Anatole passa alors des journées, des journées entières au lit.
Quand il s'éveillait, et qu'en ouvrant à demi les yeux, il apercevait
autour de lui ce matin terne, ce jour sans rayon frissonnant à l'étroite
fenêtre, ce pan de mur d'en face reflétant la blancheur d'un ciel glacé,
l'hiver sans feu dans sa chambre, il n'avait point le courage de se
lever. Et se ramassant dans le creux et le chaud de ses draps, pelotonné
sous la tiédeur des couvertures et du reste de ses vêtements jeté et
bourré par-dessus, il cherchait à perdre la conscience et le sentiment
de sa vie, la pensée d'exister réellement et présentement. Il
s'abandonnait à l'assoupissement, aux douceurs mortes d'une langueur
infinie, au lâche bonheur de s'oublier et de se perdre. Ce qu'il
goûtait, ce n'était pas le plein sommeil, c'était une bienheureuse
impression de gris, un demi-balancement dans le vague et le vide,
l'effacement d'un commencement de somnolence qui fait reculer les ennuis
pressants de la vie, quelque chose comme l'attouchement d'une main de
plomb comprimant les inquiétudes sous le crâne de la pauvreté.
C'est ainsi qu'il usait les jours de neige, de pluie, les jours mornes,
les jours couleur d'ennui où il faut avoir un peu de bonheur pour vivre.
Ce qui tombait sur lui des tristesses du ciel, de la rue, de la chambre,
le froid des murs qui avait comme un souffle derrière la porte, la
vision persécutante des créanciers, il oubliait tout, dans un demi-rêve,
les yeux ouverts.
De temps en temps, pendant ces heures mêlées, confuses et pareilles, il
sortait un peu le bras de dessous la couverture, prenait une pincée de
tabac, une feuille de papier Job, et roulait, sous le drap, une
cigarette qui brûlait un instant après à ses lèvres. Alors, il lui
semblait que sa pensée montait, s'évaporait, se dissipait avec la fumée,
le bleu et les ronds de nuage du tabac. Et il demeurait de longs quarts
d'heure, laissant charbonner le papier au bout de sa cigarette,
poursuivant à la fois une rêverie et un songe; et comme délicieusement
envolé et se dépouillant de lui-même, il n'avait plus, à la fin, de ses
membres et de toute sa personne qu'une sensation de moiteur.
La journée se passait sans qu'il mangeât, sans qu'il prît rien. Ce
jeûne, cette débilitation diminuaient encore en lui le sentiment qu'il
avait de sa personnalité matérielle, l'allégeaient un peu plus de son
corps; et le vide de son estomac faisant travailler son cerveau,
surexcitant chez lui les organes de l'imagination, il arrivait à
s'approcher de l'hallucination. Le jour blafard de sa chambre, parfois,
lui faisait croire une minute qu'il était noyé dans l'eau jaune de la
Seine, une eau qui le roulait, et où il lui semblait qu'on ne souffrait
pas du tout.
Quelquefois pourtant, il ne pouvait atteindre à cet état flottant de
lui-même, trouver cette songerie et cet assoupissement. La notion de son
présent persistait en lui et prenait une fixité insupportable. Alors il
tirait de sa ruelle quelqu'une des livraisons à quatre sous fourrées
entre la couverture et le froid du mur, et qui bordaient tout son lit du
pied à la tête. Plongé dans le papier gras une heure ou deux, il lisait.
C'était presque toujours des voyages, des explorations lointaines, des
courses au bout du monde, des histoires de naufrages, des aventures
terribles, des romans gros de catastrophes, toutes sortes de récits qui
emportent le liseur dans le péril, l'horreur, la terreur. Là-dessus, il
tâchait de dormir, avec le désir et la volonté de retrouver sa lecture
dans le sommeil, et d'échapper tout à fait à ses pensées en grisant
jusqu'à ses rêves de l'étourdissante apparition de ses peurs. Même à de
certains jours, par raffinement, après ces lectures, et pour s'y mieux
enfoncer, il se couchait exprès sur le côté gauche; et forçant à se
mêler ainsi le malaise et le souvenir, le cauchemar de son corps au
cauchemar de ses idées, il se donnait des demi-journées anxieuses et
troubles, auxquelles il trouvait un charme étrange et une angoisse
presque délicieuse: le charme de l'émotion du danger.
Il vécut ainsi un mois, s'escamotant les jours à lui-même, trompant la
vie, le temps, ses misères, la faim, avec de la fumée de cigarette, des
ébauches de rêves, des bribes de cauchemar, les étourdissements du
besoin et les paresses avachissantes du lit.
Il ne se levait guère que lorsque le reflet d'une chandelle allumée
quelque part dans la maison lui disait qu'il faisait nuit. Alors il
s'habillait, entrait dans l'arière-boutique de quelque marchand de vin,
mangeait un rien de ce qu'il y avait à manger, puis il lui prenait comme
une soif de lumière. Il allait où il y avait du gaz. Il se promenait une
heure dans quelque rue éclairée, se remplissait les yeux de tout ce feu
flambant et vivant, puis, quand il en avait assez de cet éblouissement,
il revenait se coucher.