LXXXIX

Cependant, à bien regarder Crescent, on apercevait dans l'homme inculte

et rustique comme un Jean Journet des bois et des champs. Il y avait

encore en lui de la figure de ce Martin, le visionnaire laboureur de la

Restauration, qui avait entendu des voix et Dieu lui parler dans un pré.

Sa tenue, son air, ses lourds gestes, l'espèce de bouillonnement de son

front, ses silences, les sourires passant sur ses grosses lèvres, ses

regards, dégageaient le vague, le pénétrant, le troublant qu'on

sentirait auprès d'un paysan apôtre.

Sans instruction, sans éducation, ne lisant rien, pas même un journal,

ignorant de tout et du gouvernement qu'il faisait, replié sur lui, ne se

mêlant point aux autres, ne voyant personne, se dérobant aux visites,

retiré, muré dans sa «barbisonnière», étranger au monde, n'ayant pas mis

le pied depuis une douzaine d'années au Luxembourg, ni dans les

Expositions, sourd au bruit de sa femme, Crescent était arrivé, par

l'excès de la solitude et de la contemplation, à l'espèce de mysticisme

auquel l'art agreste élève les âmes simples.

Une griserie d'un panthéisme inconscient lui était venue de ces études

errantes qu'il faisait hors de son atelier, sans peindre, sans dessiner,

plongé dans l'infini des ciels et des horizons, enfoncé du matin au soir

dans l'herbe et dans le jour, s'éblouissant de la lumière, buvant des

yeux l'aurore; le coucher de soleil, le crépuscule, aspirant les chaudes

odeurs du blé mûr, l'acre volupté des senteurs de forêt, les grands

souffles qui ébranlent la tête, le Vent, la Tempête, l'Orage.

Cette absorption, cette communion, cet embrassement des visions, des

couleurs, des fantasmagories de la campagne, avaient à la longue

développé dans Crescent l'espèce d'illumination d'un voyant de la

nature, la religiosité inspirée d'un prêtre de la terre en sabots. Le

ruminement des songeries d'un berger, l'exaltation des perceptions d'un

artiste, la ténacité paysanne de la méditation, le travail surexcitant

de l'isolement, l'immense enivrement sacré de la création, tout cela,

mêlé en lui, lui donnait un peu de l'extatisme des anciens Solitaires.

Comme chez quelques grands paysagistes à existence sauvage, à idées

congestionnées, on eût dit que la séve des choses lui était montée au

cerveau.

Manette Salomon · 第 95 / 162 题