Et dans cet intérieur attristé grandissait le découragement de Coriolis.
Il arrivait à ce navrement qui semble fatalement couronner dans ce
siècle la carrière et la vie des grands peintres de la vie moderne. Il
était dévoré de cette fièvre de déception, de cette désolation
intérieure que Gros appelait «la rage au coeur». Il souffrait de la
douleur suprême de ces grands blessés de l'art qui marchent la fin de
leur chemin en serrant dans leurs entrailles les blessures reçues de
leur temps. A côté des autres, au milieu de tant de contemporains qu'il
voyait comblés, gâtés par le public, lancés tout jeunes à la renommée,
courtisés par l'opinion, adulés par le succès, écrasés sous le viager de
la gloire, le laurier de la réclame, le _Divo_ qu'on ne donne qu'aux
morts, il se sentait né sous une de ces malheureuses étoiles qui
prédestinent à la lutte toute l'existence d'un homme, vouent son talent
à la contestation, ses oeuvres et son nom à la dispute d'une bataille.
L'épreuve était faite, l'illusion n'était plus possible: tant qu'il
vivrait, il était destiné à n'être pas reconnu; tant qu'il vivrait, il
ne toucherait pas à cette célébrité qu'il avait essayé de saisir avec
tous ses efforts, toute sa volonté, qu'il avait un instant touchée avec
ses espérances.
Alors un infini de tristesse s'ouvrait devant Coriolis, et dans de
sombres tête-à-tête avec lui-même qui avaient le découragement des
mélancolies suprêmes que roulait à la fin Géricault, il se laissait
aller à un sentiment affreux, à une cruelle obsession. Une idée noire,
lui montrant l'avenir de ses ambitions et de ses rêves au delà de sa
vie, tenait suspendu l'artiste sur la pensée et presque le souhait de
mourir, comme sur la promesse et la tentation des justices de la Mort,
des réparations de cette Postérité vengeresse que les vaincus de l'art
attendent, qu'ils pressent, qu'ils appellent,--qu'ils hâtent
quelquefois.