Et l'étrange coin de faubourg et de campagne dans lequel Crescent avait
ouvert ses yeux et trouvé son génie, se développa devant Coriolis.
C'étaient les tanneries à côté du théâtre Saint-Marcel: une eau brune,
rousse, mousseuse, une eau de purin, encaissée entre des revêtements de
pierre, une espèce de quai plein de cuves de bois plâtreuses, salies de
blancheurs verdâtres de glaise, à côté desquelles le blanc et le noir de
monceaux de toisons étaient triés par des femmes en camisole lilas,
coiffées de chapeaux de paille. L'eau lourde et sale, trouble et sans
reflet, coulait entre de hautes masures d'industrie, des tanneries aux
tons de vieux plâtre, replâtrées de chaux vive criarde; les fenêtres
sans persiennes étaient percées comme des trous; les couronnements
surhaussés de séchoirs découpaient en l'air, au-dessous du toit et des
lucarnes, des silhouettes de tonnelles; des peaux blanches pendaient
recroquevillées tout en haut à de grandes perches; et l'eau allait se
perdant dans un fond coupé de barrières de vieux bois noir, dans un
encombrement de constructions rapiécées, d'architectures grises, de
cheminées droites et noires d'usine, de grandes cages à jours barrant,
dans le ciel, le dôme du Val-de-Grâce.
De là, les études de Crescent avaient remonté la Bièvre. Elles avaient
été par les boues où marchent les petits garçons pieds nus et les
petites filles dans les grandes savates de leur mère, par tout ce
quartier Mouffetard, par ces rues où ne s'aperçoivent, à travers la baie
des portes, que des montagnes de tan et des étages de maisons blafardes
à toits de tuile; et elles avaient trouvé cette espèce de malheureuse
nature, la nature de Paris, la nature qui vient après les rues baptisées
_Campagne-Première_. Les esquisses de Crescent rendaient le style de
misère, la pauvreté, le rachitisme mélancolique de ces prés râpés et
jaunis par places, serrés dans de grands murs, arrosés par la Bièvre
étroite, sèchement ombragée de peupliers et de petits bouquets de
saules. Elles mettaient devant les yeux ces chemins noirs de houille qui
vont le long de ces carrés marécageux où pâturent des rosses; ces lignes
d'horizon et de collines bossues où éclate un blanc brutal de maison
neuve, ces sentiers à côté de champs de blé blanchissant au soleil, où
finissent les réverbères à poteaux verts; ces bouts de paysage plâtreux
où le rouge d'une cerise sur un cerisier étonne comme un fruit de corail
inattendu; ces endroits vagues, verts d'orties, où le bleu d'un
bourgeron qui dort, un dos d'homme tapi montre une sieste suspecte de
pochard ou d'assassin.
Au-dessus des ciels de banlieue d'un jour aigu, des Nuages aux rondeurs
solides et concrétionnées, des ciels bas, pesant sur les coteaux,
étaient coupés par des bâtons de blanchisserie. Puis on retrouvait
encore la Bièvre charriant des morceaux de mousse pareils à des
champignons pourris, la Bièvre roulant, comme un ruisseau de mégisserie,
une eau ouvrière et la salissure d'une rivière qui travaille. Dans ces
peintures de Crescent, elle serpentait et courait, encaissée, sous les
saules à demi morts, les sureaux aux bouquets de fleurs frissonnants,
entre les usines, les blanchisseries, les cahutes à contre-forts
semblables à des bâtiments brûlés, dont la flamme aurait noirci la porte
et la fenêtre; contre les tonneaux à laveuses, les grandes pierres
plates à battre le linge, le bas des auvents à grands toits moussus et
moisis, sous lesquels deux mains d'ouvriers laminent des peaux sur des
morceaux de bois rond.
De cette pauvre rivière opprimée, de ce ruisseau infect, de cette nature
maigre, malsaine, Crescent avait su dégager l'expression, le sentiment,
presque la souffrance.