Pendant l'absence de Coriolis et son séjour à Trouville, Anatole avait
eu l'étonnement de voir changer la manière d'être de Manette avec lui.
La femme désagréable, froide et dédaigneuse, le tenant à distance, était
peu à peu devenue douce, prévenante, aimable. Coriolis revenu, elle
continua à parler à Anatole, à faire attention à lui, à le traiter en
ami de la maison. Et il semblait à Anatole que chaque jour la bonne
camaraderie de Manette prenait avec lui plus d'abandon et de
familiarité. Un rien de coquetterie lui paraissait s'échapper d'elle.
Dans ce qu'elle lui disait, dans les gestes dont elle le frôlait, dans
les longs silences à l'atelier, dans ces heures où elle l'enveloppait
d'elle-même sans lui parler, Anatole sentait quelque chose de cette
femme lui sourire, l'irriter, le tenter, l'appeler. Et un reste de ce
vieux sentiment qui n'était pas tout à fait mort lui revenait.
Une après-midi, il n'avait pas déjeuné ce jour-là à l'atelier:--Tiens!
Coriolis n'y est pas?--fit-il en trouvant Manette seule.
--Je ne l'ai pas entendu rentrer,--répondit Manette.
Et comme Anatole décrochait sa vareuse de travail:
--Oh! vous allez travailler? Il fait si chaud aujourd'hui... Voyons,
faites-moi une cigarette... et mettez-vous là... là...
Et se rangeant un peu sur le divan, où elle était étalée dans une pose
dénouée et vaincue par la paresse du Midi, elle ne se retira pas assez
pour qu'Anatole n'eût pas contre lui la chaleur de sa jupe vivante. A la
fois renversée en arrière et penchée sur elle-même, avec un mouvement
qui faisait bâiller un peu son peignoir négligemment déboutonné d'en
haut, elle passait, de temps en temps, sur le commencement de rondeur et
l'entre-deux moite de ses seins, la caresse distraite du bout de ses
doigts.
Elle ne parlait pas à Anatole, elle ne le regardait pas, elle n'avait
pas l'air de penser qu'il fût là. Rien d'elle ne s'occupait de lui. Et
cependant, il paraissait à Anatole que jamais il n'avait été si près de
la minute d'un caprice et de la faiblesse d'une femme. Le son de voix
avec lequel Manette lui avait dit de venir s'asseoir auprès d'elle, sa
jupe qu'elle laissait contre lui avec un peu de son corps, son abandon
de rêve, le joli jeu animé des muscles de ses bras à demi nus, sa main
laissant pendre sa cigarette éteinte, le demi-jour amoureux de la tente
de l'atelier où elle se tenait à demi couchée, l'ombre tendre allongeant
l'ombre de ses paupières sur le bleu adouci de ses yeux, ces passes
lentes, errantes, dont elle promenait le chatouillement sur sa gorge,
tout apportait peu à peu à Anatole ces séductions de volupté muette avec
lesquelles la femme allume et sollicite, sans un mot, sans un sourire,
rien qu'avec la tentation de sa mollesse et de son silence, l'audace des
sens de l'homme.
Un moment, il voulut s'arracher de là. Mais son regard rencontra le
regard de Manette, un de ces regards troublants qui laissent tout lire,
une provocation, un défi, une ironie, dans l'énigme d'un éclair...
D'un mouvement fou, Anatole se jeta sur elle et voulut l'enlacer; mais
Manette, glissant entre ses bras, l'arrêta net par un éclat de rire, au
milieu duquel elle cria deux ou trois fois:--Coriolis!
Et, debout, posée devant Anatole, elle lui jetait au visage l'insulte de
ce rire forcé de comédienne qui la secouait toute, et faisait onduler
son peignoir autour d'elle.
--Eh bien! quoi?--fit en entrant Coriolis.
--Elle le savait rentré,--se dit Anatole.
--Qu'est-ce qu'il y a?--reprit Coriolis intrigué de l'air penaud de son
ami, du rire interminable de Manette, et ne sachant trop quelle figure
faire entre eux deux.
--Ah! mon cher,--ricana Manette,--tu as un ami qui est galant
aujourd'hui... mais galant!...
Elle s'interrompit pour pouffer encore.
--Oh! une plaisanterie...--fit Anatole en cherchant son air le plus
naturel; et il rougit.
--Certainement... certainement... une plaisanterie,--et Manette tapota
enfantinement les joues de Coriolis.
Elle avait ce qu'elle voulait: une histoire qu'elle pouvait empoisonner,
une arme traîtresse en réserve pour combattre et tuer quand elle
voudrait l'amitié de coeur de Coriolis pour Anatole.