CIX

A peu près vers le temps où Chassagnol avait fait dans l'atelier sa

grande tirade sur le moderne, Coriolis s'était mis à attaquer deux

grandes toiles. Il y travaillait quinze mois, soutenu dans la fatigue,

le courage d'un si long effort, par la perspective de l'Exposition

universelle de 1855, qui, en rassemblant l'Art de tous les peuples,

allait donner le monde pour public à sa grande et hardie tentative.

A l'Exposition du 15 mai, ces deux toiles montraient en même temps que

le dégagement complet du coloriste annoncé par le _Bain turc_, un

renouvellement du peintre, de ses procédés, de ses aspirations, de son

genre. Dans ces deux compositions, intitulées, l'une: _Un Conseil de

révision_ et l'autre: _Un Mariage à l'église_, Coriolis apportait une

pâte de couleur se rapprochant de la belle pâte espagnole, de larges

harmonies solides et sévères, où ne restait plus rien des tons claquants

de sa première manière, une étude rigoureuse de la nature, une

accusation caractéristique de la réalité.

Le sujet de la première de ces toiles, la _Révision_, lui avait permis

ce mélange de l'habillé et du nu qu'autorisent si rarement les sujets

modernes. Des parties de corps superbes, un torse, un bras, une jambe,

un fragment d'une forme qui se rhabillait ou se déshabillait, se

détachaient çà et là. Au centre de la toile, sur l'estrade, devant les

personnages du bureau, les uniformes, les habits noirs officiels, les

têtes de fonctionnaires, l'académie d'un jeune homme examiné par le

chirurgien dressait la figure admirable du nu martial du dix-neuvième

siècle. Et des fonds de foule, dans la grande salle Saint-Jean,

s'agitaient avec les turbulences et les émotions des loges du _Cirque_

de Goya, dans ses lithographies de Bordeaux.

L'autre tableau de Coriolis, _Un Mariage à l'église_, représentait une

messe de première classe à Saint-Germain-des-Prés. Le moment choisi par

Coriolis était celui où le prêtre, faisant face au public, bénissait le

poêle levé par deux enfants, deux petites figures éphébiques ressemblant

à des génies de l'hyménée en collégiens. Derrière les mariés, se

voyaient les deux familles sur les fauteuils rouges de premier rang.

Beaucoup de femmes étaient complétement retournées ou de profil,

regardant les toilettes avec la vague émotion du mariage et de la messe

sur la figure. Des jeunes filles maigres, des virginités séchées,

pointaient çà et là. Du milieu de la légèreté des élégances, se levait,

dans une couleur puissante et magnifique, un suisse tenant de la main

gauche une hallebarde dont le fer de lance laissait pendre un ruban de

satin blanc: Coriolis l'avait peint de profil perdu, la bajoue et la

barbe grise rebroussées par son col de chemise, sa grosse oreille

détachée et coupée par le linge roide, son grand baudrier amarante et or

traversant son habit chamarré et lourd, ses basques se perdant sur ses

mollets bas et farnésiens, enfermés dans un coton blanc dont ils

faisaient crever les mailles. Au delà de la balustrade, dans les stalles

de bois, au-dessous des peintures, se dessinaient deux spirituelles

silhouettes de prêtres, en surplis, dont l'un se chatouillait les lèvres

avec le pompon de sa barrette; l'autre lisait l'office penché sur un

livre dont la tranche dorée avait une lueur de la flamme des cierges.

Dans le choeur, comme dans une rose de lumière, se perdaient des enfants

de choeur à ceintures bleues, à robes de dentelles, l'officiant en

chasuble d'or, l'autel d'or, avec son petit temple, les chandeliers, les

candélabres allumés et dont les feux montaient dans le scintillement

criard des verrières modernes. Pour repoussoir à toutes ces splendeurs,

un coin de bas côté près du choeur rassemblait, au-dessous d'un tronc

d'offrande, une vieille femme à genoux par terre, un bonnet sale et

troué laissant voir ses cheveux gris; une espèce de petite brune

mystique, en deuil de laine, les yeux au ciel, appuyée sur un parapluie,

avec un geste de Sainte d'ancien tableau qui pose ses mains sur un

instrument de supplice; une mère du peuple portant un enfant qui dormait

tout roide dans ses bras, et un tout jeune ouvrier, en veste et en

pantalon de cotonnade bleue, regardant la messe, les deux mains dans ses

poches, et une miche de pain sous le bras.

Manette Salomon · 第 114 / 162 题