Avec la pudeur qu'il avait de ses découragements et de ses amertumes,
l'espèce d'habitude sauvage qui lui faisait dévorer, sans rien dire, le
chagrin comme la maladie, Coriolis resta, presque un mois, après
l'humiliation de cet insuccès, taciturne, étendu sur son divan, fumant,
ne faisant rien.
Au bout d'un mois de ce _far niente_ rageur, il empoigna une grande
toile, et se mit à la brouiller impétueusement d'un charbonnage rehaussé
de coups de craie. Et bientôt de ce travail sabré, sous le tâtonnement
et la confusion des lignes, des contours, des accentuations, des
repentirs, dans le nuage de crayonnage et le trouble roulant des formes,
il commença à sortir comme l'apparence d'une jeune femme et d'un homme,
d'un vieillard.
Alors, se chambrant dans son atelier, Coriolis y resta quinze jours,
enfermé, seul, n'y voulant personne. Le matin, il allumait lui-même son
poêle pour être prêt au travail avec le jour. Il arrivait au dîner, las,
épuisé, avec ces affaissements qu'ont les grands corps, ces fatigues
éreintées qui les répandent, comme brisés, sur les meubles.
--A demain,--dit-il un soir à Manette et à Anatole en se levant de table
pour aller dormir,--vous verrez.
--C'est cela,--leur dit-il brusquement le lendemain devant sa toile; et
il se jeta derrière eux, sur le divan, dans l'ombre.
_Cela_, voici ce que c'était.
Dans un arrangement qui rappelait un peu _le Pâris et l'Hélène_ de
David, se voyait un couple de grandeur nature: une jeune fille nue au
bord d'un lit, sur laquelle se penchait, avec des bras de désir, la
passion d'un vieillard. D'un côté, une lumière, le matin d'un corps, la
première innocence de sa forme, sa première splendeur blanche, une gorge
à demi fleurie, des genoux roses comme s'ils venaient de s'agenouiller
sur des roses, un éblouissement comme l'aurore d'une vierge, une de ces
jeunesses divines de femmes que Dieu semble faire avec toutes les
beautés et toutes les puretés comme pour les fiancer à l'amour d'une
autre jeunesse; de l'autre, imaginez la laideur, la laideur morale, la
laideur de l'argent, la laideur des cupidités basses et des stigmates
ignobles, la laideur froncée, écrasée, déprimée, abjecte, de ce que la
Banque met sur la face de la Vieillesse, la voracité de l'Usure dans le
Million, ce que la caricature physiologique de notre temps a saisi au
vif, élevé à la grandeur, presque à la terreur, par la puissance du
dessin.
Le vieillard créé par Coriolis n'avait rien de ce grand désir triste,
presque mélancolique, de la vieillesse amoureuse qu'on voit dans l'ombre
des vieux tableaux soupirer après la nudité d'une Suzanne. Il était
l'amoureux sinistre peint par le mot des femmes: «_un vieux_». On voyait
en lui la paillardise, le libertinage de l'âge, ces derniers appétits
presque féroces de la fin des sens, le goût des amours qui tournent en
affaires de moeurs et se dénouent à la Correctionnelle. La galvanisation
de l'érotisme sénile, la congestion sanguinolente d'yeux sans cils, le
hiatus d'une bouche édentée et humide, des morceaux de nudités
effrayants et grotesques montraient ce monstre: un minotaure dans un
roquentin,--le satyre bourgeois.
Cependant la femme reposait tranquille, attendant, passive, sans se
détourner. Sa peau, sans dégoût, ne reculait pas; et elle paraissait
livrer, avec l'habitude d'un métier, avec une indifférence ingénue, le
rayonnement et la pudeur de tout son corps à ces yeux de viol.
Dans ce contraste de la femme et du monstre, du vieillard et de la jeune
fille, de la Belle et de la Bête, le peintre avait mis l'espèce
d'horreur de l'approche d'une blanche par un gorille. L'opposition était
sans pitié, sans miséricorde, et pour ainsi dire inhumaine. On voyait
qu'une volonté mauvaise, un caprice féroce d'artiste, s'étaient tendus
pour faire la plus épouvantable, la plus révoltante, la plus sacrilége
et la plus antinaturelle des antithèses. L'exécution en était presque
cruelle. D'un bout à l'autre, la main, emportée par la rage de l'idée,
avait voulu frapper, blesser, épouvanter et punir. Des coups de pinceau
çà et là ressemblaient à des coups de fouet. Les chairs étaient rayées
comme avec des griffes. Il y avait du rouge d'orage et de sang dans les
rideaux de feu du lit, dans les flambées de la soie autour du corps de
la femme. La lourde atmosphère de volupté d'un Giorgione pesait avec son
étouffement dans la chambre. Et des morceaux d'étoffes, rigides, tordus,
serpentant, faisaient voir comme les redressements de lanières et les
envolées sifflantes de bouts de robes d'Erynnis et de vêtements d'anges
vengeurs...
Ce n'était point obscène: c'était douloureux et blasphématoire.
Il est dans la vie de l'artiste des jours qui ont de ces inspirations,
des jours où il éprouve le besoin de répandre et de communiquer ce qu'il
a de désolé, d'ulcéré au fond du coeur. Comme l'homme qui crie la
souffrance de ses membres, de son corps, il faut que ce jour-là
l'artiste crie la souffrance de ses impressions, de ses nerfs, de ses
idées, de ses révoltes, de ses dégoûts, de tout ce qu'il a senti,
souffert, dévoré d'amertume au contact des êtres et des choses. Ce qui
l'a atteint, froissé, blessé dans l'humanité, dans son temps, dans la
vie, il ne peut plus le garder: il le vomit dans quelque page émue,
saignante, horrible. C'est le débridement d'une plaie; c'est comme si
dans un talent crevait le fiel, cette poche, chez certains génies, de
certains chefs-d'oeuvre, Il y a des jours où, sur son instrument,
violon, ou tableau, ou livre, dans une création où frémit son âme, tout
artiste exquis et vibrant jette une de ces pages palpitantes,
coléreuses, enragées, où il y a de l'agonie et du blasphème de crucifié;
des jours où il s'enchante dans une oeuvre qui lui fait mal, mais qui
rendra ce mal qu'il se fait au public, des jours où il cherche, dans son
art, l'excès de la sensation pénible, l'émotion de la désespérance, une
vengeance de sa sensibilité à lui sur la sensibilité des autres...
Coriolis était à un de ces jours-là.
Manette et Anatole restèrent quelques minutes silencieux, plantés là
devant.
Anatole finit par dire:
--Superbe! Mais, qui diable a pu te pousser à faire cela?
--Ça m'est venu,--dit simplement Coriolis.
Au bout de quelques jours, le bruit de ce tableau de Coriolis était le
bruit de Paris. La curiosité des gens d'art et des badauds s'allumait
sur cette toile étrange à laquelle les commérages de la presse, les
légendes du public, prêtaient le scandale d'un Jules Romain. L'atelier
fut assiégé pendant un mois. Le dernier des amateurs fous, un grand
marchand de blanc, offrit de la toile l'argent que Coriolis en voudrait.
Coriolis eut d'abord de ce succès une lueur de joie. Il voulut reprendre
son esquisse. Il essaya d'y mettre la dernière main; mais sa fièvre
était passée: il la laissa, et, au bout de quelques jours, il la
retourna dans un coin contre le mur.