Coriolis devenait casanier, presque sauvage. Il avait l'horreur de
s'habiller, refusait les invitations, n'allait plus nulle part. L'homme
de travail, d'incubation, ne se plaisait plus que dans le recueillement
de l'intérieur, la tranquillité du coin du feu, le négligé de la vareuse
et des pantoufles.
Le soir, après dîner, dans son atelier, il fumait de longues pipes
méditatives; puis, au milieu de la causerie de deux ou trois amis qui
étaient venus manger sa soupe, il se mettait à dessiner et crayonnait
jusqu'à minuit.
Un soir qu'il dessinait ainsi, seul avec Chassagnol et Anatole:
--Eh bien!--lui dit Chassagnol, en regardant ce qu'il jetait sur le
papier, un souvenir de la rue,--toi qui me blaguais quand je te disais
qu'il y avait quelque chose là... Il me semble que tu y viens...
--Eh bien! oui, j'y viens... Je me débattais contre moi-même en te
combattant... Je me gendarmais, je ne voulais pas... J'étais dans une
autre chose... C'est le diable... On ne veut pas reconnaître qu'on se
blouse... Tiens! ç'a été fini à ma dernière maladie... La turquerie,
bonsoir! Je lui ai fait mes adieux en croyant mourir... Maintenant,
c'est mort... Et tu me vois depuis ce temps-là... désorienté... Tiens!
c'est le mot... un homme qui cherche... qui essaye de se raccrocher...
Enfin, ce qu'il y a de sûr, c'est que je vais passer à d'autres
exercices... Tu verras ce que je veux faire...
--Bravo! Le moderne... vois-tu, le moderne, il n'y a que cela... Une
bonne idée que tu as là... Eh bien! vrai, ça me fait plaisir, beaucoup
de plaisir... parce que... écoute... Je me disais: Coriolis qui a ça, un
tempérament, qui est doué, lui qui est quelqu'un, un nerveux, un
sensitif... une machine à sensations... lui qui a des yeux... Comment!
il a son temps devant lui, et il ne le voit pas! Non, il ne le voit pas,
cet animal-là... Non, non, non...--répéta Chassagnol avec un rire bête
et fou qui ricanait.--Mais, est-ce que tous les peintres, les grands
peintres de tous les temps, ce n'est pas de leur temps qu'ils ont dégagé
le Beau? Est-ce que tu crois que ça n'est donné qu'à une époque, qu'à un
peuple, le beau? Mais tous les temps portent en eux un Beau, un Beau
quelconque, plus ou moins à fleur de terre, saisissable et
exploitable... C'est une question de creusage, ça... Il se peut que le
Beau d'aujourd'hui soit enveloppé, enterré, concentré... Il faut
peut-être, pour le trouver, de l'analyse, une loupe, des yeux de myope,
des procédés de physiologie nouveaux... Voyons, tiens, Balzac? Est-ce
que Balzac n'a pas trouvé des grandeurs dans l'argent, le ménage, la
saleté des choses modernes? dans un tas de choses où les siècles passés
n'avaient pas vu pour deux liards d'art? Et il n'y aurait plus rien pour
l'artiste dans l'ordre des choses plastiques, plus d'inspiration d'art
dans le contemporain!... Je sais bien, le costume, l'habit noir... On
vous jette toujours ça au nez, l'habit noir! Mais s'il y avait un
Bronzino dans notre école, je réponds qu'il trouverait un fier style
dans un Elbeuf. Et si Rembrandt revenait... crois-tu qu'un habit noir
peint par lui ne serait pas une belle chose?... Il y a eu des peintres
de brocard, de soie, de velours, d'étoffes de luxe, d'habits de nuage...
Eh bien! il faut maintenant un peintre du drap: il viendra... et il fera
des choses superbes, toutes neuves, tu verras, avec ce noir d'affaires
de notre vie sociale... Ah! cette question-là, la question du moderne,
on la croit vidée, parce qu'il y a eu cette caricature du Vrai de notre
temps, un épatement de bourgeois: le _réalisme_!... parce qu'un monsieur
a fait une religion en chambre avec du laid bête, du vulgaire mal
ramassé et sans choix, du moderne... bas, ça me serait égal, mais
commun, sans caractère, sans expression, sans ce qui est la beauté et la
vie du Laid dans la nature et dans l'art: le _style_! dont tu faisais si
justement l'autre jour le génie, la griffe du lion, chez un peintre...
Et puis quoi, le Laid? ce n'est qu'une ombre de ce monde-ci, si vilain
qu'il soit. A côté de la rue, il y a le salon... à côté de l'homme, il y
a la femme... la femme moderne... Je te demande si une Parisienne, en
toilette de bal, n'est pas aussi belle pour les pinceaux que la femme de
n'importe quelle civilisation? Un chef-d'oeuvre de Paris, la robe,
l'allure, le caprice, le chiffonnement de tout, de la jupe et de la
mine!... et dire que cette femme-là, la femme du dix-neuvième siècle, la
poupée sublime, tu ne l'as pas encore vue dans un tableau d'une valeur
de deux sous... Pourquoi? On n'a jamais pu savoir... Ah! les lisières,
les exemples, les traditions, les anciens, la pierre du passé sur
l'estomac!... Sais-tu sur quoi me semblent donner les ateliers d'à
présent? tiens! sur le cimetière de l'Idéal... Mais vois donc David,
David qui a jeté pour trente ans d'Hersilie dans les boîtes à couleur,
David n'a fait qu'un morceau de passion, qu'un tableau qui vit: son
Marat!... Le moderne, tout est là. La sensation, l'intuition du
contemporain, du spectacle qui vous coudoie, du présent dans lequel vous
sentez frémir vos passions et quelque chose de vous... tout est là pour
l'artiste, depuis l'âge d'Égine jusqu'à l'âge de l'Institut... Ah! je
sais, il y a des articles de rêveurs, des enfileurs de phrases à sang
blanc pour vous dire qu'il faut s'abstraire de son époque, remonter au
répertoire du canon ancien des sujets et de l'intérêt! L'hiératisme
alors? Des farces enfoncées par la vapeur et 1789!... ça rentre dans les
individus métempsycosistes et transposés qui ont besoin que les choses
où les gens aient cinq cents ans sur le dos pour leur trouver de la
noblesse, de l'actualité ou du génie... Le dix-neuvième siècle ne pas
faire un peintre! mais c'est inconcevable... Je n'y crois pas... Un
siècle qui a tant souffert, le grand siècle de l'inquiétude des sciences
et de l'anxiété du vrai... Un Prométhée raté, mais un Prométhée... un
Titan, si tu veux, avec une maladie de foie... un siècle comme cela,
ardent, tourmenté, saignant, avec sa beauté de malade, ses visages de
fièvre, comment veux-tu qu'il ne trouve pas une forme pour s'exprimer,
qu'il ne jaillisse pas dans un art, dans un génie à trouver, et qui se
trouvera... Après ce grand grisailleur douloureux, Géricault, il y a eu
un homme, tiens! Delacroix... c'était peut-être l'homme à cela... un
tempérament tout nerfs, un malade, un agité, le passionné des
passionnés... Mais il n'a rien vu qu'à travers le romantisme, une
bêtise, un idéalisme de pittoresque... Et pourtant, que de choses dans
ce sacré dix-neuvième siècle!... C'est que, sacristi! il y en a pour
tous les goûts... Si c'est trop petit pour vous, les moeurs du temps,
les scènes, la rue qui passe, vous avez aussi du grand, du gigantesque,
de l'épique dans ce temps-ci... Vous pouvez être un peintre d'histoire
du dix-neuvième siècle... et un fier! toucher à des émotions humaines
qui seront un jour aussi classiques, aussi consacrées que les plus
vieilles! L'Empire, tenez! il y a de quoi se promener, même après
Gros... Homère, toujours Homère! Et l'Homère de l'Institut! Mais nous
avons eu, depuis Achille, un monsieur qui faisait des épopées à la
journée, un certain Napoléon qui ramassait tous les jours de la gloire à
peindre... L'incendie de Moscou, voyons, ça peut bien tenir à côté de
l'embrasement de Troie... et la retraite des Dix Mille a peut-être un
peu pâli depuis la retraite de Russie... Voilà des cadres! voilà des
pages! Il y a tous les soleils là-dedans, et de l'homérique tant qu'on
en veut! Des grands tableaux, des tableaux d'histoire, mais le moderne
en a donné des programmes aussi magnifiques que les plus beaux du
monde... Depuis 1789, il en pleut des scènes dans les révolutions de
France, qui sont grandes... comme nous!... La Terreur, ce sont nos
Atrides!... Tiens! prends la Vendée, et dans la Vendée le passage de la
Loire à Saint-Florent-le-Vieux... Figure-toi l'_Iliade_ et le _Dernier
des Mohicans_!... le demi-cercle de la colline... la vaste plage...
quatre-vingt mille personnes entassées... l'eau où l'on entre... les
chevaux qu'on pousse... l'incendie, la fumée, les _bleus_ par
derrière... La Loire jaune, plate et large avec une île au milieu comme
un radeau... et le bord, là-bas, noir de gens passés et plein de leur
murmure... Une vingtaine de mauvaises barques pour passer tout cela...
les barques de Michel-Ange dans le _Jugement dernier_!... Devant,
pêle-mêle, les prisonniers républicains, les chapeaux avec des
sacrés-coeurs, Bonchamps qui agonise, Lescure mourant sur un matelas
porté par deux piques, les pieds dans des serviettes... et des femmes,
des enfants, des vieillards, des blessés, un peuple, la migration d'une
guerre civile en déroute!... Et là-dedans des déguisements, comme ces
cavaliers avec de vieux jupons, ces officiers avec des turbans pris au
théâtre de la Flèche, la défroque du _Roman comique_ tombée sur l'épaule
d'une légion thébaine... Quel tableau! hein! quel tableau!... C'est
grand comme le Passage du Nil!
--Oui, dit Coriolis profondément absorbé, et ne paraissant pas
entendre.--Oui, rendre cela avec un dessin qui ne serait ni antique ni
renaissance...
--Ça ne te satisfait pas, la main de Michel-Ange?--dit Anatole en levant
le nez, dans le fond de l'atelier, d'un volume de l'_Illustration_.
--La main de Michel-Ange, qui n'en est pas d'abord, de Michel-Ange... Et
puis, non, ce n'est pas ça... Il faudrait une ligne à trouver qui
donnerait juste la vie, serrerait de tout près l'individu, la
particularité, une ligne vivante, humaine, intime, où il y aurait
quelque chose d'un modelage de Houdon, d'une préparation de La Tour,
d'un trait de Gavarni... Un dessin qui n'aurait pas appris à dessiner,
qui serait devant la nature comme un enfant, un dessin... Je sais bien,
c'est bête ce que je dis... plus vrai que tous les dessins que j'ai vus,
un dessin... oui, plus humain, ça me rend mon idée.