Au milieu des journées que Coriolis passait à paresser dans l'atelier du
paysagiste, regardant par-dessus l'épaule du travailleur absorbé ce qui
naissait magiquement sur sa toile,--c'était souvent un effet qu'ils
avaient vu ensemble la veille,--Crescent, de temps en temps, appuyant sa
palette sur sa cuisse, se retournait vers le regardeur, et, lentement,
avec l'accent traînant du paysan, il disait: «J'ai toujours les brosses
et la palette du tableau que je peins... Changer de palette et de
brosses c'est changer d'harmonie... Ma palette, vous le voyez, c'est
comme une montagne... J'ai de la peine à la porter... La brosse sèche
mord comme un burin, cela devient un outil résistant.»
Il se taisait, revenait au mutisme du travail; puis, au bout d'une
heure, il laissait tomber, mot par mot, comme du fond de lui-même et du
creux de ses réflexions: «Il faut poser le ton sans le remuer, arriver à
modeler sans remuer la couleur... chercher à avoir les veines de la
palette.» Il s'arrêtait, repeignait; et après d'autres heures,
l'échauffement lui venant de son travail, une espèce de luisant blanc
montant à son front il recommençait à parler comme s'il se parlait à
lui-même. Il disait alors: «La palette est la décomposition à l'infini
du rayon solaire, l'art est sa recomposition.»
Des secrets de la pratique, des recettes raffinées de l'exécution, des
superstitions du procédé, il passait avec un ton de révélation à des
axiomes qui lui tombaient des lèvres, heurtés, saccadés, scandés comme
des versets d'un évangile à lui. Il répétait: «Il faut faire rentrer la
variété dans l'infini.»
De loin en loin, il jetait dans le silence des phrases énigmatiques,
enveloppées, mystérieuses, sur le _summum_ et la conscience de l'art.
Des fragments de théories lui échappaient, qui montaient à une certaine
philosophie de la peinture, allaient à l'_au delà_ du tableau, au but
moral de la conception, à la spiritualité supérieure dominant
l'habileté, le talent de la main. Il parlait des vertus de caractère de
la peinture, de la sincérité qu'il disait la vraie vocation pour
peindre. A des bribes d'esthétique, à un fond de Montaigne, le bréviaire
du paysagiste et sa seule lecture, il mêlait toutes sortes de
convictions ardemment personnelles, de croyances couvées, fermentées
dans le recueillement de son travail et le croupissement de sa vie. Peu
à peu, s'entraînant, s'exaltant, mais parlant toujours avec de grands
arrêts, de longues suspensions, des phrases coupées, des espèces de
longs ruminements muets, il dogmatisait sans suite, s'élevait par de
courts jaillissements de paroles à une suspecte et nuageuse formulation
d'idéalité d'art; et ce qu'il disait finissait par devenir insaisissable
et inquiétant, comme le commencement de l'entraînement et de l'envolée
d'une cervelle vers l'absurde, l'irrationnel, le fou.
Coriolis, qui avait l'esprit carré, droit et solide, qui aimait en
toutes choses la simplicité, la clarté et la logique, éprouvait une
sorte de malaise à côté de ces idées, de ces paroles, de cette
esthétique. Les fièvres d'imagination, les griseries de cervelle, les
théories qui perdent terre lui avaient toujours inspiré une répulsion
native et insurmontable, presque un premier mouvement physique d'horreur
et de recul.
Il avait peur instinctivement de leur contact comme d'une approche
dangereuse, de quelque chose de malsain et de contagieux qu'il craignait
de laisser toucher à la santé de sa tête, à l'équilibre de sa pensée. Et
il arrivait qu'au même moment où madame Crescent se refroidissait pour
Manette, Coriolis sentait pour la société du paysagiste, tout en restant
l'ami de l'homme et de son talent, une espèce d'involontaire
éloignement.