Les Coriolis et les Crescent prenaient l'habitude de se réunir le soir,
en passant alternativement la soirée les uns chez les autres. Les hommes
causaient, fumaient; les deux femmes jouaient aux cartes. Au jeu, madame
Crescent apportait ses vivacités, la passion la plus comique, montrant
des désespoirs d'enfant quand elle perdait, prenant les cartes à partie,
les injuriant, leur donnant des coups de poing sur la figure en
disant:--A-t-on idée de ces pierrots-là, de ces Machabées! Voyez-vous
ça! une giboulée de piques, le roi de pique! C'est ce monstre-là qui m'a
fait perdre! Ah! par exemple, la première fois que j'attraperai un
_moricaud_... Eh bien! oui, un chat noir... ça porte chance...
Les hommes riaient, et dans l'hilarité le gros rire de Crescent
éclatait, sonore et large, pareil à ce rire de Luther qu'on entend dans
les _Propos de table_.
--Voyons, madame Crescent, calmez-vous,--disait Anatole,--nous allons
faire une partie ensemble, vous serez plus heureuse.
--Ne jouez pas avec ma femme,--criait Crescent en continuant à
rire,--elle triche!
--Je triche. Ah! bon sang!--s'exclamait là-dessus madame Crescent avec
l'exclamation barbisonnaise dont elle usait à tout propos:--Si l'on peut
dire!--Elle étouffait d'indignation et de colère.--Je triche, moi? Dis
donc encore un peu que je triche? Mais tu sais, toi, un jour je te
lâcherai de la ficelle, et tu courras après la pelote, tu verras!
Elle remuait, se levait, allait, revenait, s'agitait, ne pouvait se
taire ni rester en place. Des trépidations de nerfs la traversaient;
elle était tourmentée par des influences atmosphériques, prise et
secouée d'inquiétudes animales qui la faisaient se jeter à la fenêtre et
regarder avec peur.
--Tenez, voyez-vous, là dans le coin, ce qui est jaune dans le ciel, je
suis sûre, vous allez voir, il va encore en avoir un... Ah! oui, riez!
il va en faire un, je vous dis... Oh! bon Dieu, que je suis malheureuse!
Vous ne me croyez pas, monsieur Anatole? venez donc voir.
--Mais non, madame Crescent, ce n'est rien, il n'y aura pas d'orage...
Tenez! la revanche...
--Voyez-vous, je l'ai dans le corps, voilà le chiendent... je suis comme
un damné, ça me soulève sous la plante des pieds... et puis dans les
bras... J'ai, vous savez... j'ai comme des fourmis dans les ongles...
Ah! tant pis! le roi, je le marque.
Elle oubliait l'orage, revenait à sa préoccupation, à la monomanie de
ses tendresses.--Figurez-vous, commençait-elle à dire,--les gens d'ici,
c'est si canaille, c'est si... je ne sais pas quoi, oh! les rendoublés!
s'ils avaient les moyens, ils feraient un carnage de toutes les pauvres
bêtes de la forêt. Tenez! il y a Boichu... Il sort tous les soirs à la
tombée de la nuit, je ne sais pas ce qu'il va faire, mais Dieu de Dieu,
si j'étais le garde! C'est mon choléra, cet homme-là... avec ça qu'il
est laid comme la bête. Moi, d'abord, tous les gens qui font du mal aux
animaux, je les sens... Dans le temps, à Paris, dans une maison où nous
habitions, j'ai dit un jour en rentrant à mon mari: Il y a un garçon
boucher emménagé ici... Mais non... Mais si... Et c'était vrai: je le
savais bien, je l'avais senti dans l'escalier! Moi! un homme que je
saurais faire souffrir une bête, je ne suis pas traître, n'est-ce
pas?... eh bien! je lui ferais rouler la tête avec mon pied! Ça ne me
ferait pas plus que ça!... Et ici, c'est un malheur. Les enfants, des
tout petits qu'on les moucherait, il leur sortirait du lait, ils ne
savent que manigancer pour faire du mal: c'est toujours après les
fusils, les pistolets... de la mauvaise herbe de braconnier. Et les
petites filles, donc! C'est encore plus enragé que les garçons... il y a
des chasses... ça les rend mauvaises... Voilà-t-il pas qu'aujourd'hui la
petite à Prudent, cette moucheronne, elle était en train de tirer avec
du sable dans son petit fusil sur la biche que nous avons! Vous ne
l'avez pas vue, ma biche, quand elle me suit si gentiment derrière la
carriole? Ah! je lui ai flanqué une _touille_, à cette petite
coquine-là... qu'elle n'aura pas _bouffeté_ de la journée, je vous en
réponds! Monstres d'enfants! vouloir abîmer des bêtes!...
Crescent essayait de l'interrompre.--Allons, laisse-nous un peu Anatole,
tu es à l'ennuyer depuis une heure...
--Ah! monsieur Anatole, dites donc,--faisait encore madame Crescent en
le retenant par le bras,--je suis sûre que pour cela vous serez de mon
avis... Vous savez, cet orgue dans la journée qui est venu jouer devant
chez nous?... Ça vous a-t-il rendu tout crin comme moi?... Eh bien!
n'est-ce pas que le gouvernement devrait défendre les orgues?... parce
que, voyez-vous, on le voit bien par soi, ça doit avoir une influence
sur les chiens enragés, hein, n'est-ce pas?