CXIX

Le petit intérieur n'était plus gai, riant, vivant, comme autrefois. Le

froid de la gêne s'y glissait, le souvenir des jours heureux, fous et

jeunes, y semblait mort avec l'écho des bonds de Vermillon, et le passé

paraissait s'y effacer ainsi qu'une chose ancienne que la poussière fait

peu à peu lentement oublier. On sentait dans l'air de la maison et des

gens un commencement de détachement et de séparation. La vie commune du

trio avait perdu l'intimité, la confiance; elle souffrait de ce premier

éloignement des personnes qui se fait tout doucement, avant qu'elles ne

se quittent. Manette avait des mutismes guindés, du sérieux de projets

de femme sur la figure. Le bel enfant même était sage, et ne mettait pas

dans l'intérieur le tapage de l'enfance. Un malaise pesait sur les

réunions; Anatole n'avait plus le courage d'être Anatole. Son esprit

était contraint. Le blagueur pesait ses mots, retenait ses gamineries et

craignait l'effet d'une parole lâchée. Manette avait changé sa

familiarité avec lui en une politesse sèche, coupée d'allusions qui le

renfonçaient, sous leur intimidation, dans le faux de sa position.

Chacun se tenait sur la réserve, les paroles s'arrêtaient, des silences

tombaient, de grands silences froids qui mettaient au-dessus des têtes

la menace muette d'un grand changement.

Souvent en eux-mêmes, à ces moments, Anatole et Coriolis repassaient les

jours, tout pleins du présent seul, où ils ne croyaient pas se quitter.

Ils comprenaient que c'était fini, que leur vie allait se modifier sans

qu'ils sussent pourquoi, qu'ils étaient près d'un lendemain qui ne les

verrait plus ensemble; et lâches devant cette idée, aucun des deux

n'osait la dire à l'autre.

Manette Salomon · 第 124 / 162 题