A ces hommes de Paris, vivant au petit bonheur des charités du hasard et
des aumônes de la chance, sur le pavé de la grande ville où deux cent
mille individus se lèvent tous les matins, sans avoir le pain de leur
dîner; à ces hommes dont l'existence n'est, selon le grand mot de l'un
d'eux, Privat d'Anglemont, «qu'une longue suite d'aujourd'hui», il
arrive tout à coup, vers l'âge de quarante ans, une sorte d'affaissement
moral qui fait baisser l'insolente confiance de leur misère.
La Quarantaine est pour eux le passage de la Ligne. De là, ils
aperçoivent l'autre moitié sévère de la vie, la perspective des réalités
rigoureuses. De l'inconnu auquel ils vont, commence à se lever devant
eux la figure redoutable et nouvelle du Lendemain. Ce qui avait été
jusque-là leur force, leur patience, leur santé d'esprit et leur
philosophie d'âme, l'étourdissement, la verve, l'ironie, la griserie de
tête et de mots, tout ce qu'ils avaient reçu, ces hommes, pour se faire
de la résignation et du bonheur sans le sou, ils le sentent soudainement
défaillir. Ils n'ont plus à toute heure ce ressort, cette élasticité, ce
rejaillissement de gaieté, ce premier mouvement d'insouci, ce
scepticisme et ce stoïcisme de farceurs qui les faisaient rebondir si
lestement et les relançaient à l'illusion. Leur instinct de blagueur
s'en va, et ne revient plus que par saccades. Pour être drôles, il faut
à présent qu'ils se montent; pour se retrouver, il faut qu'ils
s'oublient, et pour s'oublier, qu'ils boivent. Tristesses, amertumes,
inquiétudes, menaces d'échéances, vides de la poche et du ventre, hier,
il suffisait, pour les empêcher d'en souffrir, d'une bêtise, d'un rire,
d'un rien: aujourd'hui, ils ont des moments qui demandent à être noyés
dans de l'eau-de-vie!
Tout s'assombrit. Les dettes ne sont plus les dettes d'autrefois. Elles
ne paraissent plus avoir l'amusement d'une pantomime où l'on ferait le
«combat à l'hache à quatre» avec des bottiers, des tailleurs, et autres
monstres en boutique. Le coup de sonnette matinal du créancier, qui
faisait dire tranquillement, en se retournant dans le lit: «Mon Dieu!
que ces gens-là se lèvent de bonne heure! sonne à présent au creux de
l'estomac; et le billet tourmente: il donne des insomnies de commerçant
qui rêve à des protêts. Le corps même n'est plus aussi philosophe. Il
perd l'assurance de sa santé. Les excès, les privations, les malaises
refoulés, tous les reports des souffrances passées, commencent à y
revenir et à y mettre comme une vague menace de l'expiation de la
jeunesse. La vie se venge de l'abus et du mépris qu'on a fait d'elle.
L'estomac ne s'accommode plus de rester vingt-quatre heures sans manger,
avec une tasse de café le matin et deux verres d'absinthe avant de se
coucher. L'hiver souffle dans le dos: le paletot manque... Sinistre
retour d'âge de la bohême, où l'on croirait voir une jeune Garde partie,
misérable et gaie, pour la victoire, et qui maintenant, s'enfonçant dans
le froid, commence à sentir les rhumatismes des gîtes et des épreuves de
ses premières campagnes!
Alors sur une banquette de café, dans la tristesse de l'heure, quand le
jour descend et que la demi-nuit d'une salle encore sans gaz brouille
sur le papier l'imprimé des journaux, il y a de lugubres rêveries de ces
hommes si vieux après avoir été si jeunes. Ils songent à des amis riches
qu'ils ont connus, à des tables toujours mises, à des maisons où il y a
un piano, une femme, des enfants, du feu, une lampe. Ils revoient les
meubles en acajou les tapis sous les chaises, le verre d'eau sur la
commode, le luxe bourgeois du marchand en gros au fils duquel ils vont
donner des leçons. Ils pensent à ce qu'ont les autres: un intérieur, un
ménage, une carrière...
Et alors, peu à peu, il semble qu'ils aperçoivent dans la vie d'autres
horizons. Toutes sortes de choses méconnues par eux leur apparaissent
pour la première fois sérieuses, solides et graves. Le propriétaire ne
leur semble plus le grotesque Cassandre du loyer dont s'amusaient leurs
charges de rapins: ils y voient l'homme qui vit de ses revenus, et le
Pouvoir qui fait saisir. Et devant la vision qui leur montre leurs
anciennes risées, la Société, la Famille, la Propriété, le Bourgeois;
devant l'écrasante image de toutes ces existences classées, rentées,
confortables, prospères, honorées,--il leur vient comme la désolante
idée, le regret et le remords de n'être que des passants et des errants
de la vie, campés à la belle étoile, en dehors du droit de cité et de
bonheur des autres hommes...
Anatole en était à cette quarantaine du bohême...