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L'intérieur de Coriolis était toujours heureux. Anatole continuait à y

jeter sa gaieté, ses folies gamines. Manette y mettait l'enchantement de

sa personne.

Quand elle était là, dans l'atelier, vêtue d'une robe blanche, sur

laquelle tranchait un petit châle d'enfant d'un rouge sang de boeuf, la

taille dénouée et toute alanguie des paresses de la femme grosse, belle

d'une beauté nonchalante, épanouie, rayonnante,--Coriolis oubliait tout.

Une tendresse reconnaissante s'était peu à peu glissée dans son amour

pour cette femme qui remplissait et animait sa maison, lui faisait la

vie coulante et facile, lui épargnait les tracas du ménage, mettait chez

lui un de ces gouvernements légers qu'on ne voit pas et qu'on ne sent

pas.

Entre Manette et lui, il y avait tous les rapprochements qui font du

modèle la maîtresse naturelle de l'artiste. Au milieu de cette ignorance

de peuple qui ne lui déplaisait pas, Coriolis lui trouvait le charme de

ces connaissances qu'ont les femmes grandies dans les ateliers. Manette

avait vu peindre et savait comment se fait de la peinture. Les choses du

métier de l'art lui étaient familières: elle en connaissait le nom et

l'usage. Elle ne disait pas de bêtises bourgeoises devant une toile.

Elle respectait le silence d'un homme à son chevalet. Elle s'entendait à

laver des brosses, et elle reconnaissait vaguement des tons distingués

dans une toile. En un mot, elle était «_du bâtiment_».

Coriolis lui savait encore gré d'autres agréments. Elle lui plaisait en

se suffisant à elle-même, en se tenant compagnie, en se passant des

sociétés de femmes, en ne voyant point d'amies. Elle lui plaisait par sa

froideur au plaisir, sa paresseuse sérénité, son air content dans cette

existence paisible et monotone. Elle avait un ensemble de qualités

soumises, une docilité gracieuse à ce qu'il disait, à ce qu'il voulait,

une obéissance à ses idées, une sorte d'aimable effacement de caractère:

elle ne laissait guère échapper que de petites susceptibilités sur des

mots, des phrases qu'elle ne comprenait pas et qui, tout à coup lui

mettant un coup de rouge aux pommettes, la rendaient un moment boudeuse

ou colère avec de petits gestes de sauvagerie méchante.

Aussi un attachement de gratitude et de confiance venait-il à Coriolis

pour cette maîtresse si peu absorbante, d'apparence si détachée de tout

désir de domination, et qu'il voyait, repliée sur elle-même, ennuyée

d'en sortir, fatiguée d'allonger sa pensée aux choses à côté d'elle.

Elle était pour lui dans sa vie du calme et du repos, une compagnie

bonne pour ses nerfs d'artiste. Dans sa société tranquille, sa douce

présence, les demi-paroles de sa bouche, les demi-caresses de ses mains,

il y avait comme un mol apaisement qui berçait les fatigues du peintre,

endormait ses contrariétés, ses prévisions mauvaises, ses tourments

d'imagination...

Et il lui semblait que cette jolie créature apathique dégageait autour

d'elle la paix, la santé, la matérialité d'un bonheur hygiénique.

Manette Salomon · 第 110 / 162 题