La grande distraction de Coriolis avait été jusque-là de réunir deux ou
trois amis à sa table. Il aimait ces dîners familiers qu'égayaient des
causeries et des visages de vieux camarades; il avait pris une chère
habitude de ces réceptions sans façon, qui étaient pour lui la fête et
la récompense de sa journée, la récréation du soir où il oubliait la
fatigue quotidienne de son travail, et se retrempait à la verve des
autres.
Peu à peu, les dîneurs d'habitude devinrent rares et ne parurent plus
que de loin en loin: Coriolis s'en étonna. Qui les éloignait? Il
montrait toujours le même plaisir à les voir. Et il ne pouvait accuser
Manette de les renvoyer: elle n'avait pas avec eux la migraine qu'elle
avait eue avec Anatole. Elle les recevait aimablement, lui semblait-il,
s'occupait d'eux, les servait, n'avait jamais d'aigreur ni de mauvaise
humeur. Et cependant presque tous un à un désertaient. Ses plus vieux
amis ne revenaient pas. Et quand Coriolis les rencontrait, ils
essayaient de se dérober à la chaude insistance de son invitation, en
s'excusant sur des prétextes.
Ce qui les chassait, c'était ce qui chasse les amis d'un intérieur,
l'absence de cordialité qui se répand et s'étend de la maîtresse de la
maison à la maison même, l'accueil maussade et rechigné des murs, une
espèce de mauvaise volonté des choses qu'on gêne et qu'on dérange, la
sourde hostilité des meubles contre les hôtes, la chaise boiteuse, le
feu qui ne prend pas, la lampe qui ne veut pas s'allumer, l'égarement
des clefs de ménage qu'on cherche, l'ensemble de petits accidents
conjurés pour le malaise de l'invité. Les délicats étaient encore
blessés de l'accent d'amabilité de Manette; ils y sentaient un ton
d'effort et de commande, la grâce forcée d'une maîtresse obligée de les
subir, leur en voulant comme d'une indiscrétion de s'être laissé
inviter, et faisant, à travers son sourire, courir sur la table des
regards qui semblaient faire des marques aux bouteilles. Ses attentions,
l'occupation embarrassante qu'elle prenait d'eux, les plaintes en leur
présence sur les plats manqués, les réprimandes sur le service, étaient
chez elle autant de façons polies de les prier de ne pas revenir. Et
pour les natures moins fines, moins sensibles, que ces façons de Manette
ne blessaient point, il y avait autour de la table, pour les renvoyer,
l'insolence des deux grandes bonnes, leur air grognon et lassé de la
fatigue du dîner, le dédain de leur main à donner une assiette, leur
impatience à attendre la fin du dessert, leur mine de domestiques à des
gens qui ne viennent que pour manger.
Dans l'espèce de rêve et d'échappement à la réalité où vivent les hommes
dont la tête travaille et que remplit une oeuvre, Coriolis, planant
au-dessus de tous ces détails, ne s'apercevait de rien. Enfin, un jour
qu'il invitait Massicot, devenu son voisin et resté l'un de ses derniers
fidèles:
--Dîner?--lui répondit Massicot--je veux bien... mais au restaurant.
--Pourquoi?
--Ah! pourquoi?... Eh bien, parce que chez toi... chez toi, il me semble
qu'il y a des cents d'épingles anglaises dans le crin de ma chaise, et
qu'on me met quelque chose dans ma soupe qui m'empêche de la manger!...
Tiens! il y a des gens qui deviennent fous en regardant un anneau de
rideau dans une chambre où leurs parents les ont embêtés... Moi, quand
je regarde le papier de ta salle à manger, il me prend des envies de
casser mon assiette sur le nez de tes bonnes... et de prier ta femme...
pas poliment... d'aller se coucher!