LXXXVIII

Coriolis passait des heures dans l'atelier de Crescent.

Il ne pouvait s'empêcher d'envier cette facilité, le don de cet homme né

peintre, et qui semblait mis au monde uniquement pour faire cela: de la

peinture. Il admirait ce tempérament d'artiste plongé si profondément

dans son art, toujours heureux, et réjoui en lui-même chaque jour de

poser des tons fins sur la toile, sans que jamais il se glissât dans le

bonheur et l'application de son opération matérielle, une idée de

réputation, de gloire, d'argent, une préoccupation du public, du succès,

de l'opinion. Qu'il y eût toujours des motifs, des effets de soir et de

matin dans la campagne et des couleurs chez Desforges, c'était tout ce

que Crescent demandait. A le voir travailler sans inquiétude, sans

tâtonnement, sans fatigue, sans effort de volonté, on eût dit que le

tableau lui coulait de la main. Sa production avait l'abondance et la

régularité d'une fonction. Sa fécondité ressemblait au courant d'un

travail ouvrier.

Et véritablement, de la vie ouvrière, de l'ouvrier, l'homme et l'atelier

à première vue montraient le caractère.

L'atelier était une grange avec une planche portant à sept ou huit pieds

de haut des toiles retournées, trois chevalets en bois blanc, et

quelques faïences de village écornées.

L'homme était un homme trapu, à la forte tête encadrée dans une barbe

rousse, avec de gros yeux bleus, des yeux _voraces_, comme les avait

appelés un de ses amis. Il portait le pantalon de toile et les sabots du

paysan.

Manette Salomon · 第 94 / 162 题