CXLIII

Et cette domination domestique, cette volonté substituée à la sienne

dans le ménage, Coriolis commençait à les voir se glisser peu à peu

jusqu'aux choses de son métier, de son art, essayer doucement de

s'attaquer à l'artiste, s'approcher de son chevalet, toucher presque à

son inspiration.

Quand Manette, à une ébauche qu'il lui montrait, jetait un glacial

encouragement; quand, à côté de lui, elle lui semblait faire la mine à

ce qu'il brossait, ou bien seulement quand, avec l'admirable talent des

femmes à jouer l'aveugle, elle affectait de ne pas voir ce qu'il

peignait, Coriolis était pris dans son travail d'une impatience nerveuse

qui lui faisait gâter son esquisse et son tableau. De sa toile, il ne

percevait plus que les faiblesses, les difficultés, les côtés

décourageants, ce qui arrête la verve en tuant l'illusion; et il ne

tardait pas à abandonner son oeuvre commencée.

Coriolis, le Coriolis cabré toute sa vie sous les conseils des autres,

avec le juste orgueil de sa valeur; le Coriolis si dédaigneux de

l'intelligence et des goûts d'art de la femme, si jaloux de ses

sensations propres, de son optique personnelle, de l'indépendance et de

l'ombrageuse originalité de son tempérament, Coriolis acceptait des

découragements lui venant de cette femme! L'habitude de lui obéir, de la

consulter, de lui soumettre et de lui confier tout le reste de sa vie,

l'avait mené lentement à cet asservissement où les faiblesses de l'homme

descendent dans l'artiste, mettent sur sa peinture le nuage du front de

sa maîtresse, entament sa foi en lui-même et finissent par lui ôter le

caractère jusque dans le talent.

Il n'osait s'avouer à lui-même cette influence de Manette. Il en

repoussait l'idée, il n'y voulait pas croire, il se débattait sous elle.

Et cependant, malgré lui, aux heures de ses réflexions solitaires, il se

rappelait son exposition de 1855, cette tentative dans laquelle il avait

entrevu un nouvel horizon d'art. Il fallait bien qu'il en convînt avec

lui-même: ce n'étaient point la presse, les criailleries des journaux,

la morsure de la critique qui l'avaient fait reculer devant le moderne

et abandonner le grand rêve de peindre son temps. C'était elle avec ses

«rengaînes» de mauvaise humeur, avec tout ce qu'elle lui avait dit ou

laissé voir pour le détourner de l'art qui ne se vend pas, et le pousser

à des tableaux de vente. Car Manette, comme une femme et comme une

juive, ne jugeait la valeur et le talent d'un homme qu'à cette basse

mesure matérielle: l'achalandage et le prix vénal de ses oeuvres. Pour

elle, l'argent, en art, était tout et prouvait tout. Il était la grande

consécration apportée par le public. Aussi travaillait-elle

infatigablement à mettre dans la carrière de Coriolis la tentation de

l'argent. Elle comptait, faisait sonner à son oreille les gains des

autres: elle l'étourdissait, l'humiliait des gros prix de celui-ci, de

celui-là, des revenus de chaque année de la peinture de Garnotelle. Elle

approchait encore de lui des ambitions mesquines, des aspirations

bourgeoises, des velléités de candidature à l'Institut, toutes sortes

d'appétits tournés vers le succès.

Vainement Coriolis essayait de ne pas l'entendre et de se fermer à ces

excitations incessantes, à ces paroles qui avaient le retour et la

patience de la goutte d'eau qui creuse; lui qui s'était jusque-là estimé

si heureux d'avoir son pain sur la planche, d'être au-dessus des

exigences, des concessions de misère qui déshonorent un talent; lui,

plein de dégoût et de mépris pour tout ce qui sentait le commerce chez

les autres; lui, l'amoureux et le religieux de son art, qui avait fait

de la peinture sa chose sainte et révérée, la religion désintéressée et

le voeu sévère de son existence; lui qui, à l'idéal de sa vocation,

avait sacrifié des bonheurs de sa vie, du plaisir, un amour, les

paresses du créole; lui, l'artiste raffiné, délicat, rare, qui s'était

presque fait un point d'honneur de tenir à distance la vogue et la mode;

lui, dont la carrière n'avait été que fierté, liberté, pureté,

indépendance,--il commençait à éprouver auprès de cette femme comme les

premiers symptômes d'un ramollissement de sa conscience d'artiste.

Souvent une honte enragée le prenait, la honte d'une sorte de

dégradation morale qui s'accomplissait graduellement en lui, la honte de

quelqu'un qui va mettre une mauvaise action, le reniement de toute sa

vie dans une vie d'honneur! Il s'en allait, ne revenait pas dîner, par

horreur du contact de cette femme; et, seul avec lui-même, dans quelque

promenade de solitude, fouillant ses lâchetés, se penchant dessus, en

sondant le fond, il se demandait avec angoisse si, à force d'entendre ce

mot, cette idée, ce maître et ce dieu de cette femme: l'Argent! revenir

toujours dans sa bouche, juger tout, excuser tout, couronner tout pour

elle, l'Argent ne lui parlait pas déjà un peu aussi à lui.

Manette Salomon · 第 148 / 162 题