Et cette domination domestique, cette volonté substituée à la sienne
dans le ménage, Coriolis commençait à les voir se glisser peu à peu
jusqu'aux choses de son métier, de son art, essayer doucement de
s'attaquer à l'artiste, s'approcher de son chevalet, toucher presque à
son inspiration.
Quand Manette, à une ébauche qu'il lui montrait, jetait un glacial
encouragement; quand, à côté de lui, elle lui semblait faire la mine à
ce qu'il brossait, ou bien seulement quand, avec l'admirable talent des
femmes à jouer l'aveugle, elle affectait de ne pas voir ce qu'il
peignait, Coriolis était pris dans son travail d'une impatience nerveuse
qui lui faisait gâter son esquisse et son tableau. De sa toile, il ne
percevait plus que les faiblesses, les difficultés, les côtés
décourageants, ce qui arrête la verve en tuant l'illusion; et il ne
tardait pas à abandonner son oeuvre commencée.
Coriolis, le Coriolis cabré toute sa vie sous les conseils des autres,
avec le juste orgueil de sa valeur; le Coriolis si dédaigneux de
l'intelligence et des goûts d'art de la femme, si jaloux de ses
sensations propres, de son optique personnelle, de l'indépendance et de
l'ombrageuse originalité de son tempérament, Coriolis acceptait des
découragements lui venant de cette femme! L'habitude de lui obéir, de la
consulter, de lui soumettre et de lui confier tout le reste de sa vie,
l'avait mené lentement à cet asservissement où les faiblesses de l'homme
descendent dans l'artiste, mettent sur sa peinture le nuage du front de
sa maîtresse, entament sa foi en lui-même et finissent par lui ôter le
caractère jusque dans le talent.
Il n'osait s'avouer à lui-même cette influence de Manette. Il en
repoussait l'idée, il n'y voulait pas croire, il se débattait sous elle.
Et cependant, malgré lui, aux heures de ses réflexions solitaires, il se
rappelait son exposition de 1855, cette tentative dans laquelle il avait
entrevu un nouvel horizon d'art. Il fallait bien qu'il en convînt avec
lui-même: ce n'étaient point la presse, les criailleries des journaux,
la morsure de la critique qui l'avaient fait reculer devant le moderne
et abandonner le grand rêve de peindre son temps. C'était elle avec ses
«rengaînes» de mauvaise humeur, avec tout ce qu'elle lui avait dit ou
laissé voir pour le détourner de l'art qui ne se vend pas, et le pousser
à des tableaux de vente. Car Manette, comme une femme et comme une
juive, ne jugeait la valeur et le talent d'un homme qu'à cette basse
mesure matérielle: l'achalandage et le prix vénal de ses oeuvres. Pour
elle, l'argent, en art, était tout et prouvait tout. Il était la grande
consécration apportée par le public. Aussi travaillait-elle
infatigablement à mettre dans la carrière de Coriolis la tentation de
l'argent. Elle comptait, faisait sonner à son oreille les gains des
autres: elle l'étourdissait, l'humiliait des gros prix de celui-ci, de
celui-là, des revenus de chaque année de la peinture de Garnotelle. Elle
approchait encore de lui des ambitions mesquines, des aspirations
bourgeoises, des velléités de candidature à l'Institut, toutes sortes
d'appétits tournés vers le succès.
Vainement Coriolis essayait de ne pas l'entendre et de se fermer à ces
excitations incessantes, à ces paroles qui avaient le retour et la
patience de la goutte d'eau qui creuse; lui qui s'était jusque-là estimé
si heureux d'avoir son pain sur la planche, d'être au-dessus des
exigences, des concessions de misère qui déshonorent un talent; lui,
plein de dégoût et de mépris pour tout ce qui sentait le commerce chez
les autres; lui, l'amoureux et le religieux de son art, qui avait fait
de la peinture sa chose sainte et révérée, la religion désintéressée et
le voeu sévère de son existence; lui qui, à l'idéal de sa vocation,
avait sacrifié des bonheurs de sa vie, du plaisir, un amour, les
paresses du créole; lui, l'artiste raffiné, délicat, rare, qui s'était
presque fait un point d'honneur de tenir à distance la vogue et la mode;
lui, dont la carrière n'avait été que fierté, liberté, pureté,
indépendance,--il commençait à éprouver auprès de cette femme comme les
premiers symptômes d'un ramollissement de sa conscience d'artiste.
Souvent une honte enragée le prenait, la honte d'une sorte de
dégradation morale qui s'accomplissait graduellement en lui, la honte de
quelqu'un qui va mettre une mauvaise action, le reniement de toute sa
vie dans une vie d'honneur! Il s'en allait, ne revenait pas dîner, par
horreur du contact de cette femme; et, seul avec lui-même, dans quelque
promenade de solitude, fouillant ses lâchetés, se penchant dessus, en
sondant le fond, il se demandait avec angoisse si, à force d'entendre ce
mot, cette idée, ce maître et ce dieu de cette femme: l'Argent! revenir
toujours dans sa bouche, juger tout, excuser tout, couronner tout pour
elle, l'Argent ne lui parlait pas déjà un peu aussi à lui.