Des causeries de leur art, des confessions de leur métier, Crescent et
Coriolis étaient arrivés à se parler de leur vie, à se raconter leur
passé l'un à l'autre.
--Moi,--disait Crescent,--je suis un paysan, fils de paysan. Quand je
suis arrivé dans le pays, un jour, dans un champ, des faucheurs se
fichaient de moi: ils m'appelaient «le Parisien». J'ai été à un de ceux
qui m'appelaient comme ça, je lui ai pris sa faux des mains, en faisant
la bête, en lui demandant si c'était bien difficile, si ça coupait... Et
puis, v'lan! j'ai donné un coup de faux à la volée... Ah! il a vu que je
connaissais son métier mieux que lui, et que je n'avais pas du poil aux
mains pour cet ouvrage-là!... Depuis ça, ils me tirent tous des coups de
chapeau...
Une histoire simple que la sienne. Il était tombé à la conscription.
Enfant, en revenant de la ville, il crayonnait dans son village les
images qu'il avait vues aux boutiques de Nancy. Au régiment, il avait
continué à dessinailler, et faisant un assez mauvais soldat, il avait eu
la chance de tomber sur un capitaine qui se pâmait à ses charges.
Presque tous les jours, c'était la même scène:--Eh bien! n... de D...
f...! disait le capitaine, qui l'avait fait appeler,--qu'est-ce que
c'est, Crescent? Encore un manque de service... Je devrais vous faire
fusiller, s... n... de D...! Est-ce que vous vous f... de moi! f...!
Tenez! fichez-vous là, et faites-moi la charge de la femme de
l'adjudant...--La charge faite:--Étonnant, ce b...-là! C'est n... de
D... n... de D... bien l'adjudante...--Et par la fenêtre:--Lieutenant!
venez voir la charge de ce b... de Crescent!
En sortant du régiment, Crescent avait épousé sa femme, une _payse_,
pauvre comme lui, qu'il avait retrouvée sur le pavé de Paris. Avec
l'admirable instinct d'un dévouement de femme du peuple, elle lui avait
laissé faire «ses petites machines» auxquelles elle ne comprenait rien,
en apportant au ménage tous ses pauvres gains d'ouvrière.
--De la rude misère!--disait Crescent, en parlant de ce temps-là,--et
des bricoles!... il n'y avait pas à dire... Ah! je faisais de tout, des
petites femmes nues dans le genre Diaz qui me font sauter à présent
quand je les revois... une honte!--Et sa voix avait l'indignation d'un
rigorisme sincère, le remords d'une nature d'artiste austère et
sévère.--De tout!--reprenait-il.--Et puis de la gravure à l'eau-forte
d'ornements... A-t-elle trotté, ma pauvre bonne femme, par tous les
temps, la pluie, la neige, à courir les étalagistes, les marchands sous
les portes cochères, trempée, crottée, avec un petit carton et son
bonnet de linge, pour attraper quelques sous par-ci, par-là!... Non, ma
femme, voyez-vous, il n'y a que moi qui sache ce qu'elle vaut!... Enfin,
un peu d'argent nous tomba... Il me vint l'idée de devenir
propriétaire... oui, propriétaire...
Et il partit d'un de ces gros éclats de rire qui faisaient trembler la
baie vitrée de son atelier.
--J'achetai pour trente francs un wagon de marchandise mis à la réforme
par le chemin de fer d'Orléans... et avec ça, cinquante mètres de
terrain à cinq francs au petit Gentilly... Je mis mon wagon sur mon
terrain, une maison comme une autre, très-commode, je vous assure...
Quelquefois un gendarme qui voyait là-dedans de la lumière la nuit me
criait: Qui est là? Je répondais: Propriétaire!... Tenez! je la loue
encore maintenant soixante-dix francs à un marchand de copeaux, et les
réparations à sa charge... Eh bien! c'est cette maison-là qui a fait de
moi un paysagiste... Elle m'a fait découvrir la Bièvre... Et je sors de
là... Moi, un homme de la campagne, je n'avais pas du tout vu la
campagne... C'est ma source, je vous dis... Oui, cette salope de petite
rivière, c'est elle qui m'a baptisé... J'ai commencé à pêcher dedans ce
que je suis, ce que je sens, ce que je peins... Oui, la Bièvre, c'est ça
qui m'a ouvert la grande fenêtre...
Et tirant d'une huche à pain un tas de panneaux d'études qu'il essuya
avec sa manche:
--Tenez! voilà...