CXLVI

En apprenant ce refus de la croix, Manette fut prise d'un sentiment

singulier. Il lui vint un profond mépris, un mépris de femme d'affaires

pour l'homme qui repoussait la chance s'offrant à lui, et qui manquait

tout ce que la décoration donne à un artiste: la consécration

officielle, la plus-value de la signature, l'achalandage commercial, la

part aux commandes ministérielles. Dans ce refus que rien n'expliquait,

n'excusait à ses yeux, et dont elle était incapable de comprendre la

hauteur et la dignité, elle ne vit qu'une bêtise. Coriolis était

désormais pour elle un homme jugé; il ne lui restait plus rien de ce

qu'elle respectait et reconnaissait encore en lui: c'était un pur

imbécile.

De ce jour, Manette devint une autre femme. Sa domination n'eut plus de

caresse. Elle mit dans ses rapports avec Coriolis une sorte d'autorité,

de sécheresse. Elle ne sembla plus lui demander pardon de le faire

obéir: ce qu'elle voulait, elle le voulut sans même le prier de le

vouloir avec elle. Elle eut avec lui des ordres brefs, sans phrases,

sans explication, sans réplique, comme avec quelqu'un qui n'a pas le

droit de demander plus. Elle prit, d'un air dégagé, l'assurance et le

commandement d'une volonté nette et tranchante; de sa voix se dégagea un

ton impératif froid, posé, coupant. Ce fut si brusque, si décisif, que

Coriolis en reçut comme le coup d'une soudaine interdiction: il resta,

bras cassés, accablé, assommé.

Quelques jours après, un marchand de tableaux belge venait le voir le

matin, et séance tenante, en présence de Manette qui débattait toutes

les conditions de l'acte, Coriolis signait un traité par lequel il

s'engageait à livrer un nombre de tableaux de chevalet par an, moyennant

une rente annuelle.

C'était sa vie et son talent que Manette venait de lui faire vendre. Il

avait tout accepté sans faire une objection: ses révoltes étaient à bout

de forces, son énergie d'homme s'était brisée à jamais dans sa dernière

scène avec Manette.

Manette Salomon · 第 151 / 162 题