CXLII

Les amis ainsi écartés, l'isolement refait à Paris autour de Coriolis,

le travail incessant de la maîtresse continua, poursuivant plus

hardiment la diminution, l'annihilation du maître de la maison, avec

cette espèce d'écrasant despotisme que la femme du peuple met dans la

domination domestique. Manette eut, comme la femme du peuple, ces

tyrannies affichées, publiques, montrées devant les domestiques, les

fournisseurs, les gens qui passent, et ôtant à un homme la dignité

qu'une femme de la société laisse par pudeur à la faiblesse d'un mari.

Coriolis perdait le gouvernement et le commandement de son intérieur; on

lui retirait des mains la direction de la maison; on lui ôtait de la

bouche les ordres à donner. Il ne comptait plus, il n'entrait plus dans

les arrangements qui se faisaient. Il n'était plus consulté pour tout ce

que voulait Manette que par un: «N'est-ce pas, chéri?» qu'elle lui

jetait de confiance, sans écouter sa réponse. Il n'eut bientôt plus

d'argent: la femme le prit comme dans un ménage d'ouvrier, le serra, le

retint, s'habitua à le regarder comme une chose à elle, qu'elle lui

donnait, et dont il devait lui dire l'usage. Des privations, des

retranchements furent imposés à ses goûts. Coriolis avait un sentiment

d'élégance de créole. Il s'était toujours mis de façon distinguée et

dépensait largement pour tout ce qu'un homme des colonies appelle «son

linge». On le contraria là-dessus jusqu'à ce qu'il prît un petit

tailleur travaillant à bon marché; et à peu de temps de là commença à se

montrer dans sa toilette le coup de ciseau d'ouvrières de la maison.

Toute sa vie fut rabaissée, asservie à des habitudes ménagères, à la

façon de vivre de ce trio de femmes qui, tous les jours, le tiraient un

peu plus à elles, approchaient de lui leur familiarité, l'entraînaient

dans quelque place humble à un spectacle qui l'assommait, ou le

poussaient à une soirée ministérielle pour le bien de ses affaires.

Ce fut comme une longue dépossession de lui-même, à la fin de laquelle

il ne s'appartint presque plus. De soumission en soumission, Manette

l'amenait à être dans la maison un de ces grands enfants qu'on soigne

comme un petit enfant, un de ces êtres vaincus, désarmés, absorbés,

dociles, qu'une femme mène, manoeuvre, tapote, habille, cravate,

embrasse, et qui, jusqu'au dehors et dans la rue, emportent la marque de

leur humilité et de leur sujétion au logis.

Encore Manette le dédommageait-elle par des caresses, des chatteries,

des affectuosités, des douceurs: de temps en temps, il sentait passer

dans le toucher de sa main les tendresses dont on flatte, pour le faire

obéir, un animal domestique. Mais à côté de Manette il y avait les deux

cousines, les deux mauvaises figures, qui semblaient mépriser Coriolis

en face, et rire ironiquement de sa déchéance. Avec leur air de

dédaigner ses ordres, l'aigreur de leurs réponses, leur grossièreté

amère, leur entente sournoise pour blesser ses goûts, ses préférences,

ses manies, leur espèce de domination en sous-ordre, ces femmes

entouraient Coriolis de son humiliation, et la lui rapportaient à toute

heure. Ce qu'elles lui faisaient souffrir et dévorer, cette torture qui

d'abord l'avait exaspéré, maintenant lui causait comme une peur: il se

retournait vers Manette, implorait sa présence contre elles, lui

demandait, quand par hasard elle sortait le soir, de revenir de bonne

heure, pour ne pas être livré aux bonnes, leur appartenir toute la

soirée.

On eût dit que, dans cet avilissement, les forces de résistance de

Coriolis, tous les appareils de la volonté, tout ce qui tient debout le

caractère d'un homme, cédaient peu à peu ainsi que cède la solidité d'un

corps à la dissolution de cette maladie d'Égypte faisant des os quelque

chose de mou qu'on peut nouer comme une corde.

Manette Salomon · 第 147 / 162 题