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Coriolis éprouvait une grande et cruelle déception devant l'indifférence

qui accueillait ses deux toiles à l'Exposition.

Le public, cette année-là, allait aux grands noms d'Ingres, de

Delacroix, de Decamps. Sa curiosité s'éparpillait sur les écoles

allemandes, anglaise, sur l'art étranger d'outre-Rhin, d'outre-mer. Son

attention avait trop à embrasser pour reconnaître et saluer les efforts

nouveaux de l'art français.

Il eut encore contre ses tableaux l'idée générale, l'opinion faite que

la question de la représentation du moderne en peinture, soulevée par

les essais, hardis jusqu'au scandale, d'un autre artiste, était

définitivement jugée. La critique ne voulut pas y revenir; et il se fit

entre elle et le public une tacite entente de parti pris pour ne pas

tenir compte à Coriolis du réalisme nouveau qu'il apportait, un réalisme

cherché en dehors de la bêtise du daguerréotype, de la charlatanerie du

laid, et travaillant à tirer de la forme typique, choisie, expressive

des images contemporaines, le style contemporain.

Son exposition n'eut aucun retentissement. On ne parla de lui que pour

le plaindre de cette singulière idée. Et, au moment de clôturer son

salon, dans un méprisant post-scriptum, le patriarche de l'éreintement

classique l'accablait sous ce cliché de sa critique:

«... Qu'il nous soit permis de parler ici, en finissant, de deux toiles

sur lesquelles notre critique nous semble appelée à dire un dernier mot.

Quoique le public en ait fait justice, il nous semble de notre devoir

d'insister sur le caractère de ces deux malheureuses tentatives, osées

par un peintre qui avait donné quelques promesses, et autour duquel la

camaraderie avait essayé de faire quelque bruit... Quand de tels

symptômes se produisent, quand le trouble de l'art se révèle par de tels

signes, il faut les enregistrer; c'est à ce prix seulement qu'on peut

suivre les déviations et les défaillances de l'école moderne... Comment

l'auteur de ces deux pauvres et regrettables toiles, un _Conseil de

révision_ et une _Messe de mariage_, n'a-t-il pas compris que la grande

peinture était incompatible avec la vulgarité, la réalité commune du

moderne? Comment n'a-t-il pas compris qu'il y avait presque un blasphème

à vouloir faire du nu, du nu divin, du nu sacré, avec le nu d'un

conscrit? Comment n'a-t-il pas compris que la toilette a besoin de

perdre son actualité et sa frivolité dans ce caractère de noblesse

éternelle et permanente que savent seuls lui attribuer les maîtres?... A

Dieu ne plaise que nous voulions décourager les jeunes talents! Mais il

y a là, nous ne pouvons le cacher, quoi qu'il nous coûte, un grand

abaissement. Peindre de tels sujets, c'est manquer à la haute et

primitive destination de la peinture, c'est descendre l'art à la

photographie de l'actualité. A quels abîmes de ce qu'on appelle

maintenant «le vrai contemporain» veut-on donc nous entraîner?

Supprimera-t-on dans la peinture l'intérêt moral, la perspective du

passé, tout ce qui force l'esprit à s'élever au dessus de l'atmosphère

commune? Nous ne pouvons nous défendre d'une pénible impression, en

songeant que c'est devant l'étranger, à l'Exposition des grandes oeuvres

de l'Europe en face de l'Allemagne, cette terre de la pensée qu'un

peintre français a eu le triste courage d'exposer de pareils

échantillons de la décadence de notre art... Sans doute, il n'y a pas à

craindre que de tels exemples prévalent jamais: la France, si fidèle au

sentiment et au bon sens de l'art, se rappellera toujours qu'elle est la

noble patrie du Poussin et de Le Sueur. Mais les esprits clairvoyants ne

peuvent s'empêcher de voir l'art actuel menacé, comme l'École grecque

après la mort d'Alexandre, d'une invasion de ces peintres de moeurs

vulgaires qu'on appelait alors des _rhyparographes_... Les barbares sont

toujours aux portes de l'art, ne l'oublions pas; et il importe à tous

ceux dont c'est la charge, à la critique, dont c'est la mission, au

gouvernement, dont c'est le devoir, de redoubler d'encouragements pour

les talents purs, honnêtes, se vouant dans l'ombre à la peinture sévère,

résistant aux basses sollicitations de la mode, du succès et du public,

défendant la tradition, disons-le, la religion de cet art élevé dont

l'École de Rome est le sanctuaire, l'asile et le palladium.»

Manette Salomon · 第 115 / 162 题