Au fond, Anatole ne se trouvait pas trop malheureux.
Traitant sa misère par l'indifférence, il n'avait guère qu'un ennui, une
contrariété qui le taquinait.
Tant que Champion avait été aux moeurs, Anatole n'avait vu dans son
compagnon de chambre qu'un soldat civil de l'édilité, une espèce de
douanier de la maraude de l'amour. Mais Champion venait de passer à la
Surveillance: l'employé du gouvernement se transformait alors aux yeux
d'Anatole; il prenait une couleur politique, il devenait l'homme au
tricorne, à l'épée, l'homme qui empoigne, l'homme de police contre
lequel se soulevaient toutes les instinctives répugnances du Parisien et
du vieux gamin. Anatole se mettait à souffrir dans ses opinions
libérales du ménage qu'il faisait avec un pareil homme établi aussi à
fond dans son intimité,--et parfois dans ses chemises.
Il lui semblait aussi qu'il était venu à son ami, avec ses nouvelles
fonctions, de la roideur, un air autoritaire, un ton caporal qui avait
brusquement arrêté ses tentatives de propagande phalanstérienne, et
coupé net ses plaisanteries sur le gouvernement. Anatole avait encore
contre son compagnon un autre grief, une plus sourde rancune. Champion
qui se levait avec le jour, qui souvent passait la nuit en essuyant le
plus dur de l'hiver, et méritait rudement son pain à côté de ce monsieur
qui se levait à dix heures, flânait toute la journée, faisait semblant
de chercher de l'ouvrage, en cherchait pour ne pas en trouver, ne
s'occupait, ne s'inquiétait de rien, Champion avait à la longue fini par
concevoir pour l'artiste le mépris que tout homme du peuple gagnant sa
vie conçoit pour celui qui ne la gagne pas. Ce profond et violent dédain
du travailleur pour le _loupeur_, Champion, avec sa grosse et lourde
nature, le laissait échapper à toute minute dans des paroles et des airs
qui étaient un reproche et une humiliation pour Anatole. Aussi Anatole
eut-il la joie d'un grand débarras, quand Champion, craignant peut-être
pour son avancement le compagnonnage d'un garçon aux idées dangereuses,
vint lui annoncer qu'il le quittait.
Anatole restait seul dans la chambre, avec son mobilier réduit, par les
_lavages_ successifs, à un lit, à une chaise et à son morceau de guipure
historique, seul débris de son opulence, auquel il tenait beaucoup sans
savoir pourquoi. Il fut obligé de louer vingt sous par mois une table
pour quelques dessins qu'il faisait encore, par hasard, de loin en loin.