En apprenant ce refus de la croix, Manette fut prise d'un sentiment
singulier. Il lui vint un profond mépris, un mépris de femme d'affaires
pour l'homme qui repoussait la chance s'offrant à lui, et qui manquait
tout ce que la décoration donne à un artiste: la consécration
officielle, la plus-value de la signature, l'achalandage commercial, la
part aux commandes ministérielles. Dans ce refus que rien n'expliquait,
n'excusait à ses yeux, et dont elle était incapable de comprendre la
hauteur et la dignité, elle ne vit qu'une bêtise. Coriolis était
désormais pour elle un homme jugé; il ne lui restait plus rien de ce
qu'elle respectait et reconnaissait encore en lui: c'était un pur
imbécile.
De ce jour, Manette devint une autre femme. Sa domination n'eut plus de
caresse. Elle mit dans ses rapports avec Coriolis une sorte d'autorité,
de sécheresse. Elle ne sembla plus lui demander pardon de le faire
obéir: ce qu'elle voulait, elle le voulut sans même le prier de le
vouloir avec elle. Elle eut avec lui des ordres brefs, sans phrases,
sans explication, sans réplique, comme avec quelqu'un qui n'a pas le
droit de demander plus. Elle prit, d'un air dégagé, l'assurance et le
commandement d'une volonté nette et tranchante; de sa voix se dégagea un
ton impératif froid, posé, coupant. Ce fut si brusque, si décisif, que
Coriolis en reçut comme le coup d'une soudaine interdiction: il resta,
bras cassés, accablé, assommé.
Quelques jours après, un marchand de tableaux belge venait le voir le
matin, et séance tenante, en présence de Manette qui débattait toutes
les conditions de l'acte, Coriolis signait un traité par lequel il
s'engageait à livrer un nombre de tableaux de chevalet par an, moyennant
une rente annuelle.
C'était sa vie et son talent que Manette venait de lui faire vendre. Il
avait tout accepté sans faire une objection: ses révoltes étaient à bout
de forces, son énergie d'homme s'était brisée à jamais dans sa dernière
scène avec Manette.