LXXXIV

Le dîner donné par Crescent eut lieu à une heure, l'heure du dîner de la

campagne, sous une tente faite avec des draps, dressée dans le jardin.

On mangea gaiement le chevreuil servi à toutes les sauces. Et bientôt,

dans l'expansion de ce repas en plein air, Crescent et Coriolis, qui

avaient d'avance, sans se connaître, une mutuelle estime de leurs

talents, devinrent presque des amis, se parlant dans l'intimité de

l'aparté, et l'isolement de la causerie à deux.

Avec son rire, sa gaieté gamine, ce mélange de familiarité bouffonne et

de galanterie attentionnée, qui était son charme auprès des femmes,

Anatole avait fait tout le suite la conquête de madame Crescent.

Seule, Manette, un peu dépaysée dans ce dîner d'hommes, où il n'y avait

d'autre femme avec elle que madame Crescent, laissait voir une espèce de

gêne.

La femme du paysagiste s'en aperçut; et à peine le dessert fut-il sur la

table qu'elle lui dit:--Ma belle, venez voir ma poulaille... ça vous

amusera plus que de rester avec toutes ces horreurs d'hommes... Et

vous?--fit-elle en se tournant vers Anatole, vous, le _bélier_...

Madame Crescent avait pour la volaille, le goût, la passion, répandus et

vulgarisés dans tout Barbison par la _poulomanie_ de Jacques, le peintre

graveur. Au bout du jardin, dans le champ, elle avait créé un petit parc

divisé en quatre compartiments, et dont un émondage de peupliers relié

par des perchettes nouées avec de l'osier faisait le palis garni en bas

de paille de seigle. Elle mena là Manette et Anatole, tira le gros

loquet de la porte, et leur fit voir les poulaillers aux murs de

pierrailles, traversés de lattes, couverts de chaume; les petits hangars

reliés aux poulaillers par une rallonge de refuge contre la pluie; les

juchoirs mobiles, les pondoirs en osier attachés au mur par une tringle

de bois, les boîtes à élevage. Elle leur expliquait ceci et cela, leur

disait qu'il fallait un terrain ne prenant pas l'eau, ne _gâchant_ pas,

que les poulaillers étaient exposés au levant, parce que l'exposition au

midi faisait de la vermine; que l'hiver, il fallait mettre une bonne

couche de fumier sous les hangars, pour empêcher les poules d'avoir

froid. Elle les arrêtait à la petite place, au milieu du gazon, où elle

déposait du sable fin qui servait aux poules à se poudrer. Elle leur

faisait remarquer une augette recouverte qu'elle avait inventée pour

mettre le grain à l'abri de la pluie et des piétinements.

Et toute contente des petits étonnements de Manette, enchantée

d'Anatole, de son air et de ses assentiments de connaisseur, des cris

imitatifs dont il inquiétait la basse-cour, des _cocoricos_ avec

lesquels il faisait se piéter et se créter batailleusement les coqs,

elle montrait et remontrait ses Houdan, ses Crèvecoeur, ses Cochinchine,

ses Brahma, ses Bentham, ses espèces indigènes, exotiques, ses petites

poules naines: des boules de soie. Elle appelait toutes ces bêtes, les

petites, les grandes, leur parlait, les caressait avec une sorte

d'attendrissement grisé mêlé à un sentiment de famille.

Manette Salomon · 第 90 / 162 题