Anatole attrapa une serge verte jetée sur un plâtre dans un coin de
l'atelier. Il coucha dedans, avec des mains presque pieuses, le cadavre
de Vermillon, ramena la serge, la noua aux quatre coins, passa un
paletot sur sa vareuse, mit son chapeau.
--Où vas-tu?--lui demanda Coriolis.
--Loin. Je vais où les concessions à perpétuité ne coûtent rien.
Quand il fut dans la rue de Rivoli, il monta sur l'impériale d'un de ces
grands omnibus qui jettent les Parisiens dans la campagne. Il tenait son
paquet sur ses genoux, et regardait dedans, de temps en temps, en
écartant un petit peu de la toile.
A la porte Maillot, il descendit, entra dans le bois de Boulogne, prit
une allée à droite, marcha, cherchant une place, un petit morceau de
solitude où l'on pût faire une fosse en creusant un trou. Il y avait du
monde partout, et pas un bout de désert.
Ce n'était pas l'heure. Il sortit du bois, s'en alla dans l'avenue de
Neuilly, s'attabla dans un cabaret, et se mit à attendre l'heure du
dîner en se faisant verser une absinthe.
Après le premier verre, il en redemanda un; après le second, un autre.
Il suffisait d'un chagrin tombant dans un verre de n'importe quoi pour
griser Anatole: au troisième verre d'absinthe, il était «raide comme la
justice».
Il mit sa tête contre le mur du cabaret, creusé, dans le plâtre, de
trous de queues de billard qui y avaient fouillé du blanc. Il regarda le
paquet de serge verte posé sur la paille d'un tabouret à côté de lui, et
l'attendrissement de ses pensées lui échappant dans un monologue de
pochard:--Mort! toi, mort! Pauvre bibi! hein, c'est vilain?... Penser
que tu es là! ratatiné, tout froid... C'est ça, toi! ça!... plus que ça,
rien que ça!... On me prend, vois-tu, pour un garçon bottier qui reporte
de l'ouvrage en ville... Des imbéciles, laisse donc... Qu'est-ce que ça
me fait? Pauvre vieux, te voilà donc lancé dans l'éternité, dans cette
grande canaille d'éternité!... Te laisser ramasser par un chiffonnier,
par exemple... comme elle voulait, elle... pour que je te trouve
empaillé sur le boulevard Montmartre, chez le naturaliste, dans une
scène à personnages!... Ah! bien oui, plus souvent!... C'est moi qui
vais te mettre à l'ombre quelque part où tu ne seras pas embêté... dans
un joli endroit où tu n'auras pas des bottes de sergent de ville sur la
tête... As pas peur!... Petit gredin! tu m'as pourtant mordu une fois...
C'est vrai que tu m'as mordu, te rappelles-tu?
Des maçons mangeaient un morceau à une table à côté de la sienne. Il
demanda à manger à la fille qui servait. Mais quand il eut devant lui le
rata du jour, il ne put y goûter. Il avait comme un malheur qui lui
barrait l'estomac et lui bouchait l'appétit: il souffrait d'une
impression d'avoir perdu quelqu'un, qu'il n'avait jamais eue.
Il demanda un litre, après le litre de l'eau-de-vie, et en
buvant:--Hein? Vermillon,--fit-il en se penchant,--plus de petits
verres, c'est fini... Nous ne mettrons plus notre petite langue rose
là-dedans...
Et il se leva, dit à ce qui était dans le paquet:--Viens!--et alla payer
au comptoir.
Dehors, c'était la nuit. Sur le ciel violet et froid, roulait et
moutonnait le caprice d'un grand nuage blanc, une immense nuée flottante
et transparente, traversée, pénétrée, rayonnante de la lumière diffuse
de la lune qu'elle voilait.
Anatole se trouvait au milieu de l'avenue de l'Impératrice, quand un
morceau de la lune jaillit du nuage déchiré.
--Bravo l'effet!--fit Anatole.--Le tableau de Girodet... l'enterrement
d'Atala, gravé par monsieur... monsieur... Tiens, voilà que je ne sais
plus le nom de la gravure d'Atala... Mais, regarde donc, Vermillon,
vois-tu? Le soleil avec un crêpe... un enterrement nature, et soigné! Tu
as le ciel à ton convoi... la lune, rien que ça! Première classe,
franges d'argent, tenture et tout, les nuages dans des voitures...
La lune pleine, rayonnante, victorieuse, s'était tout à fait levée dans
le ciel irradié d'une lumière de nacre et de neige, inondé d'une
sérénité argentée, irisé, plein de nuages d'écume qui faisaient comme
une mer profonde et claire d'eau de perles; et sur cette splendeur
laiteuse, suspendue partout, les mille aiguilles des arbres dépouillés
mettaient comme des arborisations d'agate sur un fond d'opale.
Les massifs serrés et maigres du bois commençaient à s'étendre. Le ruban
blanchissant des allées s'enfonçait très-loin dans des taches de noir.
Une voiture qui riait passa; puis un pas.
Anatole prit à gauche, entra dans un fourré, marcha cinq minutes,
s'arrêta comme un homme qui a trouvé: il était dans une petite
clairière. L'éclaircie était mélancolique, douce, hospitalière. La lune
y tombait en plein. Il y avait dans ce coin le jour caressant, enseveli,
presque angélique de la nuit. Des écorces de bouleaux pâlissaient çà et
là, des clartés molles coulaient par terre; des cimes, des couronnes de
ramures fines et poussiéreuses, paraissaient des bouquets de marabouts.
Une légèreté vaporeuse, le sommeil sacré de la paix nocturne des arbres,
ce qui dort de blanc, ce qui semble passer de la robe d'une ombre sous
la lune, entre les branches, un peu de cette âme antique qu'a un bois de
Corot, faisaient songer devant cela à des Champs-Élysées d'âmes
d'enfants.
Rien ne déchirait le silence qu'un appel de canards, de loin en loin, et
le bruissement de la nappe d'eau du lac, frissonnante, à l'horizon.
Une rochée de trois bouleaux se levait sur un côté de la clairière, se
détachant du massif; la lune écaillait un peu le bas de leur écorce.
Anatole défit, tout auprès, le noeud de son paquet: les paupières
entr'ouvertes de Vermillon laissaient voir ses yeux, ces yeux
horriblement doux de singe mort qui avaient encore un regard; ses dents
blanches, serrées, avançaient un peu sur son museau contracté et retiré.
Anatole s'agenouilla, tira son couteau et se mit à creuser. Et tandis
qu'il travaillait, un chantonnement nègre lui vint aux lèvres, une
espèce de bercement funèbre, comme si, avec le gazouillis des chansons
que Saïd chantait à l'atelier, il espérait s'approcher de l'oreille de
Vermillon.
Il marmottait:--Dansez, Canada! fougoum, fougoum! Vermillon mouru, moi
lui faire petit trou, petit nid, petit, petit... bien gentil! Paradis
là-dessous... Bienheureux, Vermillon... paradis! Dansez, Canada! Plus
souffrir, Vermillon! bon petit singe s'en aller, s'envoler... dans le
bleu! Asie, Afrique, Amérique, à lui! Dansez, Canada! dansez, Cocoli,
Bengali, Colibri! Des Mississipi, des forêts vierges à Vermillon...
boire aux rivières, boire au soleil, boire aux fruits des arbres! des
noix de coco, tout plein! Dansez, Canada! Pays où il n'y a pas
d'hommes... Le bon Dieu pour les singes, tous les jours, toute la vie...
Vermillon courir, Vermillon avoir bien chaud dans le dos... Vermillon
retrouver ses amis... Vermillon là-haut! Vermillon, amour! oiseau!
étoile!... petite fleur bleue! pervenche! Psitt!... plus rien! Dansez,
Canada!
Le trou était creusé: posant au fond le dos de sa main, Anatole tâta:
--Ah! mon pauvre frileux,--dit-il sérieusement et tristement, avec un
son de voix dégrisé,--tu vas trouver la terre bien froide...
Et le prenant dans ses bras, il lui ferma les paupières comme à une
personne. Il lui déroidit les membres, plia sa queue sous lui, le mit
dans la petite fosse, ramena avec les mains la terre sur le trou. Et,
quand il eut marché et piétiné dessus, il se mit, assis à la turque, à
fumer une longue cigarette silencieuse.
Il était plein d'idées qui ne pensaient à rien. Cependant quelque chose
de lui lui paraissait mort et fini: il y avait de sa gaminerie sous
terre.
Il se leva. Il était ému et barbouillé. Il avait le coeur ivre, étourdi
et remué. Il tomba sur le premier banc dans une grande allée, s'allongea
tout de son long, un bras, une jambe pendants, et là s'endormit.
Au bout de quelques heures, il se réveilla. Il n'y avait plus de lune,
et il pleuvait. Il se tâta: il était trempé.
Il sauta sur ses jambes, courut devant lui, jusqu'à une porte du bois,
vit de la lumière à un poste de douaniers, entra là, demanda à se
chauffer, envoya chercher une bouteille d'eau-de-vie, but cette
bouteille-là et une autre avec les douaniers; et quand il rentra le
matin, Coriolis lui demandant ce qu'il était devenu, ne put rien tirer
de ses souvenirs abrutis que cette phrase:--Les gabelous,
très-gentils!... très-gentils, les gabelous...