Cependant, à bien regarder Crescent, on apercevait dans l'homme inculte
et rustique comme un Jean Journet des bois et des champs. Il y avait
encore en lui de la figure de ce Martin, le visionnaire laboureur de la
Restauration, qui avait entendu des voix et Dieu lui parler dans un pré.
Sa tenue, son air, ses lourds gestes, l'espèce de bouillonnement de son
front, ses silences, les sourires passant sur ses grosses lèvres, ses
regards, dégageaient le vague, le pénétrant, le troublant qu'on
sentirait auprès d'un paysan apôtre.
Sans instruction, sans éducation, ne lisant rien, pas même un journal,
ignorant de tout et du gouvernement qu'il faisait, replié sur lui, ne se
mêlant point aux autres, ne voyant personne, se dérobant aux visites,
retiré, muré dans sa «barbisonnière», étranger au monde, n'ayant pas mis
le pied depuis une douzaine d'années au Luxembourg, ni dans les
Expositions, sourd au bruit de sa femme, Crescent était arrivé, par
l'excès de la solitude et de la contemplation, à l'espèce de mysticisme
auquel l'art agreste élève les âmes simples.
Une griserie d'un panthéisme inconscient lui était venue de ces études
errantes qu'il faisait hors de son atelier, sans peindre, sans dessiner,
plongé dans l'infini des ciels et des horizons, enfoncé du matin au soir
dans l'herbe et dans le jour, s'éblouissant de la lumière, buvant des
yeux l'aurore; le coucher de soleil, le crépuscule, aspirant les chaudes
odeurs du blé mûr, l'acre volupté des senteurs de forêt, les grands
souffles qui ébranlent la tête, le Vent, la Tempête, l'Orage.
Cette absorption, cette communion, cet embrassement des visions, des
couleurs, des fantasmagories de la campagne, avaient à la longue
développé dans Crescent l'espèce d'illumination d'un voyant de la
nature, la religiosité inspirée d'un prêtre de la terre en sabots. Le
ruminement des songeries d'un berger, l'exaltation des perceptions d'un
artiste, la ténacité paysanne de la méditation, le travail surexcitant
de l'isolement, l'immense enivrement sacré de la création, tout cela,
mêlé en lui, lui donnait un peu de l'extatisme des anciens Solitaires.
Comme chez quelques grands paysagistes à existence sauvage, à idées
congestionnées, on eût dit que la séve des choses lui était montée au
cerveau.