Plus de deux ans s'étaient écoulés depuis le jour où Anatole avait dîné
pour la dernière fois chez Coriolis. Il sortait du palais de
l'Industrie, où il venait de commencer un second portrait de l'empereur,
dont Crescent lui avait fait obtenir la commande, et il parlait à une
femme encore jeune qui, marchant à côté de lui, semblait écouter
religieusement ses paroles:
--Oui, ma chère dame,--disait sentencieusement Anatole,--voilà la
recette pour faire un Empereur dans les prix doux... La première fois,
on fait des folies, on se laisse aller, on s'enfonce... Mais la seconde,
plus de ça..., on devient sage... Et comme j'ai un véritable intérêt
pour vous--son sourire eut une nuance de galanterie,--je vais vous
donner mon expérience _à l'oeil_... La toile, vous savez, c'est
cinquante-huit francs, plus le calque, acheté à part cinq francs...
Maintenant, attention! _Gnien_ a qui, pour le pantalon blanc et le
manteau d'hermine, se fendent de huit vessies de blanc d'argent à cinq
sous, total quarante sous... Moi, malin, avec quatre vessies de blanc de
plomb à quatre sous, quatre fois quatre font seize, je fais mon
affaire... J'en suis pour lui mettre un peu de jaune de Naples dans la
culotte, et un peu de bitume dans les ombres et dans les demi-teintes de
l'hermine, vous comprenez? Pour les ors de l'épaulette, du collier, des
parements, de la ceinture, du fauteuil, de la couronne, du sceptre, des
crépines, de la table, c'est bien simple: une préparation d'ocre jaune
pour les lumières et de bitume pour les ombres... Toutes les ombres de
la toile, bien entendu, préparées au brun-rouge... Alors vous repiquez
les lumières avec du jaune de chrome foncé et du jaune de Naples, et les
brillants cassés avec du jaune de chrome brillant, de bonnes vessies de
chrome à quinze et vingt centimes... Il existe des gens sans économie
qui fourrent là-dedans du jaune indien, qui coûte des prix fous le tube,
vous ne l'ignorez pas: c'est la ruine des familles... Point de siccatif
de Harlem, ni de siccatif de Courtray, tout à l'huile grasse
ordinaire... Inutile de vous recommander cela... Ah! j'ai encore trouvé
le moyen de remplacer le vert-émeraude par du bleu minéral, qui ne coûte
qu'un sou de plus que le bleu de Prusse...
En donnant ces conseils à la copiste, Anatole était arrivé dans les
Champs-Elysées à la place d'un jeu de boules. Tout à coup, il
s'interrompit et s'arrêta, en apercevant, dans le groupe des
spectateurs, quelqu'un qui suivait le roulement des boules, la tête en
avant et, découverte, les reins pliés, son chapeau à la main derrière
son dos. Il regarda cette tête où des cheveux presque blancs, coupés
ras, contrastaient avec le noir des sourcils, restés durement noirs. Il
examina tout cet homme cassé, ravagé, chargé en quelques mois de vingt
ans de vieillesse: stupéfait, il reconnut Coriolis.
--Adieu! dit-il brusquement en quittant la femme étonnée,--à demain...
A quelques pas, il lui jeta:--Mais surtout, ne glacez jamais avec de la
capucine rose, de la laque Robert, de la laque de Smyrne!... rien que de
la bonne laque fine à neuf sous!...
Et il marcha vers Coriolis.
--Tu n'en as pas un... un cigare?--Ce fut le premier mot de
Coriolis.--Non, c'est vrai, toi tu fumes la cigarette... _Elle_ ne me
donne que de quoi m'en acheter deux, figure-toi!...
Et saisissant le bras d'Anatole, s'y accrochant, s'attachant, se
cramponnant à lui, le touchant de son grand corps penché, avec un air
heureux de le tenir et qui ne voulait pas le lâcher, il se mit à lui
parler de «cette femme», comme il l'appelait, de cette tyrannie qui ne
lui laissait pas un sou, qui ne lui permettait pas de voir ses amis, du
malheur de l'avoir rencontrée, de tout ce qu'il souffrait dans cet
intérieur, de sa vie, une vie d'aplatissement, de solitude, de
lâcheté...
Il disait cela vivement, précipitamment avec des éclats de voix tout à
coup réprimés, des gestes violents qui s'arrêtaient comme effrayés.
--Tu ne l'as pas vue... tu ne l'as pas vue avec son visage méchant, le
visage qu'elle a pour moi... Ah! ce qui vient dans une figure de juive
avec l'âge... la Parque qui se lève dans la femme... ce nez qui devient
crochu... et ses yeux aigus... ses yeux! Les as-tu jamais bien
regardés?... Ces yeux!...--murmura Coriolis en baissant la voix.--Ah!
les femmes!... Tu étais avec une femme tout à l'heure, toi?
--Oui, une pauvre diablesse... Ça a été riche, élevée dans le luxe, au
piano... Une canaille de mari qui a tout mangé et l'a plantée là avec
deux enfants... Et maintenant, il faut vivre avec un talent
d'agrément...
Le triste roman de misère esquissé dans les quelques mots d'Anatole ne
parut pas entrer dans l'oreille de Coriolis. Il en était venu à cette
monstrueuse surdité des grandes douleurs qui ne laissent plus entendre à
un homme la souffrance des autres. Sans dire à Anatole un mot d'intérêt,
sans lui parler de lui, de sa mère, sans s'inquiéter de ce qu'il était
devenu depuis deux ans, et s'il avait de quoi manger, il se mit à lui
repeindre l'enfer de sa vie. Le promenant, le repromenant sous les
arbres des Champs-Elysées, gardant son bras, se collant à lui, il lui
rabâcha ses plaintes, ses lamentations, ses jérémiades.
Accoutumé à lui voir dévorer ses maladies et ses chagrins, Anatole ne
put se défendre d'un triste étonnement, en retrouvant cet homme si fort,
si concentré, si maître de lui-même, descendu à cela:--à dire
peureusement du mal de cette femme, à s'en venger comme un enfant qui
_cafarde_ derrière le dos de son tyran!