XCVII

Au milieu des journées que Coriolis passait à paresser dans l'atelier du

paysagiste, regardant par-dessus l'épaule du travailleur absorbé ce qui

naissait magiquement sur sa toile,--c'était souvent un effet qu'ils

avaient vu ensemble la veille,--Crescent, de temps en temps, appuyant sa

palette sur sa cuisse, se retournait vers le regardeur, et, lentement,

avec l'accent traînant du paysan, il disait: «J'ai toujours les brosses

et la palette du tableau que je peins... Changer de palette et de

brosses c'est changer d'harmonie... Ma palette, vous le voyez, c'est

comme une montagne... J'ai de la peine à la porter... La brosse sèche

mord comme un burin, cela devient un outil résistant.»

Il se taisait, revenait au mutisme du travail; puis, au bout d'une

heure, il laissait tomber, mot par mot, comme du fond de lui-même et du

creux de ses réflexions: «Il faut poser le ton sans le remuer, arriver à

modeler sans remuer la couleur... chercher à avoir les veines de la

palette.» Il s'arrêtait, repeignait; et après d'autres heures,

l'échauffement lui venant de son travail, une espèce de luisant blanc

montant à son front il recommençait à parler comme s'il se parlait à

lui-même. Il disait alors: «La palette est la décomposition à l'infini

du rayon solaire, l'art est sa recomposition.»

Des secrets de la pratique, des recettes raffinées de l'exécution, des

superstitions du procédé, il passait avec un ton de révélation à des

axiomes qui lui tombaient des lèvres, heurtés, saccadés, scandés comme

des versets d'un évangile à lui. Il répétait: «Il faut faire rentrer la

variété dans l'infini.»

De loin en loin, il jetait dans le silence des phrases énigmatiques,

enveloppées, mystérieuses, sur le _summum_ et la conscience de l'art.

Des fragments de théories lui échappaient, qui montaient à une certaine

philosophie de la peinture, allaient à l'_au delà_ du tableau, au but

moral de la conception, à la spiritualité supérieure dominant

l'habileté, le talent de la main. Il parlait des vertus de caractère de

la peinture, de la sincérité qu'il disait la vraie vocation pour

peindre. A des bribes d'esthétique, à un fond de Montaigne, le bréviaire

du paysagiste et sa seule lecture, il mêlait toutes sortes de

convictions ardemment personnelles, de croyances couvées, fermentées

dans le recueillement de son travail et le croupissement de sa vie. Peu

à peu, s'entraînant, s'exaltant, mais parlant toujours avec de grands

arrêts, de longues suspensions, des phrases coupées, des espèces de

longs ruminements muets, il dogmatisait sans suite, s'élevait par de

courts jaillissements de paroles à une suspecte et nuageuse formulation

d'idéalité d'art; et ce qu'il disait finissait par devenir insaisissable

et inquiétant, comme le commencement de l'entraînement et de l'envolée

d'une cervelle vers l'absurde, l'irrationnel, le fou.

Coriolis, qui avait l'esprit carré, droit et solide, qui aimait en

toutes choses la simplicité, la clarté et la logique, éprouvait une

sorte de malaise à côté de ces idées, de ces paroles, de cette

esthétique. Les fièvres d'imagination, les griseries de cervelle, les

théories qui perdent terre lui avaient toujours inspiré une répulsion

native et insurmontable, presque un premier mouvement physique d'horreur

et de recul.

Il avait peur instinctivement de leur contact comme d'une approche

dangereuse, de quelque chose de malsain et de contagieux qu'il craignait

de laisser toucher à la santé de sa tête, à l'équilibre de sa pensée. Et

il arrivait qu'au même moment où madame Crescent se refroidissait pour

Manette, Coriolis sentait pour la société du paysagiste, tout en restant

l'ami de l'homme et de son talent, une espèce d'involontaire

éloignement.

Manette Salomon · 第 103 / 162 题