XCIII

Et l'étrange coin de faubourg et de campagne dans lequel Crescent avait

ouvert ses yeux et trouvé son génie, se développa devant Coriolis.

C'étaient les tanneries à côté du théâtre Saint-Marcel: une eau brune,

rousse, mousseuse, une eau de purin, encaissée entre des revêtements de

pierre, une espèce de quai plein de cuves de bois plâtreuses, salies de

blancheurs verdâtres de glaise, à côté desquelles le blanc et le noir de

monceaux de toisons étaient triés par des femmes en camisole lilas,

coiffées de chapeaux de paille. L'eau lourde et sale, trouble et sans

reflet, coulait entre de hautes masures d'industrie, des tanneries aux

tons de vieux plâtre, replâtrées de chaux vive criarde; les fenêtres

sans persiennes étaient percées comme des trous; les couronnements

surhaussés de séchoirs découpaient en l'air, au-dessous du toit et des

lucarnes, des silhouettes de tonnelles; des peaux blanches pendaient

recroquevillées tout en haut à de grandes perches; et l'eau allait se

perdant dans un fond coupé de barrières de vieux bois noir, dans un

encombrement de constructions rapiécées, d'architectures grises, de

cheminées droites et noires d'usine, de grandes cages à jours barrant,

dans le ciel, le dôme du Val-de-Grâce.

De là, les études de Crescent avaient remonté la Bièvre. Elles avaient

été par les boues où marchent les petits garçons pieds nus et les

petites filles dans les grandes savates de leur mère, par tout ce

quartier Mouffetard, par ces rues où ne s'aperçoivent, à travers la baie

des portes, que des montagnes de tan et des étages de maisons blafardes

à toits de tuile; et elles avaient trouvé cette espèce de malheureuse

nature, la nature de Paris, la nature qui vient après les rues baptisées

_Campagne-Première_. Les esquisses de Crescent rendaient le style de

misère, la pauvreté, le rachitisme mélancolique de ces prés râpés et

jaunis par places, serrés dans de grands murs, arrosés par la Bièvre

étroite, sèchement ombragée de peupliers et de petits bouquets de

saules. Elles mettaient devant les yeux ces chemins noirs de houille qui

vont le long de ces carrés marécageux où pâturent des rosses; ces lignes

d'horizon et de collines bossues où éclate un blanc brutal de maison

neuve, ces sentiers à côté de champs de blé blanchissant au soleil, où

finissent les réverbères à poteaux verts; ces bouts de paysage plâtreux

où le rouge d'une cerise sur un cerisier étonne comme un fruit de corail

inattendu; ces endroits vagues, verts d'orties, où le bleu d'un

bourgeron qui dort, un dos d'homme tapi montre une sieste suspecte de

pochard ou d'assassin.

Au-dessus des ciels de banlieue d'un jour aigu, des Nuages aux rondeurs

solides et concrétionnées, des ciels bas, pesant sur les coteaux,

étaient coupés par des bâtons de blanchisserie. Puis on retrouvait

encore la Bièvre charriant des morceaux de mousse pareils à des

champignons pourris, la Bièvre roulant, comme un ruisseau de mégisserie,

une eau ouvrière et la salissure d'une rivière qui travaille. Dans ces

peintures de Crescent, elle serpentait et courait, encaissée, sous les

saules à demi morts, les sureaux aux bouquets de fleurs frissonnants,

entre les usines, les blanchisseries, les cahutes à contre-forts

semblables à des bâtiments brûlés, dont la flamme aurait noirci la porte

et la fenêtre; contre les tonneaux à laveuses, les grandes pierres

plates à battre le linge, le bas des auvents à grands toits moussus et

moisis, sous lesquels deux mains d'ouvriers laminent des peaux sur des

morceaux de bois rond.

De cette pauvre rivière opprimée, de ce ruisseau infect, de cette nature

maigre, malsaine, Crescent avait su dégager l'expression, le sentiment,

presque la souffrance.

Manette Salomon · 第 99 / 162 题