Depuis quelque temps, Garnotelle venait assez souvent dîner chez
Coriolis.
Manette, qui commençait à donner sa petite opinion, le soutenait dans la
maison, disant à Coriolis qu'elle ne comprenait pas comment il vivait
entouré de gens qui ne lui étaient bons à rien, et pourquoi il
repoussait les avances d'un homme de talent, ayant un nom, une position,
de relation honorable, et capable plus tard de lui être utile dans le
chemin de son avenir.
Coriolis laissait Garnotelle revenir, non sans prendre un secret plaisir
aux chamaillades, aux petites disputes taquines, aux asticotages entre
Anatole et Garnotelle, chaque fois qu'ils se rencontraient ensemble.
Anatole se trouvait blessé du ton de Garnotelle à son égard, et il était
bien rare que sous l'excitation du vin, de la causerie, il n'_attrapât_
pas son ancien camarade.
Un soir, il ne lui avait encore rien dit.
--Eh bien! mon vieux,--fit-il après dîner, en allant s'asseoir auprès de
lui, et en lui frappant amicalement sur la cuisse,--on dit donc que tu
te présentes à l'Institut... Comment! nous allons avoir un ami qui a
encore des cheveux avec des palmes vertes?... Merci! de la chance...
--Oh! oh!--dit Garnotelle,--je me présente... mais voilà tout... Je sais
que je n'ai aucune chance... que je suis tout à fait indigne... Mon
Dieu! ce sont mes camarades... On m'a un peu forcé la main... Oh! je ne
serai pas nommé... Mais enfin, je l'avoue, je serais très-content,
très-flatté, si tu veux, que mon nom fût sur la liste des candidats...
--Tu la fais à la modestie? C'est comme tu voudras... Farceur, va!
laisse-moi donc tranquille... Tu as des chances, des chances... Tu ne te
figures pas toutes tes chances, tiens!
--Eh bien! veux-tu me faire l'amabilité de me les dire? tu
m'obligeras...
--Voici... D'abord, mon cher, tu n'es pas savant... Très-bon...
excellent... L'Institut, ça lui va... Rien à craindre... Pas d'articles
dans la _Revue des Deux Mondes_, pas même une brochure de cinquante
centimes sur la fabrication des couleurs... Tu sais cela aussi bien que
moi: un monsieur qui écrit... l'Institut, jamais! Et d'une... Comme
orateur, tu ne tires pas des feux d'artifice... tu es tempéré comme
métaphores... tu causes même mal... Encore très-bon, ça! Tu serais
brillant dans les salons, tu ferais de l'effet, de l'esprit, du bruit,
des mots, pour défendre l'Institut... Très-mauvais! Tu manquerais à la
gravité de sa cause, tu compromettrais la solennité du corps... Du
sérieux, du silence, voilà ce qu'il faut... et ce que tu as de
naissance... Et de deux! Tu ne travailles pas dans la solitude... Encore
une très-bonne note... Ça leur fait toujours peur d'un gaillard bizarre,
indépendant, pas soumis... Le monde où tu vas, parfait! On n'y a jamais
dit un mot contre l'Institut, c'est connu... Et puis, encore une bonne
chose, ce n'est pas du monde qui tire trop l'oeil... Tu l'as très-bien
choisi... Voilà quelque temps que lu n'as pas trop de Presse; on ne
parle pas trop de toi... une chance de plus... Ah ça! qu'est-ce qui te
manque, je te demande un peu? Tout, tu as tout!... Voyons, tiens... tu
ne montes pas à cheval... Très-important... Si l'on te voyait
cavalcader, tu comprends... Tu n'es pas d'une élégance exagérée...
Enfin, tu n'as pas un chic de gentleman... tu n'es pas même... je te dis
cela entre nous... tu n'es pas même, Dieu merci pour toi, d'une propreté
à effrayer,--fit Anatole en lui mettant le doigt sur des taches de son
collet d'habit.--Ah! si tu n'appelles pas tout cela des chances!...
Comment! tu n'as rien qui te fasse remarquer, rien dans toute ta
personne qui soit voyant... tu ressembles à tout le monde, des pieds à
la tête... tu es arrivé, gros malin! à n'avoir pas de personnalité du
tout... et tu viens nous dire que l'Institut ne voudra pas de toi!...
Mais tu es l'idéal de l'Institut: ils te rêvent!
--Tu es très-amusant,--dit Garnotelle d'un air piqué.
--Et, quand à tout cela il vient s'ajouter la protection d'un bonhomme
de là, qui voit dans le charmant garçon qui se présente le mari futur de
mademoiselle sa fille...
--Oh! il n'y a rien de fait,--dit vivement Garnotelle, tout étonné de ce
que savait Anatole,--et je te prierai de ne pas parler d'une personne...
--Charmante!... mais pas jolie, à ce qu'on dit... Oh! je la laisse! oh!
je la laisse!...--fit Anatole avec une intonation de Sainville; et il se
versa le second verre d'eau-de-vie qui montait la verve de ses charges,
les poussait à une sorte d'insistance et de ténacité acharnée.
--Enfin, mon cher, mes compliments. Ce ne serait que la nièce d'un
membre de l'Institut que tu serais encore un veinard, et un joli! Il y a
des camarades... et qui étaient forts... qui n'ont jamais pu arriver à
s'approcher de l'Académie autrement que par des femmes qui connaissaient
du monde de la boutique, et qui assistaient aux grandes séances... Mais
toi...
Garnotelle fit un geste d'impatience.
--Ah çà! mon cher, est-ce que tu me crois assez bête pour que je ne
trouve pas ça tout simple... qu'un beau-père tâche de repasser sa
contre-marque à son gendre, et de lui avoir un petit fauteuil à côté de
lui, sous la coupole? Mais ça se fait dans les meilleures sociétés...
C'est même dans les lois de la nature, tu ne trouves pas? Autrefois, on
avait des idées bêtes dans ce corps de vieux immortels: ils se
figuraient qu'un artiste était fait pour vivre pour l'art... Un jeune
artiste qui se mariait dans une famille chouette et posée, c'était pour
eux un _habile_, un _monsieur_... Mais aujourd'hui...
--Tiens! moi, je vais te dire ce que tu es, toi...--fit Garnotelle, avec
une certaine animation, en lui coupant la parole,--tu es un blagueur! La
blague t'a mangé, mon cher, et tu ne feras jamais que cela, des blagues!
--Vous êtes assommant, Anatole,--dit Manette.--Vous êtes toujours à
tourmenter Garnotelle, n'est-ce pas, Coriolis? Moi, qui déteste qu'on se
dispute... C'est si bon d'être un peu tranquille, après son dîner... à
causer gentiment...
--Ah! si l'on ne peut plus rire maintenant!--fit Anatole.--Eh bien!
quoi, parce qu'on bave un peu sur ses contemporains?... Et puis ça
l'amuse, Garnotelle... N'est-ce pas que ça t'amuse, mon vieux
Garnotelle?