CVI

Coriolis devenait casanier, presque sauvage. Il avait l'horreur de

s'habiller, refusait les invitations, n'allait plus nulle part. L'homme

de travail, d'incubation, ne se plaisait plus que dans le recueillement

de l'intérieur, la tranquillité du coin du feu, le négligé de la vareuse

et des pantoufles.

Le soir, après dîner, dans son atelier, il fumait de longues pipes

méditatives; puis, au milieu de la causerie de deux ou trois amis qui

étaient venus manger sa soupe, il se mettait à dessiner et crayonnait

jusqu'à minuit.

Un soir qu'il dessinait ainsi, seul avec Chassagnol et Anatole:

--Eh bien!--lui dit Chassagnol, en regardant ce qu'il jetait sur le

papier, un souvenir de la rue,--toi qui me blaguais quand je te disais

qu'il y avait quelque chose là... Il me semble que tu y viens...

--Eh bien! oui, j'y viens... Je me débattais contre moi-même en te

combattant... Je me gendarmais, je ne voulais pas... J'étais dans une

autre chose... C'est le diable... On ne veut pas reconnaître qu'on se

blouse... Tiens! ç'a été fini à ma dernière maladie... La turquerie,

bonsoir! Je lui ai fait mes adieux en croyant mourir... Maintenant,

c'est mort... Et tu me vois depuis ce temps-là... désorienté... Tiens!

c'est le mot... un homme qui cherche... qui essaye de se raccrocher...

Enfin, ce qu'il y a de sûr, c'est que je vais passer à d'autres

exercices... Tu verras ce que je veux faire...

--Bravo! Le moderne... vois-tu, le moderne, il n'y a que cela... Une

bonne idée que tu as là... Eh bien! vrai, ça me fait plaisir, beaucoup

de plaisir... parce que... écoute... Je me disais: Coriolis qui a ça, un

tempérament, qui est doué, lui qui est quelqu'un, un nerveux, un

sensitif... une machine à sensations... lui qui a des yeux... Comment!

il a son temps devant lui, et il ne le voit pas! Non, il ne le voit pas,

cet animal-là... Non, non, non...--répéta Chassagnol avec un rire bête

et fou qui ricanait.--Mais, est-ce que tous les peintres, les grands

peintres de tous les temps, ce n'est pas de leur temps qu'ils ont dégagé

le Beau? Est-ce que tu crois que ça n'est donné qu'à une époque, qu'à un

peuple, le beau? Mais tous les temps portent en eux un Beau, un Beau

quelconque, plus ou moins à fleur de terre, saisissable et

exploitable... C'est une question de creusage, ça... Il se peut que le

Beau d'aujourd'hui soit enveloppé, enterré, concentré... Il faut

peut-être, pour le trouver, de l'analyse, une loupe, des yeux de myope,

des procédés de physiologie nouveaux... Voyons, tiens, Balzac? Est-ce

que Balzac n'a pas trouvé des grandeurs dans l'argent, le ménage, la

saleté des choses modernes? dans un tas de choses où les siècles passés

n'avaient pas vu pour deux liards d'art? Et il n'y aurait plus rien pour

l'artiste dans l'ordre des choses plastiques, plus d'inspiration d'art

dans le contemporain!... Je sais bien, le costume, l'habit noir... On

vous jette toujours ça au nez, l'habit noir! Mais s'il y avait un

Bronzino dans notre école, je réponds qu'il trouverait un fier style

dans un Elbeuf. Et si Rembrandt revenait... crois-tu qu'un habit noir

peint par lui ne serait pas une belle chose?... Il y a eu des peintres

de brocard, de soie, de velours, d'étoffes de luxe, d'habits de nuage...

Eh bien! il faut maintenant un peintre du drap: il viendra... et il fera

des choses superbes, toutes neuves, tu verras, avec ce noir d'affaires

de notre vie sociale... Ah! cette question-là, la question du moderne,

on la croit vidée, parce qu'il y a eu cette caricature du Vrai de notre

temps, un épatement de bourgeois: le _réalisme_!... parce qu'un monsieur

a fait une religion en chambre avec du laid bête, du vulgaire mal

ramassé et sans choix, du moderne... bas, ça me serait égal, mais

commun, sans caractère, sans expression, sans ce qui est la beauté et la

vie du Laid dans la nature et dans l'art: le _style_! dont tu faisais si

justement l'autre jour le génie, la griffe du lion, chez un peintre...

Et puis quoi, le Laid? ce n'est qu'une ombre de ce monde-ci, si vilain

qu'il soit. A côté de la rue, il y a le salon... à côté de l'homme, il y

a la femme... la femme moderne... Je te demande si une Parisienne, en

toilette de bal, n'est pas aussi belle pour les pinceaux que la femme de

n'importe quelle civilisation? Un chef-d'oeuvre de Paris, la robe,

l'allure, le caprice, le chiffonnement de tout, de la jupe et de la

mine!... et dire que cette femme-là, la femme du dix-neuvième siècle, la

poupée sublime, tu ne l'as pas encore vue dans un tableau d'une valeur

de deux sous... Pourquoi? On n'a jamais pu savoir... Ah! les lisières,

les exemples, les traditions, les anciens, la pierre du passé sur

l'estomac!... Sais-tu sur quoi me semblent donner les ateliers d'à

présent? tiens! sur le cimetière de l'Idéal... Mais vois donc David,

David qui a jeté pour trente ans d'Hersilie dans les boîtes à couleur,

David n'a fait qu'un morceau de passion, qu'un tableau qui vit: son

Marat!... Le moderne, tout est là. La sensation, l'intuition du

contemporain, du spectacle qui vous coudoie, du présent dans lequel vous

sentez frémir vos passions et quelque chose de vous... tout est là pour

l'artiste, depuis l'âge d'Égine jusqu'à l'âge de l'Institut... Ah! je

sais, il y a des articles de rêveurs, des enfileurs de phrases à sang

blanc pour vous dire qu'il faut s'abstraire de son époque, remonter au

répertoire du canon ancien des sujets et de l'intérêt! L'hiératisme

alors? Des farces enfoncées par la vapeur et 1789!... ça rentre dans les

individus métempsycosistes et transposés qui ont besoin que les choses

où les gens aient cinq cents ans sur le dos pour leur trouver de la

noblesse, de l'actualité ou du génie... Le dix-neuvième siècle ne pas

faire un peintre! mais c'est inconcevable... Je n'y crois pas... Un

siècle qui a tant souffert, le grand siècle de l'inquiétude des sciences

et de l'anxiété du vrai... Un Prométhée raté, mais un Prométhée... un

Titan, si tu veux, avec une maladie de foie... un siècle comme cela,

ardent, tourmenté, saignant, avec sa beauté de malade, ses visages de

fièvre, comment veux-tu qu'il ne trouve pas une forme pour s'exprimer,

qu'il ne jaillisse pas dans un art, dans un génie à trouver, et qui se

trouvera... Après ce grand grisailleur douloureux, Géricault, il y a eu

un homme, tiens! Delacroix... c'était peut-être l'homme à cela... un

tempérament tout nerfs, un malade, un agité, le passionné des

passionnés... Mais il n'a rien vu qu'à travers le romantisme, une

bêtise, un idéalisme de pittoresque... Et pourtant, que de choses dans

ce sacré dix-neuvième siècle!... C'est que, sacristi! il y en a pour

tous les goûts... Si c'est trop petit pour vous, les moeurs du temps,

les scènes, la rue qui passe, vous avez aussi du grand, du gigantesque,

de l'épique dans ce temps-ci... Vous pouvez être un peintre d'histoire

du dix-neuvième siècle... et un fier! toucher à des émotions humaines

qui seront un jour aussi classiques, aussi consacrées que les plus

vieilles! L'Empire, tenez! il y a de quoi se promener, même après

Gros... Homère, toujours Homère! Et l'Homère de l'Institut! Mais nous

avons eu, depuis Achille, un monsieur qui faisait des épopées à la

journée, un certain Napoléon qui ramassait tous les jours de la gloire à

peindre... L'incendie de Moscou, voyons, ça peut bien tenir à côté de

l'embrasement de Troie... et la retraite des Dix Mille a peut-être un

peu pâli depuis la retraite de Russie... Voilà des cadres! voilà des

pages! Il y a tous les soleils là-dedans, et de l'homérique tant qu'on

en veut! Des grands tableaux, des tableaux d'histoire, mais le moderne

en a donné des programmes aussi magnifiques que les plus beaux du

monde... Depuis 1789, il en pleut des scènes dans les révolutions de

France, qui sont grandes... comme nous!... La Terreur, ce sont nos

Atrides!... Tiens! prends la Vendée, et dans la Vendée le passage de la

Loire à Saint-Florent-le-Vieux... Figure-toi l'_Iliade_ et le _Dernier

des Mohicans_!... le demi-cercle de la colline... la vaste plage...

quatre-vingt mille personnes entassées... l'eau où l'on entre... les

chevaux qu'on pousse... l'incendie, la fumée, les _bleus_ par

derrière... La Loire jaune, plate et large avec une île au milieu comme

un radeau... et le bord, là-bas, noir de gens passés et plein de leur

murmure... Une vingtaine de mauvaises barques pour passer tout cela...

les barques de Michel-Ange dans le _Jugement dernier_!... Devant,

pêle-mêle, les prisonniers républicains, les chapeaux avec des

sacrés-coeurs, Bonchamps qui agonise, Lescure mourant sur un matelas

porté par deux piques, les pieds dans des serviettes... et des femmes,

des enfants, des vieillards, des blessés, un peuple, la migration d'une

guerre civile en déroute!... Et là-dedans des déguisements, comme ces

cavaliers avec de vieux jupons, ces officiers avec des turbans pris au

théâtre de la Flèche, la défroque du _Roman comique_ tombée sur l'épaule

d'une légion thébaine... Quel tableau! hein! quel tableau!... C'est

grand comme le Passage du Nil!

--Oui, dit Coriolis profondément absorbé, et ne paraissant pas

entendre.--Oui, rendre cela avec un dessin qui ne serait ni antique ni

renaissance...

--Ça ne te satisfait pas, la main de Michel-Ange?--dit Anatole en levant

le nez, dans le fond de l'atelier, d'un volume de l'_Illustration_.

--La main de Michel-Ange, qui n'en est pas d'abord, de Michel-Ange... Et

puis, non, ce n'est pas ça... Il faudrait une ligne à trouver qui

donnerait juste la vie, serrerait de tout près l'individu, la

particularité, une ligne vivante, humaine, intime, où il y aurait

quelque chose d'un modelage de Houdon, d'une préparation de La Tour,

d'un trait de Gavarni... Un dessin qui n'aurait pas appris à dessiner,

qui serait devant la nature comme un enfant, un dessin... Je sais bien,

c'est bête ce que je dis... plus vrai que tous les dessins que j'ai vus,

un dessin... oui, plus humain, ça me rend mon idée.

Manette Salomon · 第 111 / 162 题