Bien que nostre vraye patrie soit le Paradis, auquel seul nous devons
aspirer, & non aux choses de la terre. Si est-ce que l'amour du pays de
nostre naissance nous est si naturel qu'encores que nous nous voulions
resoudre de l'abandonner, si ne pouvons nous pourtant l'oublier disoit
le Sertorius Romain. C'est pourquoy Socrates pour aucunement moderer
l'imperfection & la passion de cette inclination naturelle, defendit à
ses Disciples de dire cestuy-cy, ou celuy là est mon pays, afin qu'ils
ne peussent dire, cecy est à moy, & cela est à toy, pensant par là
couper la source de toutes les querelles, procès, & debats, qui
demeureroient esteins à son advis, si toutes choses estoient possedées
en commun.
Et à ce propos Plutarque au livre d'exil, raconte que Hercules le
Thebain, ayant esté interrogé par les Sidoniens de quel pays il estoit
naturel, respondit ainsi. Je ne fuis pas de la grande cité de Thebes, ny
de la tres-renommée Athenes, ny moins de Lycaonie, ains suis naturel de
toute la Grece. Grandement fut estimé par les Grecs cette responce
d'Hercules, pour s'estre nommé naturel de Grece. Mais beaucoup plus fut
prisée celle de Socrates, ayant esté enquis par le grand Sacrificateur
Archites d'où il estoit auquel il respondit: Je ne suis de Thebes comme
Thesiphonce, ny des Athenes comme Agesilaus, ny de Lycaonie comme
Platon, moins de Lacedemone comme Lycurgus, mais suis né au monde, &
naturel de tout le monde.
C'est une leçon qui devroit servir à beaucoup & particulièrement aux
Religieux, car qu'est-il de besoin que l'on sçache, ce Frere, est de ce
pays là, de cette ville là, il est de bonne maison, il est pauvre, il
est riche puisqu'ayant Renoncé, au monde & à tout ce qu'il y pretendoit,
il ne doit plus rien avoir à démesler avec iceluy. C'est aussi une vaine
curiosité aux seculiers de s'en vouloir informer, pour esgaler l'honneur
qu'ils leur rendent non au pois de leur vertu, mais à l'once de ce
qu'ils ont quitté, comme si l'honneur n'estoit deu qu'aux apparences
extérieures, à l'exclusion des vertus internes, lesquelles Dieu seul
cherit sans distinction du pauvre ou du riche.
Or nos Hurons encores barbares n'ont pas esté instruicts en une si bonne
escole qu'ils voulussent penser en un seul Paradis, ils disent
franchement leur qualité & au delà, & croyent que ce leur soit honneur
de haut louer leur pays, quoy qu'assez mal garny en comparaison de
plusieurs autres contrées, qui se retrouvent plus vers le Su, mais comme
il n'est pas encores des pires, je vous en feray la description telle
que je l'ay deu sçavoir, laquelle vous sera d'autant plus utile que vous
aurez de volonté d'y voyager.
Premièrement il est situé sous la hauteur de quarante quatre degrez &
demy de latitude, & selon aucuns le Soleil se leve six ou sept heures
plus tard sur leur Orison que sur celuy de Paris, tellement qu'il est
icy environ six heures du matin, qu'il n'est encor aux Hurons que unze
heures ou minuit du jour précèdent, & la supputation en est bien faite,
laquelle je rapporte simplement comme je l'ay apprise.
Ce pays est tres-beau & agréable, fort deserté & traversé d'estangs, &
de lacs, avec des beaux ruisseaux qui se desgorgent dedans ce grand lac,
que nous appellons la mer douce. Il est plein de belles collines,
campagnes, & de tres-belles & grandes prairies qui portent quantité de
bon foin, auquel les François mettent le feu sur le pied quand il est
sec, non pour en profiter, mais pour se recreer.
Il y a aussi en plusieurs endroits quantité de froment sauvage, qui a
l'espic comme seigle, & le grain comme de l'avoine; j'y fus trompé,
pensant au commencement que j'en vis, que ce fussent champs ensemancez
de bon grain: je fus de mesme trompé aus pois sauvages, où il y en a en
divers endroicts aussi espais, comme, s'ils y avoient esté semez &
cultivez: & pour monstrer evidemment la bonté de la terre, un Sauvage du
village de Toenchen ayant planté dans un coin de son champ un peu de
pois qu'il avoit apporté de Kebec rendirent en quantité leur fruicts
deux fois plus gros que leur semence, dequoy je m'estonnay, n'en ayant
point veu par tout ailleurs de si beaux.
Il y a de belles, forests, peuplées de gros chesnes, fouteaux, herables,
cedres, sapins, ifs, & autres sortes de bois beaucoup plus beaux, sans
comparaison, qu'aux autres provinces du Canada que nous avons veuës: &
sont tousjours d'autant plus belles, le pays plus beau, & les terres
meilleures, que plus on avance tirant au Su: car du costé du Nord les
terres sont plus sablonneuses, le pays plus montagneux, & les forests
plus desgarnies de gros bois, sinon de cedres qui croissent mesme
jusques dans les veines des rochers-, comme je vis voyageant sur la mer
douce, pour la pesche du grand poisson.
Il y a plusieurs contrées ou provinces au pays de nos Hurons qui portent
divers noms, & sont gouvernées par divers Capitaines ou chefs généraux &
particuliers dependans & independans; celle où commandoit le grand
Capitaine Atironta s'appelle Renarhonon, celle d'Entanaque s'appelle
Arigagnongueha, & la Nation des Ours qui est celle ou nous demeurions
sous le grand Capitaine Anoindaon s'appelle Atingyahointan, & en cette
estendue de pays il y a environ vingt ou vingt cinq tant villes que
villages, dont une partie ne sont point clos ny fermez, & les autres
sont fortifiez, de longues boises de bois à triples rangs, à la hauteur
d'une longue picque entrelassées les unes dans les autres, & redoublées
par dedans de grandes & grosses escorces de huict à neuf pieds de haut,
par dessous il y a de grands arbres esbranchez posez de leur long sur
les troncs des arbres faits en fourchettes, fort courtes pour les tenir
en estat, puis au dessus de ces pallissades & fermetures, il y a des
galleries ou guerittes qu'ils appellent Ondaqua, lesquelles ils
garnirent de pierres en temps de guerre pour ruer sur l'ennemy, & d'eau
pour esteindre le feu qu'il y pourroit appliquer. On y monte par une
eschelle assez mal façonnée, & difficile, qui est faite d'une longue
piece de bois charpentée de plusieurs coups de haches, pour tenir ferme
du pied en montant.
Les villes & villages de nos Hurons sont permanans, & ne se changent
point sinon lors que trop esloignez des bois, ils ont de la peine d'en
avoir. Et en second lieu quand leurs heritages sont tellament amaigris &
deseichez (à faute de fumier) qu'ils ne peuvent plus produire leur bled
à la perfection ordinaire, ce qui arrive de dix, vingt, trente, &
quarante ans, plus ou moins selon les contrées, la bonté des
territoires, ou l'esloignement des forests, au milieu desquelles ils
bastissent tousjours leurs bourgs & villages pour les commoditez qu'ils
en reçoivent, car auparavant que tous les bois des environs soient
consommez, il y va un grand temps, de maniere qu'il n'y auroit plus qu'à
trouver l'industrie de fumer les terres, ou de semer, en de nouvelles
places leur bled d'Inde, qu'ils sont accoustumez de planter tous les ans
dans les mesmes trous des années precedentes, qu'ils seroient comme nous
des eternitez en un mesme lieu, car pour le bois ils ont l'invention de
l'amener en temps d'Hyver, par sus les neiges, attaché sur de certaines
traisnées ou planchettes de cedre fort commodement.
Leurs cabanes qu'ils appellent Ganonchia, sont faites comme j'ay dit en
façon de tonnelles ou berceaux de jardins, couvertes d'escorces
d'arbres, longues de vingt cinq à trente toises plus ou moins, selon
qu'il eschet (car elles ne sont pas toutes d'une egale longueur) &
larges de six, laissant par le milieu une allée de dix à douze pieds de
large, qui va d'un bout à l'autre de la cabane, aux deux costez de
laquelle il y a une maniere d'establie, qu'ils appellent Endicha, de
mesme longueur & de la hauteur de quatre ou cinq pieds, où ils couchent
en Esté pour eviter l'importunité des puces dont ils ont en quantité, &
en Hyver au bas sur les nattes devant le feu arrangez les uns joignans
les autres pour estre plus chaudement, les enfans au lieu plus commodes
& les pere & mere aprés, & n'y a point d'entre-deux ou de separation, ny
pied, ny chevet, non plus en haut qu'en bas, & ne font autre chose pour
se reposer, que de s'estendre, en la mesme place où ils se trouvent
assis, & s'affubler la teste dans leur robe sans autre couverture, ny
lict, qui est une façon de se coucher aysée, & qui le continue à petit
fraiz.
Ils emplissent de bois sec pour brusler en Hyver, tout le dessous de ses
establies, mais pour les grosses busches, qu'ils appellent Anemeuny qui
servent à entretenir le feu posées à terre par un des deux bouts &
eslevées de l'autre sur une pierre, ou bout de tizon, ils en font des
piles devant leurs cabanes, ou les serrent au dedans des porches, qu'ils
appellent Aque. Toutes les femmes s'aydent à faire ceste provision de
bois, qui se faict dés les mois de Mars & d'Avril, & avec cet ordre en
peu de temps chaque mesnage est fourny de ce qui luy est necessaire.
Ils ne se servent que de tres-bon bois, aymans mieux l'aller chercher
bien loin, qu'avoir moins de peine & en avoir de mauvais ou qui fasse
fumée, c'est pourquoy ils entretiennent tousjours un feu clair & bien
faict: avec peu de bois, que s'ils: ne rencontrent point d'arbre secs à
leur gré, ils en abbatent de ceux qui ont les branches mortes,
lesquelles ils mettent par esclats & couppent de longueur comme les
cotrets de Paris. Pour le fagotage, ils ne s'en servent point du tout,
non plus que du tronc des gros arbres qu'ils abbatent, lesquels ils
laissent là pourrir sur la terre faute de scie pour les scier, ou
d'industrie pour les mettre en pièces, qu'ils ne soient secs & pourris,
& pour nous qui n'y prenions pas garde de si prés, nous nous servions du
premier venu, sans employer tout nostre temps à en aller chercher si
loing, car c'estoit à nous mesmes à y pourvoir, & non aux Sauvagesses,
qui ne nous en donnoient que par courtoisie ou par presents reciproquez
d'autres de pareille valeur, sinon lors que nous estions logez dans
leurs cabanes.
En une cabane il y a plusieurs feux, & à chaque feu il y a deux
mesnages, l'un d'un costé, & l'autre de l'autre, & telle cabane aura
jusqu'à 8 10 ou 12 feux qui font 24 mesnages, & les autres moins, selon
qu'elles sont longues ou petites, & où il fume à bon escient, qui faict
que plusieurs en recoivent de tres-grandes incommoditez aux yeux, n'y
ayant fenestre ny aucune ouverture, que celle qui est au faiste de leur
Cabane par où fort la fumée.
Ces cabanes n'ont aucune cloison ou separation, qui puisse empescher de
porter sa veuë d'un bout à l'autre & voir ce qui s'y passe, neantmoins
ils y demeurent tous en paix & sans aucune confusion n'y bruits, chacun
dans son département avec ce qui leur appartient, qui n'est ny enfermé,
ny clos de clefs ou de serrures. Aux deux bouts il y a à chacun un
porche, & ces porches leur servent principalement à mettre leurs grandes
cuves ou tonnes d'escorce, dans quoy ils serrent leur bled d'Inde, aprés
qu'il est bien sec & esgrené. Au milieu de chacun de leur logement il y
a deux grosses perches suspendues, qu'ils appellent _Ouaronta_, où ils
pendent leur cramaliere, & mettent leurs fourures, vivres & autres
choses, peur des souris, & pour tenir les choses seichement.
Pour le poisson duquel ils font provision pour leur Hyver, aprés qu'il
est boucané & bien deseiché, ils le serrent en des tonneaux d'escorce,
qu'ils appellent _Acha_, excepté _Leinchataon_, lequel ils n'esventrent
point & le pendent au haut de leur cabane attaché avec des cordelettes
peur des souris & d'une mauvaise odeur qu'il rend en temps chaud, telle
que personne ne la pourroit souffrir îcy.
Crainte du feu, auquel ils sont assez sujects, ils serrent ordinairement
ce qu'ils ont de plus précieux dans des tonneaux d'escorces, qu'ils
enterrent en des fosses profondes qu'ils font au coin de leur foyer,
puis les couvrent de la mesme terre, & par ce moyen sont conservez non
seulement du feu, mais auffi de la main des larrons, pour n'avoir
d'autre coffre ny armoire en tout leur mesnage que ces petits tonneaux.
Il est vray qu'ils se font fort peu souvent du tort les uns aux autres;
mais encore, s'y en pourroit il trouver de meschans, qui vous feroient
du desplaisir s'ils en trouvoient l'occasion, car l'object, esmeut la
puissance, dit le Philosophe, & l'occasion faict le larron.
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_Des exercices ordinaires des Hurons, & des
pauvres mendians & vagabons, & comme les
Canadiens cabanent & courent les bois._