Tout avait changé dans l'intérieur de Coriolis.
Son petit logement n'était plus son grand et large appartement de la rue
de Vaugirard. Son atelier, dépouillé de ce clinquant d'art sur lequel
l'oeil du coloriste aime à se promener, semblait vide et froid, presque
pauvre.
Là-dedans, à la place du domestique et de l'ancienne cuisinière, étaient
installées les deux cousines de Manette, deux créatures à la désagréable
tournure hommasse de bonnes de province, l'une retirée d'un service de
ferme des Vosges, l'autre de la maison de Maréville, où elle soignait
les fous.
Manette avait encore établi dans la maison sa vieille mère dont la
colonne vertébrale était presque entièrement ankylosée, et qui, clouée
et roide, restait à l'angle d'une cheminée, à un coin de feu, avec son
serre-tête noir de veuve juive, sa figure orange, l'enfoncement sombre
de ses yeux, l'automatisme effrayant de ses mouvements, le marmottage
grommelant et redoutable de prières incompréhensibles. Dans l'escalier,
à la porte, sans cesse, Coriolis rencontrait dans ses grandes jambes un
jeune homme aux cheveux laineux, portant toujours un petit paquet
enveloppé dans un mouchoir de couleur: c'était un frère de Manette. A de
certains jours, il entrevoyait dans le fond de la cuisine des têtes
pointues, des yeux louches et brillants, des lippes de ces
_nixkandlers_, de ces industriels du trottoir et du boulevard sortis du
petit village de Bischeim, près de Strasbourg.
Humblement, à pas rampants, la juiverie se glissait, montait à la
dérobée dans la maison, l'enveloppait par-dessus, y mettait l'air de ses
habitudes et la contagion de ses superstitions. Les deux cousines,
conservées par la province plus près de leur culte et de leur origine,
défaisaient peu à peu, dans Manette, l'indifférence et les oublis de la
Parisienne. Elles la renfonçaient aux pratiques et aux idées du
judaïsme, fouillant, retrouvant, ranimant dans la juive vieillissante la
persistance immortelle de la race, ce qui reste toujours de juif dans le
sang qui ne paraît plus du tout l'être.
Depuis le jour de la synagogue, Coriolis n'avait rien vu en elle de sa
religion ni de son peuple. Manette avait pourtant toujours gardé de ce
côté de secrètes attaches. Il ne s'était guère passé de samedi sans
qu'elle menât ce jour-là sa promenade vers une petite place située à
l'embranchement de la rue des Rosiers, de la rue des Juifs, de la rue
Pavée, de la rue du Roi-de-Sicile, dans ce rassemblement au soleil de
l'après-midi que font là les juifs. C'était comme un besoin pour elle de
passer et de repasser une ou deux fois à travers ces figures de gens
qu'elle ne connaissait pas, auxquels elle ne parlait pas, mais dont elle
s'approchait, qu'elle touchait, et dont la vue lui donnait pour toute la
semaine comme une espèce de communion avec les siens et avec une
humanité de sa famille.
On arrivait à ne plus servir sur la table que des viandes tuées selon le
rite traditionnel du _schechita_; on allait chercher de la choucroute
rue des Rosiers. Maîtresses de l'intérieur, les femmes de la maison ne
se gênaient plus pour soumettre Coriolis à la tyrannie des usages pour
lesquels il avait de la répugnance.
Mais ce n'étaient là que de petits despotismes, ne faisant que taquiner,
irriter, impatienter Coriolis. De plus graves ennuis, de poignants
soucis de coeur lui venaient d'un bien autre envahissement de sa vie: il
sentait la domination hostile de ces femmes toucher à l'affection du son
enfant, et la détourner de lui. Son fils, à mesure qu'il grandissait,
lui semblait aller à ces étrangères, se complaire dans leurs jupes,
comme s'il était instinctivement attiré par une sympathie mystérieuse de
consanguinité. Pour l'avoir, pour en jouir, il était obligé d'aller le
prendre, l'arracher à sa grand'mère qui, de sa vieille mémoire
chevrotante, versant à la jeune imagination de l'enfant le merveilleux
du _Zeanah Surenah_, lui rabâchant des choses de vieux livres écrits en
germanico-judaïque, le tenait charmé, ébloui devant les contes de
l'Orient talmudique, les repas dont le vin sera celui d'Adam, dont le
poisson sera le Léviathan avalant d'un seul coup un poisson de trois
cents pieds, dont le rôti sera le taureau Behemot mangeant tous les
jours le foin de mille montagnes.