A la fin de l'été, Coriolis partait tout à coup seul pour les bains de
mer.
Il y restait un mois et en rapportait l'ébauche très-avancée d'un
tableau.
C'était la plage de Trouville par un beau jour d'août, vers les six
heures du soir, à l'heure où le soleil, s'abaissant sur la mer, fait
remonter de chaque vague les feux d'un miroir brisé, et jette dans l'air
plein de reflets une réverbération où les couleurs s'allument avec des
vivacités de fleurs.
Au premier plan, dans le coin à droite et à l'abri d'ombre de deux
cabanes de bain posées à angle droit, un baigneur aux formes
athlétiques, en chemise de flanelle rouge violacée par la mer et noircie
de mouillure à la ceinture, était debout sur ses larges pieds tannés
s'enfonçant dans le sable, auprès de Normandes assises, en jupons noirs
et en tricots noirs, le bonnet de coton tout blanc sur leurs figures au
teint de pomme, aux yeux d'avoués. De là partait le chemin de planches,
menant les pieds nus à la mer, qui faisait voir au bord du tableau comme
des corbeilles d'enfants renversées: des grappes, des tas de jolis
bébés, à moitié enterrés dans les trous que creusaient leurs petites
bêches et leurs grandes cuillers de bois; un fouillis de chevelures
blondes, de chairs roses, d'yeux noirs, de bras ronds, de mollets nus,
de jupons aux dents de dentelles, de chapeaux de petit marin, de
tabliers pleins de coquillages, de petites mains faisant des gâteaux de
sable dans des bols russes, de robes blanches au gros chou de rubans
dans le dos, un pêle-mêle d'où se détachaient deux petits garçons voués
au Sacré-Coeur, qui, tout en rouge des bottines à la casquette,
semblaient montrer là de la pourpre d'église.
Au milieu de ce petit monde éparpillé par terre, se levait un groupe de
jeunes gens tout habillés de velours noir, et dont les courtes braies
laissaient à découvert des bas à bandes bleues et rouges. Appuyés sur
des parasols de soie jaune doublés de vert, ils causaient avec deux
jeunes femmes qui laissaient pendre tout épars sur leurs burnous leurs
cheveux encore un peu pleurants et moites de la lame du matin; et l'une
des deux, tenant de sa main retournée la corde du mât des bains, faisait
sécher dessus et chatouiller de soleil sa blonde chevelure annelée,
qu'elle frottait, la tête un peu renversée, en se balançant doucement,
contre le chanvre vibrant.
Jeté en avant, ce groupe coupait la longue ligne de chaises adossées
contre le front des cabanes de bains, et qui allongeaient presque
jusqu'au fond de la toile la perspective des toilettes.
Là, sous le rose tendre et doux des ombrelles voltigeant sur les
visages, les poitrines, les épaules, étaient assises les baigneuses de
Trouville. Le pinceau du peintre y avait fait éclater, comme avec des
touches de joie, la gaieté de ces couleurs voyantes qu'harmonise la mer,
la fantaisie et le caprice des élégances nouvelles de ces dernières
années, cette Mode, prise à toutes les modes, qui semble mettre au bord
de l'infini un air de bal masqué dans un coin de Longchamp. Tout se
mêlait, se heurtait, les lainages bariolés des Pyrénées, les
saute-en-barque aux caracos, les mantelets de dentelle noire à des
vestes de jockey, les transparents de mousseline aux vareuses
coquelicot, les jupes de gaze de Chambéry aux paletots de cachemire
agrémentés de soies du Thibet. Çà et là, s'apercevait quelque joli
détail: un bout de pied sur un barreau de chaise montrait un bas
écossais, un chignon s'échappait d'un tricorne de paille, des lueurs
d'or pâle jouaient dans un creux de jupe maïs, la plume ocellée d'un
paon ou l'aile mordorée d'un faisan courait sur un chapeau, un peigne
d'or à lentilles de corail mordait la tête d'une brune, de grands
pendants d'or remuaient à un bout d'oreille rouge d'avoir été percée le
matin; et les lourds colliers d'ambre à gros grains, la grosse et riche
bijouterie des agrafes normandes, brillaient sur de coquettes roulières
rayées.
En avant des chaises s'étendait la plage avec son sable piétiné et plein
d'enfoncements de pas, la plage humide, brunissant vers la mer, et
coupée de _naus_ où se noyaient des morceaux de ciel.
Là allaient et venaient, avec un petit pas rapide qui se réchauffait du
frisson du bain, des promeneuses caressées de leur voile, la robe
troussée sur la jupe rouge, et découvrant leurs hautes bottines jaunes.
D'autres marchaient lentement, s'appuyant d'une main gauche et coquette
sur une grande canne, enveloppées les unes et les autres de ce
flottement d'étoffes, de ce voltigement de rubans par derrière que fait
la brise de la mer. Et là encore, des fillettes déchaussées, les jambes
nues et hâlées sous leur robe, couraient après les chiens errants de la
plage. Puis, sur des chaises groupées et semées, de petites sociétés
ramassées faisaient ces taches de pourpre et de blanc, ces taches
franches, brutales, criardes, qui jettent leur vie et leur fête dans
l'aveuglante et métallique clarté de ces paysages, sur le bleu dur du
ciel, sur le vert glauque et froid de la Manche. Au loin, un vieux
cheval ramenait au galop une cabane à flot; plus loin encore, au delà de
la dernière _nau_, avec cette touche nette et ce piquage de ton que
l'horizon de la mer donne aux promeneurs microscopiques qui la côtoyent,
se détachait une folle cavalcade d'enfants sur des ânes. Et tout au bout
de la plage, au bord de l'écume de la première vague, tout seul, un
vieux petit curé s'apercevait tout noir, lisant son bréviaire en
longeant l'immensité.