Septembre amenait les derniers beaux jours. La forêt, sous les chaleurs
de l'été, avait pris des rayonnements plus doux. Des touches de jaune et
de roux couraient sur le bout des feuillages, rompant les crudités du
vert. Le ciel faisait de grands trous dans les masses plus légères.
Autour des branches dégagées et d'un dessin plus net, les feuilles plus
rares ne mettaient plus que des nuances. Au-dessus des houx métalliques,
des genévriers à verdure dense, tout se fondait en montant dans des
harmonies suprêmes et pâlissantes, qui mêlaient les teintes du Midi aux
brumes du Nord. On eût cru voir les adieux de la forêt. L'arcade de ses
grands chemins baignait dans une tendresse verte et rose; elle trempait
dans des effacements de pastel et des limpidités de brouillard éclairé.
Un instant, cela tremblait comme un décor qui va s'éteindre; et les
chênes avec leurs grands bras, la route avec son mystère, le bois avec
sa mourante lumière, sa transparence d'enchantement, semblait montrer
aux pensées de Coriolis le chemin d'un conte de fées, l'avenue d'une
Belle au bois dormant. Par moments, à ces heures, la forêt n'avait pour
lui presque plus rien de réel; elle enlevait son imagination de terre:
un chevalier noir de roman, un paladin de la Table ronde eût débouché à
un détour du Bas-Bréau qu'il n'en aurait pas été trop surpris.
Cependant, peu à peu, avec l'automne, la mélancolie qui tombe des grands
bois pénétrait Coriolis: il était atteint par cette lente et sourde
tristesse qui enlace les habitués, les amoureux de Fontainebleau, et
profile des dos d'artistes si désolés dans les allées sans fin.
Il commençait à trouver à la forêt le recueillement, la grandeur muette,
l'aridité taciturne, l'espèce de sommeil maudit d'une forêt sans eau et
sans oiseau, sans joie qui coule, sans joie qui chante; d'une forêt,
n'ayant que la pluie dans la boue de ses mares, et le croassement du
corbeau dans le ciel amoureux. Sous l'arbre sans bonheur et sans cri, la
terre lui semblait sans écho; et son pas s'ennuyait de ce sol de sable
qui efface le bruit avec la trace du promeneur, et où toutes les
sonorités de la vie des bois viennent goutte à goutte tomber, s'enfoncer
et se perdre.
Les paysages de rochers lui apparaissaient maintenant avec leur dureté
rude et leur rigueur nue. Même les magnificences de la végétation, les
arbres énormes, les chênes superbes ne lui donnaient point cette
heureuse impression du bonheur des choses qu'on ressent devant
l'épanouissement facile et béni de ce qui jaillit sans effort, et de ce
qui monte au ciel sans souffrir. A voir la torsion de leurs branches
noires sur le ciel, la convulsion de leurs forces, le désespoir de leurs
bras, le tourment qui les sillonne du haut en bas, l'air de colère
titanesque qui a fait donner à l'un de ces géants furieux du bois le nom
qu'ils méritent tous: le _Rageur_, Coriolis éprouvait comme un peu de la
fatigue et de l'effort qui avait arraché à la cendre ou à la maigre
terre toutes ces douloureuses grandeurs d'arbres. Et bientôt tout,
jusqu'au bruit de l'homme, lui devenait poignant dans cette forêt qui
parlait tout bas à ses idées solitaires. Si, à quelque horizon, à
quelque coin de bois du côté de Belle-Croix ou de la Reine-Blanche, il
entendait un coup de pic régulier et résigné sur la pierre, il pensait
malgré lui à la courte vie que fait aux carriers cette mortelle
poussière de grès filtrant dans les ressorts de leurs montres, filtrant
dans leurs poumons.
Arrivaient les jours gris, les temps de pluie, les grands vents
frissonnants jetant leurs gémissements qui se lamentent dans le haut des
arbres. Sur la lisière du Bornage, déjà les petits peupliers faisaient
trembler au bout de leurs branches de petits paquets de feuilles d'un or
maladif. Dans le bois, les feuilles tombaient en tournoyant lentement,
et voletaient un instant, balayées, ainsi que des papillons desséchés;
toutes rouillées, elles laissaient à peine paraître le velours de la
mousse au pied des arbres, et, dans les clairières au loin, amassées en
tas, elles faisaient en jaunissant des apparences de grève, pendant que
le vent à l'horizon soulevait, dans le creux de la forêt, le mugissement
de la mer. Des branches se plaignaient et poussaient, sous des rafales,
le cri d'un mât qui fatigue sous la tempête.
Partout c'était le dépouillement et l'ensevelissement de l'automne, le
commencement de la saison sombre et du soir de l'année. Il ne faisait
plus qu'un jour éteint, comme tamisé par un crêpe, qui dès midi semblait
vouloir finir et menaçait de tomber. Une espèce de crépuscule
enveloppait toute cette verdure d'une lumière voilée, assoupie et sans
flamme. Au lieu d'une porte de soleil, les avenues n'avaient plus à leur
bout qu'une éclaircie où défaillait le vert; et les grandes futaies
hautes, maintenant abandonnées de tous les rayons qui les
éclaboussaient, de tous les feux qu'elles faisaient ricocher à perte de
vue, les grandes futaies, endormies avec l'infinie monotonie de leurs
grands arbres inexorablement droits, n'ouvraient plus que des
profondeurs d'ombre bâtonnées éternellement par des lignes de troncs
noirs. Un vague petit brouillard poussiéreux, couleur de toile
d'araignée, s'apercevait sous les bois de sapins qui, avec leurs troncs
moisis et suintants, leurs dessous de détritus pourris, leurs
jaunissements d'immortelles, mettaient des deux côtés du chemin
l'apparence de jardins mortuaires abandonnés.
Aux gorges d'Apremont, dans les landes de bruyères aux fleurs en
poussière, dans les champs de fougères brûlées et roussies, les routes
serpentant à travers les rochers, tout à l'heure étincelantes du blanc
du sable, mouillées à présent, avaient les tons de la cendre. Au-dessus
pesait le ciel d'un froid ardoisé, pendaient des nuages arrêtés, plombés
et lourds d'avance des neiges de l'hiver; et sur les rochers, répétant
avec leur solidité de pierre le gris cendreux du chemin, le gris ardoisé
du ciel, çà et là, le feuillage grêle et décoloré d'un bouleau
frissonnait avec la maigreur d'un arbre en cheveux. Morne paysage de
froideur sauvage, où l'âpre intensité d'une désolation monochrome
montrait tous les deuils de nature du Nord!
Mais la plus grande mort de tout était le silence, un de ces silences
que la terre fait pour dormir, un silence plat qui avait enterré tous
les bruits des silences de l'été. Il n'y avait plus le bourdonnement, le
voltigement, le sifflement, le stridulant murmure d'atomes ailés, la vie
invisible et présente qui fait vivre la touffe d'herbe, la feuille, le
grain de sable: le froid et l'eau avaient tué l'insecte. Le coeur de la
forêt avait cessé de battre; et le vide et la peur d'un désert, d'un sol
inanimé et sourd, se levaient de cette grande paix d'anéantissement.
De bonne heure le jour s'en allait; l'ombre déjà guettait et rampait,
tapie au bord des chemins, sous les arbres. Le soir s'amassait lentement
dans le lointain effacé des fonds. Et puis un moment, comme un agonisant
sourire, une dernière lueur de la maussade journée passait dans le bas
du ciel et semblait y mettre la nacre d'une perle noire. Une faible
sérénité d'argent se levait, dans une bande longue, sur l'horizon: alors
une fausse clarté de lune passait sur la route, un poteau détachait sa
tache de blancheur du sombre d'une allée, un éclair mordoré courait sur
le fouillis rouillé des fougères, un oiseau perdu jetait son bonsoir
dans un petit cri frileux au ciel déjà refermé. Et presque aussitôt,
derrière les gros chênes, les rochers gris avaient l'air de se répandre
et de couler dans un brouillard bleuâtre. Puis les ornières devant
Coriolis se brouillaient et s'emmêlaient en s'éloignant.
A la pleine nuit, toutes ces sévérités de l'automne se perdant dans la
grandeur du noir, devenaient redoutables et d'un mystère sinistre. Quand
il avait marché sous ces voûtes, où rien ne guide que la petite fissure
du ciel entre les têtes des arbres, quand il avait descendu l'_Allée aux
Vaches_, en enfonçant dans le sable, dans le vague et l'inconnu du
terrain mou, entre ces murs d'obscurité, à travers ce sommeil de
l'avenue, réveillé seulement par le rire du hibou, Coriolis revenait
avec un peu de cette nuit de la forêt dans la tête, rêvant, avec une
certaine sensation troublée, à cette solennité terrible de l'immense
silence et de la vaste immobilité.