La maîtresse avait frappé un grand coup en enlevant Coriolis de Paris,
en brisant brusquement ses habitudes, en l'arrachant aux milieux de sa
vie, en l'isolant et en le tenant près de deux années sous une influence
que rien ne combattait, dans des endroits nouveaux qui ne lui parlaient
pas de l'indépendance de son passé. Toutes les facilités s'étaient
rencontrées là pour l'asservissement d'un homme malade, se croyant plus
malade encore qu'il n'était, et disposé à accepter la volonté de l'être
qui le soignait, comme on accepte une tasse de tisane, par fatigue, par
ennui de lutter, par ce renoncement à vouloir que fait chez les plus
forts la pensée de la mort. Son autorité de garde-malade, la maîtresse
l'avait peu à peu tout doucement étendue sur l'homme. Elle avait touché
à ses sentiments, à ses instincts, à ses pensées. Coriolis s'était
laissé lentement enlacer, envelopper, du coeur à la cervelle, saisir
tout entier, par ces mains de caresse remontant son drap ou lui croisant
son paletot sur la poitrine, l'entourant à toute heure de chaleur, de
tendresse, de dorloterie. Les attentions maternelles, si affectueusement
grondeuses de Manette, la solitude, le tête-à-tête, l'habitude que
chaque jour ramène, ces deux forces lentes et dissolvantes: le temps et
la femme, avaient longuement usé les résistances de son caractère, ses
instincts de soulèvement, ses efforts de rébellion. Des soumissions que
la femme légitime n'impose pas au mari auquel elle est liée pour
toujours, la maîtresse les avait imposées à l'amant qu'elle était libre
de quitter: elle l'avait plié à une servitude de peur, à des retours
craintifs et humiliés devant le moindre symptôme d'irritation, la plus
petite menace de fâcherie. Un abandon, une rupture, un départ, c'était
ce que Coriolis voyait aussitôt, et, dans une fièvre d'inquiétude, la
terreur le prenait de perdre cette femme, la seule dont il pût être aimé
et soigné, cette femme nécessaire à sa vie, et sans laquelle il
n'imaginait pas l'avenir. Le maîtrisant par là, le tenant lié par cet
immense besoin qu'il avait d'elle, et qu'elle surexcitait, en
l'inquiétant, avec l'habileté et le génie de tact donnés aux plus
médiocres intelligences de son sexe, Manette avait fini par faire
pencher Coriolis vers ses manières de voir à elle, ses façons de juger,
ses antipathies, ses petitesses. Ce qu'elle avait obtenu de lui, ce
n'avait point été une entière et brusque abdication de ses goûts, de ses
instincts, de ses attaches de coeur: ce qui s'était fait dans Coriolis
était plutôt une diminution dans l'absolue confiance de ses opinions.
Entre elle et lui, il s'était produit l'effet de cette loi ironique qui
veut que dans la communauté de deux intelligences, l'intelligence
inférieure prédomine, marche à la longue fatalement sur l'autre, et
donne ce spectacle étrange de tant d'hommes de talent ne voyant rien que
par le petit objectif de la femme qui les a.
Il avait bien encore dans la tête, tout en haut de l'esprit et de l'âme,
des idées auxquelles il ne laissait pas Manette toucher; mais c'était
tout ce que Manette n'avait pas encore atteint, abaissé et plié en lui.
A mesure qu'il vivait de la société de cette femme, de sa causerie, de
ses paroles, il perdait le mépris carré qui le défendait au premier jour
contre l'impression de ce qu'elle lui disait. Il avait commencé par ne
pas l'entendre quand elle lui parlait de choses qu'il ne voulait pas
entendre; maintenant il l'écoutait, et, malgré lui, il l'entendait.
Cependant, quand il se retrouva à Paris, mieux portant, armé d'un peu
plus d'énergie et de santé, renoué à ses connaissances, retrempé dans le
courant parisien, fouetté par des plaisanteries d'amis; quand il se vit,
dans un quartier qu'il n'aimait pas, avec des domestiques
insupportables, tomber à cette vie que lui faisait Manette, une vie
antipathique à tous ses goûts, mortelle à ses amitiés, étroite,
_retrillonnée_ au-dessous de sa fortune, indigne de ses habitudes,
Coriolis ne put réprimer un mouvement de révolte. Mais alors, il
rencontra dans la volonté de Manette une espèce de force qu'il n'avait
pas soupçonnée, une résistance qui paraissait toujours céder et qui ne
cédait jamais, un entêtement sans violence, une sorte d'opiniâtreté
ingénue, caressante, presque angélique. A tout, elle disait: Oui, et
faisait comme si elle avait dit: Non. S'il s'emportait, elle s'excusait:
elle avait oublié, elle pensait ne pas le contrarier; c'était de si peu
d'importance. Et pour tout ce qu'elle décidait, ce qu'elle commandait
contre les ordres de Coriolis, contre son désir tacite ou formel,
c'était le même jeu, la même justification tranquille et de sang-froid.
Il y avait dans la forme de sa domination comme une douceur passive, un
air d'humilité désarmante, une sorte d'indolence apathique, devant
lesquelles les colères de Coriolis étaient forcées de se dévorer.