La vie militante de l'art avait développé à la longue une singulière
sensitivité maladive chez Coriolis. Pour souffrir, pour se faire
malheureux, pour s'empoisonner les quelques bonnes heures de sa vie, il
se découvrait une effrayante richesse d'imaginations anxieuses et de
perceptions blessantes. Des sens d'une délicatesse infinie semblaient
s'ouvrir chez lui et s'irriter des coups d'épingle de l'existence. Les
plus petits contre-temps, les riens fâcheux, les ennuis insignifiants
prenaient, dans le noir et le mécontentement de ses idées, les
proportions démesurées, le grossissement que leur attribuent trop
souvent ces natures d'êtres agitées, frêles et violentes, ces âmes
inquiètes d'artistes qu'on pourrait appeler des Génies en peine.
Et en même temps, il était traversé d'envies, de caprices. Il avait des
désirs d'enfant et de malade. Des velléités soudaines, des appétits lui
venaient pour des choses dont la possession lui donnait le dégoût
immédiat. Il entraînait Anatole dans un restaurant bizarre pour faire un
repas qu'il avait rêvé, et auquel il ne touchait pas. Il l'emmenait dans
de petits voyages de banlieue, dont il revenait furieux, exaspéré contre
le pays, les hôteliers, le temps.
Il se levait avec des irritabilités sans cause qui ne se dissipaient
qu'au milieu de la journée. Presque rien ne l'intéressait plus, en
dehors de lui-même. Le cercle de son intérêt se rétrécissait chaque
jour. Les autres, peu à peu, semblaient disparaître autour de lui. Il
n'avait plus l'air de s'occuper d'eux, de savoir même qu'ils vivaient,
qu'ils souffraient, qu'ils travaillaient, qu'ils faisaient quelque
chose. Il s'enfonçait, s'enfermait dans l'étroite personnalité de son
moi, avec cette absorption entière, avec cet égoïsme profond et absolu,
carré et résistant, l'égoïsme de bronze du talent. Chez cet homme né
sans tendresse, manquant avec les hommes d'expansive affectuosité, et
dont la surface d'insensibilité avait été déjà remarquée à l'atelier,
chez Langibout, la dureté finissait par se montrer dans une rudesse
âpre, presque sauvage.
Et à la dureté de sa nature, le peintre joignait peu à peu l'amertume de
sa carrière. Dans le découragement, le mécontentement de ses oeuvres,
avec un regard aiguisé par le pessimisme, il s'était mis à rendre aux
autres les cruelles sévérités qu'il avait pour lui-même. Il était le
conseilleur et le jugeur terrible qui, devant un tableau, mettait le
doigt sur la plaie, jetait sa critique à l'endroit juste. «Un casseur de
bras», disaient de lui les ateliers qui l'avaient baptisé:
_Découragateur_ II, en lui donnant la seconde place après Chenavard.
Aussi, presque peureusement, s'écartait-on de lui comme d'un confrère
dangereux, faisant toucher les impossibilités de l'art, glaçant
l'illusion et le courage, désespérant la toile commencée, capable de
dégoûter de la peinture le peintre le mieux doué.
Coriolis, qui aimait un peu plus tous les jours la solitude et ne voyait
avec plaisir que deux ou trois intimes, avait encore provoqué cet
éloignement par son acuité d'esprit, la teinte d'ironie mordante
particulière aux créoles. Ce que le succès, des satisfactions de travail
et d'amour-propre avaient contenu en lui et arrêté sur ses lèvres,
maintenant lui échappait. Ses mépris, ses rancunes, ses dégoûts, ses
colères d'artiste s'exhalaient en paroles fielleuses, en traits
empoisonnés. Sur les camarades qu'il n'aimait pas, les gloires qu'il
n'estimait pas, un tableau à la mode, il jetait le baptême d'un ridicule
mortel dans des phrases qui mêlaient la couleur de la langue du peintre
à la barbarie fine d'une observation de femme, avec des mots qui ne se
pardonnaient pas, comme les mots d'Anatole, mais qui restaient plantés
au vif des vanités saignantes.