Les amis ainsi écartés, l'isolement refait à Paris autour de Coriolis,
le travail incessant de la maîtresse continua, poursuivant plus
hardiment la diminution, l'annihilation du maître de la maison, avec
cette espèce d'écrasant despotisme que la femme du peuple met dans la
domination domestique. Manette eut, comme la femme du peuple, ces
tyrannies affichées, publiques, montrées devant les domestiques, les
fournisseurs, les gens qui passent, et ôtant à un homme la dignité
qu'une femme de la société laisse par pudeur à la faiblesse d'un mari.
Coriolis perdait le gouvernement et le commandement de son intérieur; on
lui retirait des mains la direction de la maison; on lui ôtait de la
bouche les ordres à donner. Il ne comptait plus, il n'entrait plus dans
les arrangements qui se faisaient. Il n'était plus consulté pour tout ce
que voulait Manette que par un: «N'est-ce pas, chéri?» qu'elle lui
jetait de confiance, sans écouter sa réponse. Il n'eut bientôt plus
d'argent: la femme le prit comme dans un ménage d'ouvrier, le serra, le
retint, s'habitua à le regarder comme une chose à elle, qu'elle lui
donnait, et dont il devait lui dire l'usage. Des privations, des
retranchements furent imposés à ses goûts. Coriolis avait un sentiment
d'élégance de créole. Il s'était toujours mis de façon distinguée et
dépensait largement pour tout ce qu'un homme des colonies appelle «son
linge». On le contraria là-dessus jusqu'à ce qu'il prît un petit
tailleur travaillant à bon marché; et à peu de temps de là commença à se
montrer dans sa toilette le coup de ciseau d'ouvrières de la maison.
Toute sa vie fut rabaissée, asservie à des habitudes ménagères, à la
façon de vivre de ce trio de femmes qui, tous les jours, le tiraient un
peu plus à elles, approchaient de lui leur familiarité, l'entraînaient
dans quelque place humble à un spectacle qui l'assommait, ou le
poussaient à une soirée ministérielle pour le bien de ses affaires.
Ce fut comme une longue dépossession de lui-même, à la fin de laquelle
il ne s'appartint presque plus. De soumission en soumission, Manette
l'amenait à être dans la maison un de ces grands enfants qu'on soigne
comme un petit enfant, un de ces êtres vaincus, désarmés, absorbés,
dociles, qu'une femme mène, manoeuvre, tapote, habille, cravate,
embrasse, et qui, jusqu'au dehors et dans la rue, emportent la marque de
leur humilité et de leur sujétion au logis.
Encore Manette le dédommageait-elle par des caresses, des chatteries,
des affectuosités, des douceurs: de temps en temps, il sentait passer
dans le toucher de sa main les tendresses dont on flatte, pour le faire
obéir, un animal domestique. Mais à côté de Manette il y avait les deux
cousines, les deux mauvaises figures, qui semblaient mépriser Coriolis
en face, et rire ironiquement de sa déchéance. Avec leur air de
dédaigner ses ordres, l'aigreur de leurs réponses, leur grossièreté
amère, leur entente sournoise pour blesser ses goûts, ses préférences,
ses manies, leur espèce de domination en sous-ordre, ces femmes
entouraient Coriolis de son humiliation, et la lui rapportaient à toute
heure. Ce qu'elles lui faisaient souffrir et dévorer, cette torture qui
d'abord l'avait exaspéré, maintenant lui causait comme une peur: il se
retournait vers Manette, implorait sa présence contre elles, lui
demandait, quand par hasard elle sortait le soir, de revenir de bonne
heure, pour ne pas être livré aux bonnes, leur appartenir toute la
soirée.
On eût dit que, dans cet avilissement, les forces de résistance de
Coriolis, tous les appareils de la volonté, tout ce qui tient debout le
caractère d'un homme, cédaient peu à peu ainsi que cède la solidité d'un
corps à la dissolution de cette maladie d'Égypte faisant des os quelque
chose de mou qu'on peut nouer comme une corde.