CXXXVIII

La maîtresse avait frappé un grand coup en enlevant Coriolis de Paris,

en brisant brusquement ses habitudes, en l'arrachant aux milieux de sa

vie, en l'isolant et en le tenant près de deux années sous une influence

que rien ne combattait, dans des endroits nouveaux qui ne lui parlaient

pas de l'indépendance de son passé. Toutes les facilités s'étaient

rencontrées là pour l'asservissement d'un homme malade, se croyant plus

malade encore qu'il n'était, et disposé à accepter la volonté de l'être

qui le soignait, comme on accepte une tasse de tisane, par fatigue, par

ennui de lutter, par ce renoncement à vouloir que fait chez les plus

forts la pensée de la mort. Son autorité de garde-malade, la maîtresse

l'avait peu à peu tout doucement étendue sur l'homme. Elle avait touché

à ses sentiments, à ses instincts, à ses pensées. Coriolis s'était

laissé lentement enlacer, envelopper, du coeur à la cervelle, saisir

tout entier, par ces mains de caresse remontant son drap ou lui croisant

son paletot sur la poitrine, l'entourant à toute heure de chaleur, de

tendresse, de dorloterie. Les attentions maternelles, si affectueusement

grondeuses de Manette, la solitude, le tête-à-tête, l'habitude que

chaque jour ramène, ces deux forces lentes et dissolvantes: le temps et

la femme, avaient longuement usé les résistances de son caractère, ses

instincts de soulèvement, ses efforts de rébellion. Des soumissions que

la femme légitime n'impose pas au mari auquel elle est liée pour

toujours, la maîtresse les avait imposées à l'amant qu'elle était libre

de quitter: elle l'avait plié à une servitude de peur, à des retours

craintifs et humiliés devant le moindre symptôme d'irritation, la plus

petite menace de fâcherie. Un abandon, une rupture, un départ, c'était

ce que Coriolis voyait aussitôt, et, dans une fièvre d'inquiétude, la

terreur le prenait de perdre cette femme, la seule dont il pût être aimé

et soigné, cette femme nécessaire à sa vie, et sans laquelle il

n'imaginait pas l'avenir. Le maîtrisant par là, le tenant lié par cet

immense besoin qu'il avait d'elle, et qu'elle surexcitait, en

l'inquiétant, avec l'habileté et le génie de tact donnés aux plus

médiocres intelligences de son sexe, Manette avait fini par faire

pencher Coriolis vers ses manières de voir à elle, ses façons de juger,

ses antipathies, ses petitesses. Ce qu'elle avait obtenu de lui, ce

n'avait point été une entière et brusque abdication de ses goûts, de ses

instincts, de ses attaches de coeur: ce qui s'était fait dans Coriolis

était plutôt une diminution dans l'absolue confiance de ses opinions.

Entre elle et lui, il s'était produit l'effet de cette loi ironique qui

veut que dans la communauté de deux intelligences, l'intelligence

inférieure prédomine, marche à la longue fatalement sur l'autre, et

donne ce spectacle étrange de tant d'hommes de talent ne voyant rien que

par le petit objectif de la femme qui les a.

Il avait bien encore dans la tête, tout en haut de l'esprit et de l'âme,

des idées auxquelles il ne laissait pas Manette toucher; mais c'était

tout ce que Manette n'avait pas encore atteint, abaissé et plié en lui.

A mesure qu'il vivait de la société de cette femme, de sa causerie, de

ses paroles, il perdait le mépris carré qui le défendait au premier jour

contre l'impression de ce qu'elle lui disait. Il avait commencé par ne

pas l'entendre quand elle lui parlait de choses qu'il ne voulait pas

entendre; maintenant il l'écoutait, et, malgré lui, il l'entendait.

Cependant, quand il se retrouva à Paris, mieux portant, armé d'un peu

plus d'énergie et de santé, renoué à ses connaissances, retrempé dans le

courant parisien, fouetté par des plaisanteries d'amis; quand il se vit,

dans un quartier qu'il n'aimait pas, avec des domestiques

insupportables, tomber à cette vie que lui faisait Manette, une vie

antipathique à tous ses goûts, mortelle à ses amitiés, étroite,

_retrillonnée_ au-dessous de sa fortune, indigne de ses habitudes,

Coriolis ne put réprimer un mouvement de révolte. Mais alors, il

rencontra dans la volonté de Manette une espèce de force qu'il n'avait

pas soupçonnée, une résistance qui paraissait toujours céder et qui ne

cédait jamais, un entêtement sans violence, une sorte d'opiniâtreté

ingénue, caressante, presque angélique. A tout, elle disait: Oui, et

faisait comme si elle avait dit: Non. S'il s'emportait, elle s'excusait:

elle avait oublié, elle pensait ne pas le contrarier; c'était de si peu

d'importance. Et pour tout ce qu'elle décidait, ce qu'elle commandait

contre les ordres de Coriolis, contre son désir tacite ou formel,

c'était le même jeu, la même justification tranquille et de sang-froid.

Il y avait dans la forme de sa domination comme une douceur passive, un

air d'humilité désarmante, une sorte d'indolence apathique, devant

lesquelles les colères de Coriolis étaient forcées de se dévorer.

Manette Salomon · 第 143 / 162 题