Lentement Manette avait pris sa place dans l'intérieur. Elle s'y était
peu à peu et de jour en jour installée, établie. De cette pose dans la
maison qu'a la maîtresse, dont le paquet d'affaires est tout fait dans
la commode, de la pose sur la branche où la femme, mal à l'aise avec les
gens, effarouchée de ce qui entre, humble, inquiète, furtive, tremble au
vent comme une chose aux ordres d'un caprice, toute prête au balayage du
lendemain, elle s'était élevée à l'aisance, à l'équilibre, à cet air de
maîtresse de maison qui laisse voir dans toute une femme, dans son
geste, son ton, sa voix, dans l'épanouissement de sa robe sur un divan,
qu'elle est chez elle chez son amant. Elle avait passé le temps où les
domestiques s'adressent à l'homme, et consultent du regard Monsieur
avant de faire ce que dit Madame: ses ordres commençaient à être pour le
service la volonté de Coriolis. Les camarades qui venaient à l'atelier
ne la traitaient plus avec leur premier sans-façon: il y avait chez eux
comme un accord tacite pour reconnaître en elle la maîtresse officielle,
la femme à demeure, ancrée dans le domicile, dans la vie de leur ami,
montée à l'espèce de dignité d'une liaison quasi-conjugale. Devant elle,
la conversation devenait moins libre, prenait un ton qui la respectait à
peu près comme une personne mariée; et un jour qu'Anatole avait lancé un
mot un peu vif, Coriolis lui dit un: «Où te crois-tu?» si sérieusement,
que Manette elle-même ne put s'empêcher d'en rire.
Manette avait eu à peine besoin de travailler à ce changement. Il
s'était fait presque tout seul, par le courant naturel des choses, par
la lente et progressive infiltration de l'influence féminine, par
l'habitude, par l'oreiller, par la succession de ces accroissements,
pareils aux alluvions du concubinage, grandissant la position, le
pouvoir, l'initiative de la maîtresse avec tout ce qui se détache à la
longue, dans l'amollissement du ménage, de la force de l'homme pour
aller à la faiblesse de la femme.
Et maintenant Manette n'était plus seulement la maîtresse: elle était
une mère.