CXXXIX

La grande distraction de Coriolis avait été jusque-là de réunir deux ou

trois amis à sa table. Il aimait ces dîners familiers qu'égayaient des

causeries et des visages de vieux camarades; il avait pris une chère

habitude de ces réceptions sans façon, qui étaient pour lui la fête et

la récompense de sa journée, la récréation du soir où il oubliait la

fatigue quotidienne de son travail, et se retrempait à la verve des

autres.

Peu à peu, les dîneurs d'habitude devinrent rares et ne parurent plus

que de loin en loin: Coriolis s'en étonna. Qui les éloignait? Il

montrait toujours le même plaisir à les voir. Et il ne pouvait accuser

Manette de les renvoyer: elle n'avait pas avec eux la migraine qu'elle

avait eue avec Anatole. Elle les recevait aimablement, lui semblait-il,

s'occupait d'eux, les servait, n'avait jamais d'aigreur ni de mauvaise

humeur. Et cependant presque tous un à un désertaient. Ses plus vieux

amis ne revenaient pas. Et quand Coriolis les rencontrait, ils

essayaient de se dérober à la chaude insistance de son invitation, en

s'excusant sur des prétextes.

Ce qui les chassait, c'était ce qui chasse les amis d'un intérieur,

l'absence de cordialité qui se répand et s'étend de la maîtresse de la

maison à la maison même, l'accueil maussade et rechigné des murs, une

espèce de mauvaise volonté des choses qu'on gêne et qu'on dérange, la

sourde hostilité des meubles contre les hôtes, la chaise boiteuse, le

feu qui ne prend pas, la lampe qui ne veut pas s'allumer, l'égarement

des clefs de ménage qu'on cherche, l'ensemble de petits accidents

conjurés pour le malaise de l'invité. Les délicats étaient encore

blessés de l'accent d'amabilité de Manette; ils y sentaient un ton

d'effort et de commande, la grâce forcée d'une maîtresse obligée de les

subir, leur en voulant comme d'une indiscrétion de s'être laissé

inviter, et faisant, à travers son sourire, courir sur la table des

regards qui semblaient faire des marques aux bouteilles. Ses attentions,

l'occupation embarrassante qu'elle prenait d'eux, les plaintes en leur

présence sur les plats manqués, les réprimandes sur le service, étaient

chez elle autant de façons polies de les prier de ne pas revenir. Et

pour les natures moins fines, moins sensibles, que ces façons de Manette

ne blessaient point, il y avait autour de la table, pour les renvoyer,

l'insolence des deux grandes bonnes, leur air grognon et lassé de la

fatigue du dîner, le dédain de leur main à donner une assiette, leur

impatience à attendre la fin du dessert, leur mine de domestiques à des

gens qui ne viennent que pour manger.

Dans l'espèce de rêve et d'échappement à la réalité où vivent les hommes

dont la tête travaille et que remplit une oeuvre, Coriolis, planant

au-dessus de tous ces détails, ne s'apercevait de rien. Enfin, un jour

qu'il invitait Massicot, devenu son voisin et resté l'un de ses derniers

fidèles:

--Dîner?--lui répondit Massicot--je veux bien... mais au restaurant.

--Pourquoi?

--Ah! pourquoi?... Eh bien, parce que chez toi... chez toi, il me semble

qu'il y a des cents d'épingles anglaises dans le crin de ma chaise, et

qu'on me met quelque chose dans ma soupe qui m'empêche de la manger!...

Tiens! il y a des gens qui deviennent fous en regardant un anneau de

rideau dans une chambre où leurs parents les ont embêtés... Moi, quand

je regarde le papier de ta salle à manger, il me prend des envies de

casser mon assiette sur le nez de tes bonnes... et de prier ta femme...

pas poliment... d'aller se coucher!

Manette Salomon · 第 144 / 162 题