Anatole présentait le curieux phénomène psychologique d'un homme qui n'a
pas la possession de son individualité, d'un homme qui n'éprouve pas le
besoin d'une vie à part, de sa vie à lui, d'un homme qui a pour goût et
pour instinct d'attacher son existence à l'existence des autres par une
sorte de parasitisme naturel. Il allait, par un entraînement de son
tempérament, à tous les rassemblements, à toutes les agrégations, à tous
les enrégimentements, qui mêlent et fondent dans le tout à tous
l'initiative, la liberté, la personne de chacun. Ce qui l'attirait, ce
qu'il aimait, c'était le Café, la Caserne, le Phalanstère. Resté bon,
offrant l'admirable exemple d'un pauvre diable pur de toute haine et de
toute amertume, encore plein d'utopies, quand il bâtissait du bonheur
pour toute l'humanité, c'était ce bonheur-là qu'il lui souhaitait, qu'il
lui voyait, un bonheur de communauté, la félicité de table d'hôte, le
paradis à la gamelle que rêvent, pour eux et les autres, les gens roulés
dans la misère d'une grande ville et se sentant à peine, comme dans une
foule, une existence, des mouvements, un corps à eux. Aussi, de ce
compagnonnage avec les pompiers, de sa vie avec eux, presque liée à leur
règle, à leur ordre du jour, amusée de leurs récréations, de leurs
plaisirs, buvant à leur table, emboîtant leur pas, il tirait une espèce
de satisfaction, de bien-être difficile à exprimer, une sorte
d'allégement, de libération de lui-même, comme s'il faisait à moitié
partie de la caserne, et comme s'il avait mis un peu de sa personne à la
_masse_.
Une autre heureuse disposition d'esprit avait encore contribué à lui
faire tolérer cette vie qu'un autre eût été jeter à la Seine coulant si
près de là. Il était soutenu par la grâce que la Providence fait aux
malheureux: il avait au suprême point le sens de l'_invrai_. Une
prodigieuse imagination du faux le sauvait de l'expérience, lui gardait
l'aveuglement et l'enfance de l'espérance, des illusions entêtées que
rien ne tuait, des crédulités idiotes et qui le berçaient toujours, une
confiance enragée qui lui ôtait la prévision de tous les accidents de la
vie, et ne faisait tomber sur lui que le coup inattendu des malheurs. Il
se fiait à tout et à tous, ne pensait jamais le mal. Les plus horribles
figures, avec lesquelles le hasard le faisait rencontrer, lui
apparaissaient comme des visages de braves gens. Il voyait une affaire
faite dans une parole en l'air. Les chances les plus impossibles, des
miracles de salut, il les attendait de pied ferme. Et dans sa tête, où
des restes d'ivresse flottaient sur des mirages de commandes, c'étaient
des échafaudages de fortune, des emmanchements de hasards, des enfilades
de travaux, des connaissances de grands personnages, des rêves à la
piste de millionnaires offrant des sommes fabuleuses de son transparent
des pompiers, et dont il allait chercher le nom et l'adresse dans des
endroits incroyables, chez des _minzingues_ de la rue Saint-Hilaire, à
la Bourse des marchands d'habits! Et en tout, il poussait si loin le
sens du faux, l'absence du flair des choses et des gens, qu'entre
plusieurs travaux qui s'offraient à lui, il choisissait toujours celui
dont il ne devait pas être payé. Ce mécompte, du reste, ne le fâchait
pas; il se mettait à la place de l'homme qui lui devait, lui trouvait
mille excuses, et en faisait son ami.
Il arrivait que, sauvé du désespoir par toutes ces ressources de
caractère, par cette vie où le frottement continuel des autres le
soulageait de lui-même, Anatole trouvait dans la misère les coudées
franches de sa nature, la libre expansion, l'occasion de développement
de goûts inavoués qui portaient ses familiarités et ses amitiés vers les
inférieurs. Il y avait pour lui le plaisir d'un épanouissement sans gêne
dans les fraternités à brûle-pourpoint, les amitiés improvisées sur le
comptoir, les tutoiements au petit verre. Doucement, et sans y résister,
dans ces milieux d'abaissement, il s'abandonnait à cette pente de
beaucoup d'hommes élevés bourgeoisement, et qui, par leurs préférences
de sociétés, leurs relations, leurs lieux de rendez-vous, descendent peu
à peu au peuple, se trempent à ses habitudes, s'y oublient et s'y
perdent. Lui aussi était de ceux qui semblent tirés en bas par des
attaches d'origine, de ceux qui tombent à l'absinthe chez le marchand de
vin. Après boire, quand parfois il se voyait riche et faisait des
projets, il parlait de festins qu'il donnerait dans de grands salons de
Ménilmontant; et il esquissait la fête avec son gros luxe de femmes à
chaînes de montre, ses grands plats de harengs saurs, ses saladiers
d'oeufs rouges, ses brocs de vin bleu,--une ripaille de barrière, une
apothéose du Cabaret, où il semblait savourer un idéal de canaillerie.
A ces aspirations d'Anatole, les hasards de son existence présente,
cette maison, cette chambrée, tous ces compagnonnages donnaient une
pleine satisfaction. Il roulait de rencontres en rencontres,
d'accrochages en accrochages, dans des sociétés de n'importe qui. Il se
laissait emmener par des noces qui avaient pour demoiselles d'honneur
des femmes faisant tirer des loteries dans des gargots, des noces qui
allaient aux _Barreaux verts_ en arrêtant les «sapins» et la mariée pour
une «tournée» à la porte des marchands de vin; et dans ces grossières
parties de joie, pelotonné dans le fond du fiacre, le dos rond, les deux
mains nouées autour de ses genoux relevés, la bouche gouailleuse, il
prenait des apparences de contentement presque fantastique, l'air
d'ironique bonheur de Mayeux.