CXLVII

Alors commençait pour tous les deux le supplice du concubinage.

Manette apercevait dans Coriolis comme le fond noir des haines amassées

par tout ce qu'elle lui avait fait souffrir, manger de hontes, dévorer

d'avilissements, de chagrins, de désespoirs. Elle discernait

distinctement ce qui couvait en lui contre elle, toute l'horreur de

l'homme pour la femme à laquelle il rapporte toutes les dégradations

d'une chaîne indigne. Ce qu'il roulait sans rien dire à côté d'elle, les

mauvaises pensées, les ressentiments de son orgueil et de son coeur, les

injures qu'il retenait, les révoltes qu'il taisait, elle les sentait

sortir de lui, l'atteindre, l'insulter. Des silences de Coriolis lui

semblaient la maudire. Il la blessait avec ces regards qui vont de la

maîtresse qu'on a au bras à de l'honnêteté de femme, à des ménages qui

passent; il la blessait avec ses rêveries qu'elle croyait voir aller

vers quelque pur amour, vers un souvenir de jeune fille, vers une idée

ancienne de mariage, vers la vision et le regret d'une félicité manquée.

Sous ces reproches muets qui soufflettent une femme plus outrageusement

que les brutalités d'un homme, les derniers liens attachant Manette à

Coriolis se rompaient. Ce qui reste involontairement d'habitude aimante

chez une femme qui n'aime plus un amant, mais qui a été et qui demeure

sa maîtresse, qui est la mère de son enfant, qui a encore la chaleur de

ses bras autour du cou, se brisa chez elle: son âme se referma, avec

l'amertume de la femme ulcérée pour toujours, à ces douceurs qui

reviennent de la mémoire des choses partagées, à ces pardons qui montent

du côte-à-côte de la vie, à ce qui se laisse attendrir, désarmer par

l'existence à deux et le contact du souvenir.

Et alors se fit dans le triste foyer, devant les cendres éteintes de

leurs années vécues, l'horrible détachement de mort qui s'établit entre

deux êtres vivant, mangeant, dormant ensemble, unis à tous les instants

de l'existence, et se sentant séparés à jamais. Ce fut cet abominable

éloignement du père et de la mère, que rien ne rapproche plus, pas même

les jeux de leur enfant à leurs pieds; ce fut cette vie double, ennemie,

tiraillée et contrainte, pareille à la chaîne qui rive la haine de deux

forçats, cette vie en commun où chaque frottement est une irritation, où

l'instinct même des corps s'évite et se fuit, où l'homme et la femme

mettent la séparation d'un vide entre leurs deux sommeils, comme s'ils

avaient peur de mêler leurs rêves!

Heure épouvantable de ces amours, qui donne à l'amant la terreur de

cette moitié de lui-même, assise dans son intérieur, entrée dans sa

maison, et qui est là, contre lui, implacable, concentrée, lui cachant à

peine le mal qu'elle lui veut, savourant les ennuis qu'elle lui fait

avec les chagrins qu'elle lui souhaite, le défiant de la chasser, et

sachant bien qu'il la gardera parce qu'elle le tient par l'habitude,

parce qu'elle le connaît lâche et se manquant de parole à lui-même,

parce qu'elle sait que son coeur est à l'âge des bassesses de coeur

d'homme et qu'il a peur, comme les enfants, d'être tout seul!

Et à mesure que les deux êtres se blessaient davantage à leur

accouplement, à l'indissolubilité d'un lien intime intolérable et

détesté, il semblait se dégager de Manette contre Coriolis une espèce

d'hostilité originelle. L'éloignement de la femme paraissait se

compliquer et s'aggraver de la séparation de la juive. Sans qu'elle en

eût conscience, sans qu'elle s'en rendît compte, la juive, en revenant

aux préjugés des siens, revenait peu à peu aux antipathies obscures et

confuses de ses instincts. Une sorte de sentiment nouveau et naissant,

impersonnel, irraisonné, lui faisait vaguement apercevoir dans la

personne de Coriolis le chrétien contre lequel toujours, dans le creux

de toute âme juive, persiste la tradition des haines, l'amertume de

siècles d'humiliation, tout ce qu'une race éclaboussée du sang d'un Dieu

peut avoir de fiel recuit. Il y avait au fond d'elle, à l'état latent,

naturel, presque animal, un peu de ces sentiments échappés à un roi juif

de l'Argent, lorsque dans un moment d'expansion, dans une de ces

ivresses où l'on s'ouvre, il répondait à des amis qui lui demandaient le

plaisir qu'il pouvait avoir à toujours travailler à être riche: «Ah!

vous ne savez pas ce que c'est que de sentir sous ses bottes un tas de

chrétiens!»

Ce plaisir haineux, cette vengeance réduite à la mesure d'une femme,

Manette les goûtait en sentant Coriolis sous le talon de sa bottine.

La juive jouissait, comme d'une revanche, de la servitude de cet homme

d'une autre foi, d'un autre baptême, d'un autre Dieu; en sorte qu'on

aurait pu voir,--ironie des choses qui finissent!--la bizarre survie des

vieilles vendettas humaines, des conflits de religions, des rancunes de

dix-huit siècles, mettre comme le reste des entre-mangeries de races, de

la race indo-germanique et de la race sémitique, là, en plein Paris,

dans un atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs, tout au fond de ce

misérable concubinage d'un peintre et d'un modèle.

Manette Salomon · 第 152 / 162 题