottes & tonneaux, dans quoy elles
serrent leurs provisions. Elles font aussi comme une espece de gibecière
de cuir ou sac à petun, sur lesquels elles font des ouvrages digne
d'admiration, avec du poil de porc espic coloré & teint en rouge, noir,
blanc, & bleu, cramoisy, qui sont les couleurs qu'elles font si vives,
que les nostres ne semblent point en approcher.
Les Hurons & Canadiens font bien les escuelles de noeuds de bois, pour
ce que cela est de longue haleine, mais les femmes s'exercent à faire
celles d'escorces, pour boire & manger, & dresser leurs viandes &
potages. De plus, les escharpes, carquans & brasselets qu'elles & les
hommes portent, sont de leurs ouvrages; & nonobstant qu'elles ayent
beaucoup plus d'occupation que les hommes, lesquels trenchent du
Gentilhomme entr'eux, encores ayment elles grandement leurs marys,
vivent par ensemble soit doucement, ne s'ympatientent jamais contre
leurs enfans, ne querellent point leurs voisins, & ne sçavent que c'est
de jurer, de maniere que dans une cabane où il y aura peut-estre dix ou
douze mesnages, à peine y entendroit on un seul petit bruit, & s'ils
rient ou se recréent, c'est tousjours avec de la retenuë, & non point à
gorge desployée, car toutes leurs joyes, leurs jeux, de mesme que les
pleurs & lamentations des femmes Canadiennes, qui se barbouillent de
noir au temps des funerailles, se font & tiennent toujours dans un
modeste & honneste comportement de la voix & des pieds, tellement que
s'ils estoient Chrestiens, il n'y a point de doute, que Dieu se plairoit
avec eux, mieux qu'avec nous miserables, qui le chassons de nos maisons,
par nos tumultes, nos querelles, & nos debats, qui ne trouvent jamais de
fin parmy la pluspart des familles Chrestiennes. C'est pourquoy j'ay
bien peur qu'à la fin il ne nous, arrive le chastiment des Juifs,
desquels les pechez ont esté la gloire des Gentils, disoit l'Apostre,
car perseverans dans nos malices & impietez, le Soleil de Dieu nous sera
osté, la vraye Religion sera arrachée du milieu de nous, nous n'aurons
plus de foy, & tout sera pour les peuples barbares qui se rendront
dignes du Paradis à nostre exclusion.
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_Comme ils defrichent, sement, & cultivent les
terres, & comme ils faisoient anciennement cuire
leurs viandes dans des chaudieres de bois &
d'escorces._