Dans les rues, Anatole avait l'habitude de s'arrêter à la peinture qu'il
voyait faire. Un jour, vaguant devant lui, le long du faubourg
Montmartre, il fit halle pour regarder la boutique d'un pharmacien où un
décorateur était en train de représenter le dieu d'Epidaure avec
l'attribut sacramentel de son serpent enroulé.
--Un serpent, ça?--fit-il,--mais c'est une anguille de Melun!
Le décorateur se retourna, et tendit avec un sourire moqueur sa palette
à Anatole.
Anatole saisit la palette, d'un bond sauta sur la chaise, et en quelques
coups de pinceau, il fit un superbe trigonocéphale qu'il avait vu au
Jardin des Plantes.
Du monde s'était amassé, le pharmacien était venu voir, et trouvait le
serpent parlant.
Quand Anatole redescendit, le pharmacien le pria d'entrer et lui montra
sa boutique. Il en voulait faire décorer les six panneaux d'allégories
représentant les éléments de la chimie; malheureusement, il commençait
les affaires, et ne pouvait pas mettre plus de cinquante francs par
panneau.
Anatole accepta tout de suite, et le lendemain, il apportait les croquis
de l'_Eau_, de la _Terre_, du _Feu_, de l'_Air_, du _Mercure_, du
_Soufre_. Le pharmacien était charmé des dessins. On causait, des noms
de connaissances communes venaient dans la conversation. Le pharmacien
le retenait à dîner, et au dessert, il ne l'appelait plus qu'Anatole:
Anatole, lui, l'appelait déjà Purgon.
Le lendemain, Anatole attaquait un panneau avec l'ardeur, la verve, le
premier feu qu'il avait toujours au commencement d'un travail.
«Messieurs,--criait-il en peignant la première figure qui était
l'Eau,--voilà une peinture immortelle: elle ne sera jamais altérée!»
Pendant ses repos, il étudiait la boutique, les livraisons des remèdes,
lisait les inscriptions des bocaux, les étiquettes, questionnait le
garçon pharmacien, l'étonnait avec la demi-science qu'il possédait de
tout. Bientôt, son ardeur à peindre baissant, il trôla dans le magasin,
cacheta quelque chose, colla par-ci par-là une étiquette, ficela un
paquet, remua un pilon en passant, mit du cérat dans un pot, aida à
recevoir les pratiques. Et peu à peu, avec la facilité d'assimilation
qui le faisait entrer, glisser dans toutes les professions dont il
approchait, à se mêler à tout ce qu'il traversait, il devint là une
sorte d'aide amateur du garçon pharmacien. Ce semblant de métier lui
allait à merveille: il y avait en lui un fond de boutiquier, une
vocation à une carrière de paresse dont la peine est d'ouvrir un tiroir,
à une occupation légère, distraite par le dérangement, le mouvement des
acheteurs, le bavardage avec les clients. Et du petit commerce de Paris,
il avait non-seulement le goût, mais encore le génie naturel: il
excellait à vendre, à «entortiller» le consommateur.
A ce train, les peintures ne marchaient guère vite. Anatole resta deux
mois à les finir. Il ne faisait plus que coucher rue des Barres. Au bout
des deux mois, comme l'amitié entre lui et le pharmacien avait pris la
force d'habitude «d'un collage», le pharmacien, n'ayant plus rien à
faire décorer, lui proposait de lui prêter comme atelier son «petit
salon pour les accidents». Ils mangeraient ensemble, et Anatole n'aurait
qu'à répondre à la boutique dans les moments pressés, à donner un coup
de main en cas de besoin. L'arrangement enchanta Anatole, qui s'oubliait
volontiers partout où il était, et qui se trouvait toujours lâche pour
sortir d'une habitude.
Tout d'ailleurs lui plaisait dans la maison. Jamais il n'avait rencontré
de meilleur enfant que le pharmacien, un grand, gras et paresseux
garçon, avec des lunettes lui coulant le long du nez, et qu'il remontait
à tout moment d'un geste gauche des deux doigts: Théodule, c'était son
petit nom, passait sa vie à boire de la bière qui lui avait donné, à
force de le gonfler et de le souffler, l'apparence comique et
inquiétante d'une baudruche. De là une plaisanterie journalière
d'Anatole:--Fermez les fenêtres, Théodule va s'envoler! Et à côté du
pharmacien, il y avait le charme de sa maîtresse, installée dans
l'arrière-boutique: une petite femme grasse, presque jolie, gracieuse à
se cacher pour prendre à la dérobée une prise de tabac, faisant dans une
bergère des ronrons de chatte, bonne fille, ayant du bagout, une espèce
d'air comme il faut, et suffisamment de coquetterie pour satisfaire au
besoin qu'Anatole avait auprès d'une femme d'en être un peu occupé et à
demi amoureux.
Anatole goûtait l'embourgeoisement de cet intérieur, le bonheur du
pot-au-feu, bien chauffé, bien nourri, bien éclairé, doucement bercé
dans la mollesse d'un bon fauteuil et le plaisir d'une agréable
digestion. Il s'assoupissait dans un engourdissement de félicité
sommeillante, dans la platitude des causeries de ménage et du petit
commerce, dans des commérages, des rabâchages, des conversations de
vieux parents et des provinciaux de Paris, qui paralysaient ses charges.
Sa verve lassée semblait prendre ses Invalides. Et puis, la pharmacie
l'amusait: il trouvait un air d'alchimie rembranesque à la distillerie
de l'arrière-boutique; la cuisine des remèdes l'occupait, ses curiosités
touche-à-tout s'intéressaient au bouillonnement des bassines, aux
filtrages, aux évaporations, aux manipulations. Il aimait à dire des
mots de médecine à des gens du peuple, à donner des consultations pour
toutes les maladies, à éblouir de vieilles femmes avec des bribes de
Codex et du latin de Molière. Les accidents mêmes, les blessés qu'on
apportait dans la boutique étaient pour lui une distraction, et jetaient
dans ses journées l'aventure du fait divers. Aussi, rien n'était-il plus
beau que son zèle à donner des secours: il était un père pour les
écrasés; il leur parlait, les palpait, les hissait en voiture. Mais où
il se montrait surtout admirable d'attention, de charité, de sang-froid,
c'était dans les crises de nerfs de femmes foudroyées de la nouvelle du
mariage d'un amant, à la suite d'un dîner à quarante sous: il n'en
perdit aucune, tout le temps qu'il resta à la pharmacie.
Attaché par ces agréments de toutes sortes, Anatole restait là, croyant
y rester toujours, lavant de temps à autre quelque aquarelle, genre
XVIIIe siècle, dont le pharmacien lui trouvait le placement chez des
commerçants de ses amis. Mais, au bout de six mois, un matin qu'il
apportait des dessins pour des bouchons de flacon qui devaient gagner à
la pharmacie l'estime des gens de goût, le garçon lui apprit que son
patron était parti pour le Havre, avec une place de pharmacien de
troisième classe, attaché à l'expédition de Cochinchine.
Voici ce qui était arrivé. L'ami d'Anatole avait voulu remonter avec de
bons produits une pharmacie tombée, il donnait ce qu'on lui demandait,
il faisait des préparations scrupuleuses, il livrait du sirop de gomme
fait avec de la gomme et non avec du sirop de sucre. Cette conscience
l'avait perdu: les recettes baissant toujours, il s'était vu obligé de
vendre son fonds à vil prix et de s'embarquer.
Anatole remit dans sa poche ses modèles de bouchons, prit la boîte
d'aquarelle et le stirator dans le salon aux accidents, serra la main du
garçon, et rentra rue des Barres avec le premier grand découragement de
sa vie, et cette idée qu'il se dit à lui-même tout haut:
--Il y a un bon Dieu contre moi!