XCVI

Septembre amenait les derniers beaux jours. La forêt, sous les chaleurs

de l'été, avait pris des rayonnements plus doux. Des touches de jaune et

de roux couraient sur le bout des feuillages, rompant les crudités du

vert. Le ciel faisait de grands trous dans les masses plus légères.

Autour des branches dégagées et d'un dessin plus net, les feuilles plus

rares ne mettaient plus que des nuances. Au-dessus des houx métalliques,

des genévriers à verdure dense, tout se fondait en montant dans des

harmonies suprêmes et pâlissantes, qui mêlaient les teintes du Midi aux

brumes du Nord. On eût cru voir les adieux de la forêt. L'arcade de ses

grands chemins baignait dans une tendresse verte et rose; elle trempait

dans des effacements de pastel et des limpidités de brouillard éclairé.

Un instant, cela tremblait comme un décor qui va s'éteindre; et les

chênes avec leurs grands bras, la route avec son mystère, le bois avec

sa mourante lumière, sa transparence d'enchantement, semblait montrer

aux pensées de Coriolis le chemin d'un conte de fées, l'avenue d'une

Belle au bois dormant. Par moments, à ces heures, la forêt n'avait pour

lui presque plus rien de réel; elle enlevait son imagination de terre:

un chevalier noir de roman, un paladin de la Table ronde eût débouché à

un détour du Bas-Bréau qu'il n'en aurait pas été trop surpris.

Cependant, peu à peu, avec l'automne, la mélancolie qui tombe des grands

bois pénétrait Coriolis: il était atteint par cette lente et sourde

tristesse qui enlace les habitués, les amoureux de Fontainebleau, et

profile des dos d'artistes si désolés dans les allées sans fin.

Il commençait à trouver à la forêt le recueillement, la grandeur muette,

l'aridité taciturne, l'espèce de sommeil maudit d'une forêt sans eau et

sans oiseau, sans joie qui coule, sans joie qui chante; d'une forêt,

n'ayant que la pluie dans la boue de ses mares, et le croassement du

corbeau dans le ciel amoureux. Sous l'arbre sans bonheur et sans cri, la

terre lui semblait sans écho; et son pas s'ennuyait de ce sol de sable

qui efface le bruit avec la trace du promeneur, et où toutes les

sonorités de la vie des bois viennent goutte à goutte tomber, s'enfoncer

et se perdre.

Les paysages de rochers lui apparaissaient maintenant avec leur dureté

rude et leur rigueur nue. Même les magnificences de la végétation, les

arbres énormes, les chênes superbes ne lui donnaient point cette

heureuse impression du bonheur des choses qu'on ressent devant

l'épanouissement facile et béni de ce qui jaillit sans effort, et de ce

qui monte au ciel sans souffrir. A voir la torsion de leurs branches

noires sur le ciel, la convulsion de leurs forces, le désespoir de leurs

bras, le tourment qui les sillonne du haut en bas, l'air de colère

titanesque qui a fait donner à l'un de ces géants furieux du bois le nom

qu'ils méritent tous: le _Rageur_, Coriolis éprouvait comme un peu de la

fatigue et de l'effort qui avait arraché à la cendre ou à la maigre

terre toutes ces douloureuses grandeurs d'arbres. Et bientôt tout,

jusqu'au bruit de l'homme, lui devenait poignant dans cette forêt qui

parlait tout bas à ses idées solitaires. Si, à quelque horizon, à

quelque coin de bois du côté de Belle-Croix ou de la Reine-Blanche, il

entendait un coup de pic régulier et résigné sur la pierre, il pensait

malgré lui à la courte vie que fait aux carriers cette mortelle

poussière de grès filtrant dans les ressorts de leurs montres, filtrant

dans leurs poumons.

Arrivaient les jours gris, les temps de pluie, les grands vents

frissonnants jetant leurs gémissements qui se lamentent dans le haut des

arbres. Sur la lisière du Bornage, déjà les petits peupliers faisaient

trembler au bout de leurs branches de petits paquets de feuilles d'un or

maladif. Dans le bois, les feuilles tombaient en tournoyant lentement,

et voletaient un instant, balayées, ainsi que des papillons desséchés;

toutes rouillées, elles laissaient à peine paraître le velours de la

mousse au pied des arbres, et, dans les clairières au loin, amassées en

tas, elles faisaient en jaunissant des apparences de grève, pendant que

le vent à l'horizon soulevait, dans le creux de la forêt, le mugissement

de la mer. Des branches se plaignaient et poussaient, sous des rafales,

le cri d'un mât qui fatigue sous la tempête.

Partout c'était le dépouillement et l'ensevelissement de l'automne, le

commencement de la saison sombre et du soir de l'année. Il ne faisait

plus qu'un jour éteint, comme tamisé par un crêpe, qui dès midi semblait

vouloir finir et menaçait de tomber. Une espèce de crépuscule

enveloppait toute cette verdure d'une lumière voilée, assoupie et sans

flamme. Au lieu d'une porte de soleil, les avenues n'avaient plus à leur

bout qu'une éclaircie où défaillait le vert; et les grandes futaies

hautes, maintenant abandonnées de tous les rayons qui les

éclaboussaient, de tous les feux qu'elles faisaient ricocher à perte de

vue, les grandes futaies, endormies avec l'infinie monotonie de leurs

grands arbres inexorablement droits, n'ouvraient plus que des

profondeurs d'ombre bâtonnées éternellement par des lignes de troncs

noirs. Un vague petit brouillard poussiéreux, couleur de toile

d'araignée, s'apercevait sous les bois de sapins qui, avec leurs troncs

moisis et suintants, leurs dessous de détritus pourris, leurs

jaunissements d'immortelles, mettaient des deux côtés du chemin

l'apparence de jardins mortuaires abandonnés.

Aux gorges d'Apremont, dans les landes de bruyères aux fleurs en

poussière, dans les champs de fougères brûlées et roussies, les routes

serpentant à travers les rochers, tout à l'heure étincelantes du blanc

du sable, mouillées à présent, avaient les tons de la cendre. Au-dessus

pesait le ciel d'un froid ardoisé, pendaient des nuages arrêtés, plombés

et lourds d'avance des neiges de l'hiver; et sur les rochers, répétant

avec leur solidité de pierre le gris cendreux du chemin, le gris ardoisé

du ciel, çà et là, le feuillage grêle et décoloré d'un bouleau

frissonnait avec la maigreur d'un arbre en cheveux. Morne paysage de

froideur sauvage, où l'âpre intensité d'une désolation monochrome

montrait tous les deuils de nature du Nord!

Mais la plus grande mort de tout était le silence, un de ces silences

que la terre fait pour dormir, un silence plat qui avait enterré tous

les bruits des silences de l'été. Il n'y avait plus le bourdonnement, le

voltigement, le sifflement, le stridulant murmure d'atomes ailés, la vie

invisible et présente qui fait vivre la touffe d'herbe, la feuille, le

grain de sable: le froid et l'eau avaient tué l'insecte. Le coeur de la

forêt avait cessé de battre; et le vide et la peur d'un désert, d'un sol

inanimé et sourd, se levaient de cette grande paix d'anéantissement.

De bonne heure le jour s'en allait; l'ombre déjà guettait et rampait,

tapie au bord des chemins, sous les arbres. Le soir s'amassait lentement

dans le lointain effacé des fonds. Et puis un moment, comme un agonisant

sourire, une dernière lueur de la maussade journée passait dans le bas

du ciel et semblait y mettre la nacre d'une perle noire. Une faible

sérénité d'argent se levait, dans une bande longue, sur l'horizon: alors

une fausse clarté de lune passait sur la route, un poteau détachait sa

tache de blancheur du sombre d'une allée, un éclair mordoré courait sur

le fouillis rouillé des fougères, un oiseau perdu jetait son bonsoir

dans un petit cri frileux au ciel déjà refermé. Et presque aussitôt,

derrière les gros chênes, les rochers gris avaient l'air de se répandre

et de couler dans un brouillard bleuâtre. Puis les ornières devant

Coriolis se brouillaient et s'emmêlaient en s'éloignant.

A la pleine nuit, toutes ces sévérités de l'automne se perdant dans la

grandeur du noir, devenaient redoutables et d'un mystère sinistre. Quand

il avait marché sous ces voûtes, où rien ne guide que la petite fissure

du ciel entre les têtes des arbres, quand il avait descendu l'_Allée aux

Vaches_, en enfonçant dans le sable, dans le vague et l'inconnu du

terrain mou, entre ces murs d'obscurité, à travers ce sommeil de

l'avenue, réveillé seulement par le rire du hibou, Coriolis revenait

avec un peu de cette nuit de la forêt dans la tête, rêvant, avec une

certaine sensation troublée, à cette solennité terrible de l'immense

silence et de la vaste immobilité.

Manette Salomon · 第 102 / 162 题