CXVIII

Il n'avait qu'une joie, une joie des yeux: son fils.

Quand son enfant était né, Coriolis n'avait pas senti dans ses

entrailles cette révolution qui fait les pères et qui semble ouvrir un

nouveau coeur dans le coeur de l'homme. Devant l'enfant qui n'était

qu'un «petit», une forme ébauchée, un morceau de chair vagissant et à

demi moulé, il n'avait point senti la paternité tressaillir et remuer en

lui. Il était resté froid à cette vie qui semble continuer la vie

foetale, à ces mouvements encore embryonnaires, à ce regard à peine né

des enfants dans leurs langes, à cette formation obscure et sommeillante

des premiers mois qu'épie et surprend la tendresse des mères. Mais quand

ce petit corps commença à se modeler comme sous l'ébauchoir de François

Flamand, quand ces petits bras, ces petites jambes rappelèrent en

s'essayant, le souvenir des lignes rondissantes que Coriolis avait vues

à des enfants maures, quand cette figure prit, sous les frissons de ses

petits cheveux, l'expression d'un amour de tableau italien, quand la

beauté, la beauté du Midi commença à s'y lever, sourieuse et presque

déjà grave, la paternité du bourgeois et de l'artiste s'éveilla en même

temps chez le père.

Son fils était véritablement un de ces enfants dont une naïve expression

populaire dit qu'ils sont beaux comme le jour, un de ces enfants dont le

teint, les mouvements, les cheveux, les yeux, la bouche, ont l'air de

s'épanouir dans le bonheur et l'innocence d'une lumière. Il avait cette

douce petite peau qui rayonne et éclaire, une peau appelant la caresse

de la main comme une peau de petite fille. Ses petits cheveux, frisés en

toison, des cheveux de soie fine et d'or pâle, avec des clartés de

poussière au soleil, se tortillaient sur sa tête en mille boucles dont

l'une toujours lui retombait sur le front. Autour de ses yeux, sur ses

tempes, jouaient des transparences de nacre. Son grand petit front tout

pur, sans nuage et sans pensée, semblait plein du rien auquel rêvent

délicieusement les enfants. La tendresse blonde de ses sourcils et de

ses cils faisait paraître noirs ses yeux bleus, des yeux d'enfant

d'Orient, légèrement bridés dessous et allongés vers les coins, des yeux

qui, par instant, lui remplissaient le visage. L'ébauche d'un nez arabe

s'apercevait dans son petit nez à peine formé. Sa bouche, un peu en

avant, tendait les lèvres d'un petit flûteur de Lucca della Robia; elle

était petite avec un rire large qui inondait l'enfant de rire. Ses

petits bras bien faits, ronds et pleins, faisaient de jolis gestes. Il

remuait de la grâce dans ses petites mains.

Son père le voulait toujours à demi nu, vêtu seulement d'une chemise et

d'un collier de corail; et quand, habillé ainsi, par terre, sur un

tapis, le petit garçon se roulait, il était adorable avec ses jeux, ses

câlineries, ses paresses, les souplesses qui semblaient lui venir de sa

mère, ses jambes, ses épaules, ses bras, ses petits pieds se cherchant

pour s'embrasser, sa chair, sa peau ferme et douce sortant de la

blancheur écourtée de la toile.

Personne ne lui faisait peur: il allait aux nouveaux venus, confiant,

les bras tendus, avec l'avance d'un baiser dans la bouche. Il donnait le

plaisir d'un objet d'art. Un baby de Reynolds, un petit Saint Jean du

Corrége, l'_Enfant à la Tortue_ de Decamps, il évoquait à la fois tous

ces types charmants de l'enfance anglaise, de l'enfance turque, de

l'enfance divine.

Le soir, lorsque sa mère l'avait endormi en le berçant une minute sur

ses genoux, et que, glissé sur les coussins du divan, il dormait, les

cheveux ébouriffés, la mine fleurie et bouffie, dans une de ces poses où

ses petits bras lui faisaient un oreiller, il semblait qu'on fût à côté

du sommeil d'un petit dieu, auprès de ce petit endormi qui avait la

respiration du ciel dans la bouche ouverte et le coup d'aile des songes

de Paradis sur ses paupières chatouillées.

Manette Salomon · 第 123 / 162 题