XCII

Des causeries de leur art, des confessions de leur métier, Crescent et

Coriolis étaient arrivés à se parler de leur vie, à se raconter leur

passé l'un à l'autre.

--Moi,--disait Crescent,--je suis un paysan, fils de paysan. Quand je

suis arrivé dans le pays, un jour, dans un champ, des faucheurs se

fichaient de moi: ils m'appelaient «le Parisien». J'ai été à un de ceux

qui m'appelaient comme ça, je lui ai pris sa faux des mains, en faisant

la bête, en lui demandant si c'était bien difficile, si ça coupait... Et

puis, v'lan! j'ai donné un coup de faux à la volée... Ah! il a vu que je

connaissais son métier mieux que lui, et que je n'avais pas du poil aux

mains pour cet ouvrage-là!... Depuis ça, ils me tirent tous des coups de

chapeau...

Une histoire simple que la sienne. Il était tombé à la conscription.

Enfant, en revenant de la ville, il crayonnait dans son village les

images qu'il avait vues aux boutiques de Nancy. Au régiment, il avait

continué à dessinailler, et faisant un assez mauvais soldat, il avait eu

la chance de tomber sur un capitaine qui se pâmait à ses charges.

Presque tous les jours, c'était la même scène:--Eh bien! n... de D...

f...! disait le capitaine, qui l'avait fait appeler,--qu'est-ce que

c'est, Crescent? Encore un manque de service... Je devrais vous faire

fusiller, s... n... de D...! Est-ce que vous vous f... de moi! f...!

Tenez! fichez-vous là, et faites-moi la charge de la femme de

l'adjudant...--La charge faite:--Étonnant, ce b...-là! C'est n... de

D... n... de D... bien l'adjudante...--Et par la fenêtre:--Lieutenant!

venez voir la charge de ce b... de Crescent!

En sortant du régiment, Crescent avait épousé sa femme, une _payse_,

pauvre comme lui, qu'il avait retrouvée sur le pavé de Paris. Avec

l'admirable instinct d'un dévouement de femme du peuple, elle lui avait

laissé faire «ses petites machines» auxquelles elle ne comprenait rien,

en apportant au ménage tous ses pauvres gains d'ouvrière.

--De la rude misère!--disait Crescent, en parlant de ce temps-là,--et

des bricoles!... il n'y avait pas à dire... Ah! je faisais de tout, des

petites femmes nues dans le genre Diaz qui me font sauter à présent

quand je les revois... une honte!--Et sa voix avait l'indignation d'un

rigorisme sincère, le remords d'une nature d'artiste austère et

sévère.--De tout!--reprenait-il.--Et puis de la gravure à l'eau-forte

d'ornements... A-t-elle trotté, ma pauvre bonne femme, par tous les

temps, la pluie, la neige, à courir les étalagistes, les marchands sous

les portes cochères, trempée, crottée, avec un petit carton et son

bonnet de linge, pour attraper quelques sous par-ci, par-là!... Non, ma

femme, voyez-vous, il n'y a que moi qui sache ce qu'elle vaut!... Enfin,

un peu d'argent nous tomba... Il me vint l'idée de devenir

propriétaire... oui, propriétaire...

Et il partit d'un de ces gros éclats de rire qui faisaient trembler la

baie vitrée de son atelier.

--J'achetai pour trente francs un wagon de marchandise mis à la réforme

par le chemin de fer d'Orléans... et avec ça, cinquante mètres de

terrain à cinq francs au petit Gentilly... Je mis mon wagon sur mon

terrain, une maison comme une autre, très-commode, je vous assure...

Quelquefois un gendarme qui voyait là-dedans de la lumière la nuit me

criait: Qui est là? Je répondais: Propriétaire!... Tenez! je la loue

encore maintenant soixante-dix francs à un marchand de copeaux, et les

réparations à sa charge... Eh bien! c'est cette maison-là qui a fait de

moi un paysagiste... Elle m'a fait découvrir la Bièvre... Et je sors de

là... Moi, un homme de la campagne, je n'avais pas du tout vu la

campagne... C'est ma source, je vous dis... Oui, cette salope de petite

rivière, c'est elle qui m'a baptisé... J'ai commencé à pêcher dedans ce

que je suis, ce que je sens, ce que je peins... Oui, la Bièvre, c'est ça

qui m'a ouvert la grande fenêtre...

Et tirant d'une huche à pain un tas de panneaux d'études qu'il essuya

avec sa manche:

--Tenez! voilà...

Manette Salomon · 第 98 / 162 题