CXV

Coriolis avait fini son tableau de la plage de Trouville. Le peintre

n'avait pas voulu seulement y montrer des costumes: il avait eu

l'ambition d'y peindre la femme du monde telle qu'elle s'exhibe au bord

de la mer, avec le piquant de sa tournure, la vive expression de sa

coquetterie, l'osé de son costume, le négligé de sa robe et de sa grâce,

l'espèce de déshabillé de toute sa personne. Il avait voulu fixer là,

dans ce cadre d'un pays de la mode, la physionomie de la Parisienne, le

type féminin du temps actuel, essayé d'y rassembler les figures

évaporées, frêles, légères, presque immatérielles de la vie factice, ces

petites créatures mondaines, pâles de nuits blanches, surmenées,

surexcitées, à demi mortes des fatigues d'un hiver, enragées à vivre

avec un rien de sang dans les veines et un de ces pouls de grande dame

qui ne battent plus que par complaisance. Les distinctions, les

lassitudes, les élégances, les maigreurs aristocratiques, les

raffinements de traits, ce qu'on pourrait appeler l'exquis et le suprême

de la femme délicate, il avait tâché de l'exprimer, de le dessiner dans

l'attitude, la nerveuse langueur, la minceur charmante, le caprice de

gestes, la distraction du sourire, l'errante pensée de plaisir ou

d'ennui de toutes ces femmes épanouies à l'air salin, au vent de la

côte, paresseuses et revivantes comme des plantes au soleil. De jolies

convalescentes au milieu des énergies de la nature,--c'était le

contraste qu'il avait cherché en faisant lever sous ses pinceaux, de

toutes ces marques de petits talons de Cendrillon semés sur la plage,

les figures qu'elles font rêver.

Le public ne vit rien de cette ambition de Coriolis dans son tableau

exposé chez un grand marchand de la rue Laffite.

Manette Salomon · 第 120 / 162 题