Un moment arrivait où le talent de Coriolis paraissait vaincu, dompté
par Manette, docile à ce qu'elle voulait de lui. L'artiste semblait se
résigner aux exigences de la femme. De l'art, il se laissait glisser au
métier. L'avenir qu'il avait rêvé, il l'ajournait. Ses projets, ses
ambitions, la haute et vivante peinture qu'il avait eu l'idée de tenter,
il les remettait, les repoussait à d'autres temps, quand un hasard vint,
qui le rattacha violemment à ses oeuvres passées, et, redressant l'homme
dans le peintre, faillit lui faire briser d'un coup sa servitude.
Dans le débarras de tout le cher bric-à-brac que Manette avait su
obtenir de son découragement, de son affaiblissement maladif, lors de
leur départ pour le midi de la France, Manette avait encore voulu qu'il
se dessaisît de ces deux toiles, _la Révision_ et _le Mariage_, qu'elle
disait encombrantes et invendables. Coriolis, auquel ces deux tableaux
rappelaient un insuccès et des attaques, ennuyé et souffrant de les
voir, n'avait pas fait grande résistance; et les deux toiles avaient été
vendues, données à un marchand de tableaux. De là, l'une de ces toiles,
_la Révision_, passait chez un amateur, homme du monde, élégant
brocanteur en chambre, littérateur de revue à ses heures, lequel
ramassait depuis dix ans une galerie de modernes avec un sang-froid
calculateur, jouant sur les noms nouveaux comme un agioteur joue sur des
valeurs d'avenir, et résolu à faire de sa vente un «grand coup».
Cette vente annoncée, tambourinée fit grand bruit. Un débutant
littéraire, brillant et déjà remarqué, voulant faire son trou et du
bruit, cherchant une personnalité sur laquelle il pût accrocher des
idées neuves et remuantes, crut trouver son homme dans Coriolis. Trois
grands articles d'enthousiasme tapageur dans le petit journal le plus lu
attirèrent l'attention sur «le maître de _la Révision_». Accouru à la
vente, Paris, qui avait à peine retenu le nom de Coriolis et ne savait
plus sur quel tableau le poser, fit la découverte de cette toile balayée
par les regards indifférents du public à la grande exposition de 1855.
Des polémiques s'enflammèrent, coururent de journaux en journaux.
Coriolis prit les proportions d'une curiosité et d'un grand homme
méconnu.
L'heure des enchères venue, deux concurrents se trouvèrent en présence:
un monsieur possédé de la rage de se faire connaître, du désir furieux
d'une publicité quelconque, et un agent de change ayant besoin, pour
rasseoir son crédit et écraser des bruits désastreux, de faire une
dépense folle bien visible et annoncée dans les journaux. Entre cet
intérêt et cette vanité, le tableau monta à une quinzaine de mille
francs.
Coriolis avait été se voir vendre. Quand il rentra, Manette aperçut en
lui comme un autre homme. Sa physionomie avait une telle expression de
dureté reconquise, de dureté résolue, presque méchante, qu'elle n'osa
pas lui demander des nouvelles de la vente. Ce fut Coriolis qui, le
premier, rompit le silence, en allant à elle.
--Ah! vous êtes une femme qui entendez les affaires, vous!--Et il laissa
tomber avec un accent de mépris: _les affaires_.
--Ma _Révision_ vient de se vendre... savez-vous combien? Quinze mille
francs!... Ah!... est-ce que vous croyez que ça me fait quelque
chose?... Mais quand j'ai fait cela, vous n'étiez rien dans ma vie...
rien que la femme qui vous sert de l'amour... comme elle vous cirerait
vos bottes!... Eh bien! alors, j'étais quelqu'un, j'étais un peintre...
je trouvais... Ah! vous avez eu une jolie idée de spéculation!...
Savez-vous ce que vous avez fait de moi? Un homme de métier, un faiseur
de peinture au jour le jour, le domestique de la mode, des marchands, du
public!... un misérable!... Tenez! pendant qu'on promenait ma _Révision_
sur la table, dans les enchères, je regardais... Il y a des choses
là-dedans... l'homme nu, le coup de lumière, le dos en bas dans
l'ombre... Je me disais: Mais c'est beau, ça! Je sens que c'est beau!...
On se pressait, on se penchait... et je voyais que c'était beau dans
tous les yeux qui regardaient!... A présent? Mais je ne saurais plus
_fiche_ une machine comme ça, ma parole d'honneur! je crois que je ne
pourrais plus... Il faut pouvoir vouloir... Et c'est vous!--dit-il en
s'avançant, d'un air menaçant, vers Manette,--vous, à force de
tourments, en étant toujours là derrière mon chevalet, avec vos paroles
qui me jetaient du froid dans le dos... Ah! ce que je serais aujourd'hui
avec les tableaux que vous m'avez empêché de faire!... et l'argent que
vous auriez gagné, vous!... Vous ne savez pas tout l'argent... C'est que
maintenant, j'y pense aussi, moi, à ça... Vous m'avez passé de votre
sang, tenez! Dieu me pardonne!... Ah! vous avez bien vidé l'artiste!...
Je vous hais, voyez-vous, je vous hais... Et voulez-vous que je vous
dise! Il y a des jours...--et sa voix lente prit une douceur
homicide--des jours... où il me vient l'idée, mais l'idée très-sérieuse
de commencer par vous, et de finir par moi, pour en finir de cette
vie-là!...
Puis, après deux ou trois tours agités dans l'atelier, revenant à
Manette, et lui parlant avec le ton d'une prière égarée:
--Mais parle donc!... dis au moins quelque chose!... Parle-moi!... ce
que tu voudras!... mais parle-moi!... Tiens! j'ai peur de moi...
Manette! Manette!
Puis, partant d'une espèce de rire cruel et fou:
--De l'argent? Ah! de l'argent!... Vrai, tu l'aimes? tu l'aimes tant que
ça?... Eh bien, attends.
Il sonna.
Une des bonnes parut à la porte.
--Vous allez me descendre toutes les toiles qui sont dans la chambre en
haut...
La bonne ne bougea pas et regarda Manette.
Coriolis fit un pas vers elle, un pas terrible qui lui fit dire:--Oui,
monsieur...
Quand toutes les toiles furent descendues, Coriolis s'assit devant le
poêle, l'ouvrit, y jeta une toile, la regarda brûler. Il prit une autre
toile, l'arracha de son châssis. Manette, qui s'était levée, voulut la
lui retirer des mains.
--Allons, mon cher,--lui dit-elle avec son petit ton supérieur,--vous
avez assez fait l'enfant... En voilà assez...
Coriolis saisit le poignet de Manette. Elle cria. Coriolis ne la lâcha
pas, et la serrant toujours, il la mena jusqu'au divan, et là, de force,
il la fit tomber dessus, assise, brusquement.
Puis il revint au poêle, arracha d'autres toiles, les jeta dans le feu.
Il regardait le tableau plein d'huile et de couleurs qui se
tordait,--puis Manette.
Un moment Manette fit un mouvement pour sortir.
--Restez là!--lui dit Coriolis, ou je vous attache avec une corde...
Et lentement, avec un visage qui avait l'air de jouir de ce sacrifice et
de cette agonie de ses oeuvres, il se remit à brûler ses tableaux. Quand
le dernier fut consumé, il tracassa lentement ce qui restait du tout,
une espèce de morceau de minerai, le résidu du blanc d'argent de toutes
les toiles brûlées; puis, prenant cela entre les tiges de la pincette,
il alla à Manette et le lui jeta brutalement dans le creux de sa robe.
--Tenez! voilà un lingot de cent mille francs!--lui dit-il.
--Ah!--fit Manette avec un saut de terreur qui fit glisser à terre le
lingot au bas de sa robe brûlée,--me brûler!... Il a voulu me brûler!
--Maintenant,--lui dit Coriolis,--vous pouvez vous en aller... Je n'ai
plus besoin de vous.
Et il retomba, brisé, sur le divan.