CIII

Les amis de Coriolis s'étaient étonnés de ne pas le voir commencer

quelque grand morceau, une oeuvre importante à son retour de

Fontainebleau, après un si long repos. Des mois se passaient: Coriolis

continuait à ne rien jeter sur la toile. Il sortait toute la journée, et

s'en allait errer dans Paris.

Il battait les quartiers les plus éloignés et les plus opposés; il

coudoyait les populations les plus diverses. Il allait, marchant devant

lui, fouillant, d'un oeil chercheur, dans les multitudes grises, dans

les mêlées des foules effacées; tout à coup, s'arrêtant et comme frappé

d'immobilité devant un aspect, une attitude, un geste, l'apparition d'un

dessin sortant d'un groupe. Puis, accroché par un individu bizarre, il

se mettait à suivre, pendant des heures, l'originalité d'une silhouette

excentrique. Les passants se troublaient, s'inquiétaient presque de

l'inquisition ardente, de la fixité pénétrante de ce regard qui les

gênait, se promenait sur eux, leur faisait l'effet de les creuser et de

les pénétrer à fond.

Quelquefois, tirant de sa poche un petit carnet grand comme la moitié de

la main, il jetait dessus deux ou trois de ces coups de crayon qui

attrapent l'instantanéité d'un mouvement. Il fixait d'un trait l'effort

d'une attelée de maçons, la paresse d'un accoudement sur un banc de

jardin public, l'accablement d'un sommeil dans des démolitions, le

hanchement d'une blanchisseuse au panier lourd, le renversement d'un

enfant qui boit au mufle de bronze d'une fontaine, la caresse

enveloppante avec laquelle un ouvrier herculéen porte son enfant dans

des bras de nourrice, ce qu'il y a des cariatides du Puget dans un fort

de la Halle, un morceau quelconque du sculptural naturel, superbe, ému,

qu'indique et montre le spectacle de la rue. Journées de fatigue,

souvent stériles, mais qui souvent aussi donnaient à l'artiste, en

quelque coin obscur, sous quelque porte cochère, une de ces rencontres

soudaines de la réalité pareilles à une illumination de son art.

Une fois, par exemple, il avait passé des heures à se graver dans la

mémoire une tête de mendiante aveugle, le plus beau des visages

douloureux que la peinture ait jamais rêvés: un profil de vieille femme

octogénaire, dans la ligne rigide du dessin de Guido Reni du Louvre, une

tête décharnée, fondue, ciselée par la maigreur, sculptée par toutes les

misères, les joues remuées et tremblantes du souffle d'une petite toux,

le masque de marbre de la Vie sans yeux et sans pain, avec, sur la peau

d'un blanc de vélin, des polissures comme d'une chose usée; une tête de

Niobé aux Petits-Ménages et de Reine en madras, dont les cheveux gris,

le cou tendu et plein de cordes, la majesté du désespoir, la paralysie

de statue, faisaient retourner jusqu'à l'étonnement des gens du peuple

qui passaient.

D'un bout à l'autre de Paris, il vaguait, étudiant les types saillants,

essayant de saisir au passage, dans ce monde d'allants et de venants, la

physionomie moderne, observant ce signe nouveau de la beauté d'un temps,

d'une époque, d'une humanité:--le caractère, qui passe comme un coup de

pouce artiste sur ces figures fiévreuses, agitées; le caractère qui

marque et désigne pour l'art la face des pensées, des passions, des

intérêts, des vices, des maladies, des énergies d'une capitale. Sa

curiosité scrutait ces visages de civilisés, qui reportent le regard si

loin du vague sourire dormant des Eginètes et de la divine placidité

grecque; ces visages travaillés d'idées, de sensations, de toutes les

acquisitions d'activité morale de l'homme, éreintés par la complexité

des préoccupations, tourmentés par la dureté de la carrière, le labeur

enragé, la peine de vivre. Il interrogeait ces faces de gens qui courent

dans les rues, comme la fourmi dans la fourmilière, avec un paquet sous

le bras, ou une affaire dans la poche, les hommes de misère qui traînent

leur faim devant les changeurs, ces physiques de voyou, cachant la

méchanceté des instincts sous la féminilité d'une tête de Faustine, ces

tournures d'inventeurs, portés par leurs jambes qui vont, monologuant

sur le trottoir, avec de grands gestes d'acteur.

Il étudiait cette beauté singulière, spirituelle, l'indéfinissable

beauté de la femme de Paris. Il suivait ces apparitions imprévues, ces

mines chiffonnées et rayonnantes, ces petites personnes étranges,

fleuries entre deux pavés, ce qui s'enfonce à Paris, comme la lumière

d'une grisette et l'aube d'une courtisane, dans le noir d'un escalier à

rampe de bois. Il essayait d'analyser le charme de ces jeunes filles

maigres ayant aux tempes le reflet des lampes de l'atelier, pâles de

veilles, et comme vaguement torturées d'une nostalgie de paresse et de

luxe. Parfois, sous un mauvais bonnet, il apercevait une exquisité de

grâce, une rareté d'expression, un air de cette suavité souffrante, de

cette mélancolie virginale que la vie des grands centres, le raffinement

des civilisations, la fin des sangs pauvres, semblent faire tomber sur

le visage des petites ouvrières. Un jour, il emporta dans son souvenir,

pour une étude qu'il commença le lendemain, le visage de la fille d'une

portière, une pauvre petite lymphatique, si douce, si souffreteuse, si

blanche, les yeux si pleins de ciel dans leur grande ombre, qu'elle

faisait rêver à un ange malade.

Au fond de lui, dans cette agitation de ses promenades, il y avait un

grand malaise, l'inquiétude qui prend un homme quitté par une religion

de jeunesse. Il était à ce moment critique, à cette heure de la vie d'un

artiste où l'artiste sent mourir en lui comme la première conscience de

son art: instant de doute, de tiraillement, d'anxiété où, tâtonnant de

son avenir, tiraillé entre les habitudes de son talent et la vocation de

sa personnalité, il sent tressaillir et s'agiter en lui le pressentiment

d'autres formes, d'autres visions, le commencement de nouvelles façons

de voir, de sentir, de vouloir la peinture.

Manette Salomon · 第 108 / 162 题