Madame Crescent était une petite femme grasse et courte, avec une
tournure boulotte où il y avait quelque chose de fallot, de cocasse, de
comique. Deux _couêttes_ de cheveux en désordre, couleur de chanvre,
s'échappaient sur son front de la ruche de son bonnet. Ses yeux bleus
tout clairs montraient un grand blanc quand elle les levait. Elle avait
un petit nez étonné, un teint tout frais avec des pommettes du rose
d'une pomme d'api. Il restait de l'enfant dans ce visage d'une femme de
quarante ans, où l'on croyait voir par moments comme la figure et la
peau d'une petite fille sous un bonnet de grand'mère.
Paysanne, elle était restée paysanne en tout, de corps, d'habitude, de
langue et d'âme. Ses robes, faites à Paris, rappelaient, sur son dos,
les paquets et les plis du village. Elle portait des souliers qui
faisaient le bruit d'un pas d'homme. Elle racontait que son premier
chapeau l'avait rendue sourde, et qu'elle avait manqué deux fois d'être
écrasée dans la journée. Ses idées étaient les idées têtues de
l'ignorance du peuple; elle en avait d'excentriques sur la médecine, de
républicaines sur le gouvernement, sur une façon de gouverner à elle, de
françaises contre les étrangers, d'économiques pour empêcher les Anglais
d'acheter ce qu'on mange en France. Contre les Anglais particulièrement,
elle nourrissait toutes sortes de préjugés: elle était persuadée qu'on
faisait de Paris une pension de cent mille francs à la fille de la reine
d'Angleterre. Tout cela jaillissait d'elle pêle-mêle, avec des
observations fines de paysan, en saillies drôlatiques, dans une langue
colorée des mots de son pays et des expressions faubouriennes de Paris,
une langue moitié entendue, moitié créée, moitié inventée, moitié
estropiée, une langue de raccroc et de chance brouillée avec la
grammaire, et qui avait un fond d'arrière-goût des champs, l'originalité
native et brute de cette nature restée champêtre.
Elle riait toujours et bougonnait toujours. C'était un mélange de bonne
humeur et d'impatience, de grogneries sans amertume lui montant de la
vivacité de son sang, et d'accès d'hilarité pouffante, de vraies
cascades de rire, qui faisaient dans son gosier un bruit d'écroulement
de piles de cent sous, et l'étranglaient presque.
Mais le plus curieux de cette créature, c'est qu'elle ne pouvait rien
retenir de sa pensée. Elle ne pouvait la garder, intime, secrète,
enfermée, cachée, comme tout le monde. Une sensation, une impression,
était immédiatement chez elle sur ses lèvres. Son cerveau pensait tout
haut avec des paroles. Tout ce qui le traversait, les idées les plus
baroques, les plus saugrenues, les plus «endiablées», comme elle disait,
lui venaient au même moment au bout de la langue. Les mots de choses qui
lui passaient dans la tête s'échappaient d'elle par un phénomène
étrange, dans l'espèce de bouillonnement d'un pot sans couvercle. Et
cela était chez elle aussi involontaire qu'instantané. Souvent, aussitôt
après un mauvais compliment lâché à la première vue de quelqu'un, elle
devenait rouge comme une cerise, et malheureuse comme les pierres.
Cette singulière organisation faisait qu'elle parlait du matin jusqu'au
soir, et qu'elle parlait à tout, aux murs, à la pièce où elle se
trouvait. Dans un éternel monologue de confession, elle disait
innocemment toute seule ce qu'elle faisait, ce qu'elle allait faire, ce
qui l'occupait, ce qu'elle regardait, tous les riens de son imagination,
l'annonce de ses moindres intentions. En travaillant, en faisant la
cuisine, elle causait avec son travail; elle dialoguait avec tout ce que
touchaient ses mains: elle prévenait une pomme de terre qu'elle allait
la faire cuire. Elle interpellait le charbon, la cheminée, les
casseroles, grondait toutes sortes d'objets qui la mettaient en colère,
et qu'elle appelait sérieusement «_horreurs_», un mot universel qu'elle
appliquait à tout.
Un amour, une passion remplissait la vie de madame Crescent: l'adoration
des animaux. Les bêtes faisaient son bonheur et comme ses enfants. Il
semblait qu'il y eût de la maternité dans sa charité et sa tendresse
pour eux.
Elle avait été nourrie par une chèvre, qui ne la quittait pas, qu'elle
menait avec elle aux champs, dans les bois. A douze ans, elle avait vu
tuer et manger sa nourrice par ses parents. Depuis ce temps, la révolte,
l'horreur de son estomac pour la viande avait été telle qu'elle avait
passé toute sa jeunesse sans pouvoir toucher à un _creton_ de lard; et
encore maintenant, elle ne mangeait pas volontiers de ce qui était de la
chair, refusant de goûter au gibier, à ce qui lui rappelait un oiseau,
vivant de légumes et de verdure, comme de la seule nourriture innocente
et sans crime. Son instinct avait naturellement de la religieuse
répugnance du brahme pour la bête qui a vécu et qu'on a tuée: pour elle,
la boucherie ressemblait à de l'anthropophagie.
Les animaux lui tenaient comme physiquement au coeur. Il y avait d'elle
à eux des liens secrets, une espèce de chaîne, des rapports comme d'une
autre vie commune. Son allaitement par une chèvre, ce premier sang que
fait une nourrice animale, ces mystérieuses attaches naturelles qu'elle
met dans un être humain, lui avaient presque donné une solidarité de
parenté, une communion de souffrances avec les bêtes. Leurs maux, leurs
joies lui remuaient un peu les entrailles. Elle sentait vivre de sa vie
en elles. Quand elle en voyait maltraiter une, il se levait de son petit
corps, de sa timidité, des audaces, des colères, des apostrophes en
pleine rue à se faire assommer. Contre les bouchers menant leurs
bestiaux à l'abattoir, contre les charretiers abîmant de coups leurs
attelages, elle entrait dans des fureurs qui la faisaient revenir au
logis tout en feu, son bonnet de travers, avec des indignations
terribles. Elle rêvait la nuit de tous les chevaux battus qu'elle avait
vus dans la journée.
Elle ne pensait guère qu'à cela: les animaux. Sa grande joie était de
voir un chien, un chat, n'importe quoi de vivant, de volant, de jouant,
d'heureux d'un bonheur de bête sur la terre ou dans le ciel. Les oiseaux
surtout lui prenaient ses pensées. Elle avait peur pour eux du froid, de
l'hiver, de la neige, de la faim, de l'orage qui les éparpille
piaillants.
Un oiseau qui chantait sur un toit lui faisait passer une heure, à demi
cachée derrière une persienne, distraite, intéressée, absorbée, sans
bouger, perdue dans une attention amoureuse, charmée, avec une
immobilité de ravissement dans les plis de sa robe. Et quand, par un
joli soleil de printemps, gaie de tout le corps, elle trottinait
allègrement, il lui sortait, avec une voix qui avait l'air de remercier
le beau temps et les premières pousses de verdure comme la charité du
bon Dieu pour ces petits pauvres: «Les oiseaux sont riches cette année,
il y a du mouron; ils vont se faire de bonnes petites panses.»