CVIII

En devenant mère, Manette était devenue une autre femme. Le modèle avait

été tué soudainement, il était mort en elle. La maternité, en touchant

son corps, en avait enlevé l'orgueil. Et en même temps une grande

révolution intérieure s'était faite secrètement au fond d'elle. Elle

s'était renouvelée et avait changé de nature, comme dans un dédoublement

de son existence qui aurait porté en avant d'elle et de son présent tout

son coeur et toutes ses pensées. Elle avait fini d'être la créature

paresseuse d'esprit et de corps, d'instinct bohême, satisfaite d'une

inertie de bien-être et d'un bonheur d'Orientale. Des entrailles de la

mère, la juive avait jailli. Et la persévérance froide, l'entêtement

résolu, la rapacité originelle de sa race, s'étaient levés des semences

de son sang, dans de sourdes cupidités passionnées de femme rêvant de

l'argent sur la tête de son enfant.

Pourtant ce fond de son amour de mère restait enfoncé et caché chez

Manette. Elle ne montrait rien de ces avidités ambitieuses qui

s'agitaient en elle. Elle n'avait point demandé au père de reconnaître

son fils. Même à ces moments d'effusion qui suivent les couches, dans

ces heures où la femme est comme une malade douce et sacrée, elle

n'avait pas laissé échapper un mot, une allusion au sort de ce fils.

Jamais il ne lui était échappé une de ces paroles qui cherchent et

tâtent, dans la charité ou la générosité d'un homme, le père d'un enfant

naturel. Elle avait paru vouloir toujours, au contraire, écarter de

Coriolis toute idée d'avenir, toute préoccupation d'engagement et de

lien. Ce qui couvait en elle, les nouvelles et hardies convoitises

éveillées par ses sentiments maternels, ne se trahissaient au dehors que

par de longues absorptions dans lesquelles brillait son regard clair.

Elle attendait: elle n'avait ni hâte, ni précipitation. Le temps était

pour elle, le temps qu'elle voyait tous les jours, autour d'elle,

apporter à ses semblables, à d'anciennes camarades, la fortune de leurs

rêves, faire monter des modèles à la société, au mariage, à la richesse,

donner à celle-ci le nom et l'argent d'un marchand de châles, à

celle-là, un château et une couronne de comtesse: elle le laissait agir,

patiente et ferme dans l'assurance de ses espérances. Elle se confiait

aux circonstances, aux hasards favorables, à la Providence de l'imprévu,

à ces pouvoirs mystérieux qui semblent encore, aux héritiers du peuple

d'Israël, chargés de mener à bien leurs affaires; elle se confiait à

l'avenir que fait aux Juifs le Dieu des Juifs. Comme toutes ses

pareilles, elle avait ce restant de croyances, la foi insolente dans sa

chance, la certitude religieuse de son bonheur, de l'arrivée de tout ce

qu'elle désirait. «Moi, d'abord,--disait-elle tranquillement,--je suis

d'une religion où tout réussit.»

Manette Salomon · 第 113 / 162 题