CXXXIV

Anatole passa alors des journées, des journées entières au lit.

Quand il s'éveillait, et qu'en ouvrant à demi les yeux, il apercevait

autour de lui ce matin terne, ce jour sans rayon frissonnant à l'étroite

fenêtre, ce pan de mur d'en face reflétant la blancheur d'un ciel glacé,

l'hiver sans feu dans sa chambre, il n'avait point le courage de se

lever. Et se ramassant dans le creux et le chaud de ses draps, pelotonné

sous la tiédeur des couvertures et du reste de ses vêtements jeté et

bourré par-dessus, il cherchait à perdre la conscience et le sentiment

de sa vie, la pensée d'exister réellement et présentement. Il

s'abandonnait à l'assoupissement, aux douceurs mortes d'une langueur

infinie, au lâche bonheur de s'oublier et de se perdre. Ce qu'il

goûtait, ce n'était pas le plein sommeil, c'était une bienheureuse

impression de gris, un demi-balancement dans le vague et le vide,

l'effacement d'un commencement de somnolence qui fait reculer les ennuis

pressants de la vie, quelque chose comme l'attouchement d'une main de

plomb comprimant les inquiétudes sous le crâne de la pauvreté.

C'est ainsi qu'il usait les jours de neige, de pluie, les jours mornes,

les jours couleur d'ennui où il faut avoir un peu de bonheur pour vivre.

Ce qui tombait sur lui des tristesses du ciel, de la rue, de la chambre,

le froid des murs qui avait comme un souffle derrière la porte, la

vision persécutante des créanciers, il oubliait tout, dans un demi-rêve,

les yeux ouverts.

De temps en temps, pendant ces heures mêlées, confuses et pareilles, il

sortait un peu le bras de dessous la couverture, prenait une pincée de

tabac, une feuille de papier Job, et roulait, sous le drap, une

cigarette qui brûlait un instant après à ses lèvres. Alors, il lui

semblait que sa pensée montait, s'évaporait, se dissipait avec la fumée,

le bleu et les ronds de nuage du tabac. Et il demeurait de longs quarts

d'heure, laissant charbonner le papier au bout de sa cigarette,

poursuivant à la fois une rêverie et un songe; et comme délicieusement

envolé et se dépouillant de lui-même, il n'avait plus, à la fin, de ses

membres et de toute sa personne qu'une sensation de moiteur.

La journée se passait sans qu'il mangeât, sans qu'il prît rien. Ce

jeûne, cette débilitation diminuaient encore en lui le sentiment qu'il

avait de sa personnalité matérielle, l'allégeaient un peu plus de son

corps; et le vide de son estomac faisant travailler son cerveau,

surexcitant chez lui les organes de l'imagination, il arrivait à

s'approcher de l'hallucination. Le jour blafard de sa chambre, parfois,

lui faisait croire une minute qu'il était noyé dans l'eau jaune de la

Seine, une eau qui le roulait, et où il lui semblait qu'on ne souffrait

pas du tout.

Quelquefois pourtant, il ne pouvait atteindre à cet état flottant de

lui-même, trouver cette songerie et cet assoupissement. La notion de son

présent persistait en lui et prenait une fixité insupportable. Alors il

tirait de sa ruelle quelqu'une des livraisons à quatre sous fourrées

entre la couverture et le froid du mur, et qui bordaient tout son lit du

pied à la tête. Plongé dans le papier gras une heure ou deux, il lisait.

C'était presque toujours des voyages, des explorations lointaines, des

courses au bout du monde, des histoires de naufrages, des aventures

terribles, des romans gros de catastrophes, toutes sortes de récits qui

emportent le liseur dans le péril, l'horreur, la terreur. Là-dessus, il

tâchait de dormir, avec le désir et la volonté de retrouver sa lecture

dans le sommeil, et d'échapper tout à fait à ses pensées en grisant

jusqu'à ses rêves de l'étourdissante apparition de ses peurs. Même à de

certains jours, par raffinement, après ces lectures, et pour s'y mieux

enfoncer, il se couchait exprès sur le côté gauche; et forçant à se

mêler ainsi le malaise et le souvenir, le cauchemar de son corps au

cauchemar de ses idées, il se donnait des demi-journées anxieuses et

troubles, auxquelles il trouvait un charme étrange et une angoisse

presque délicieuse: le charme de l'émotion du danger.

Il vécut ainsi un mois, s'escamotant les jours à lui-même, trompant la

vie, le temps, ses misères, la faim, avec de la fumée de cigarette, des

ébauches de rêves, des bribes de cauchemar, les étourdissements du

besoin et les paresses avachissantes du lit.

Il ne se levait guère que lorsque le reflet d'une chandelle allumée

quelque part dans la maison lui disait qu'il faisait nuit. Alors il

s'habillait, entrait dans l'arière-boutique de quelque marchand de vin,

mangeait un rien de ce qu'il y avait à manger, puis il lui prenait comme

une soif de lumière. Il allait où il y avait du gaz. Il se promenait une

heure dans quelque rue éclairée, se remplissait les yeux de tout ce feu

flambant et vivant, puis, quand il en avait assez de cet éblouissement,

il revenait se coucher.

Manette Salomon · 第 139 / 162 题