Crescent était un des grands représentants du paysage moderne.
Dans le grand mouvement du retour de l'art et de l'homme du XIXe siècle
à la nature naturelle, dans cette étude sympathique des choses à
laquelle vont pour se retremper et se rafraîchir les civilisations
vieilles, dans cette poursuite passionnée des beautés simples, humbles,
ingénues de la terre, qui restera le charme et la gloire de notre école
présente, Crescent s'était fait un nom et une place à part. Un des
premiers il avait bravement rompu avec le paysage historique, le site
composé et traditionnel, le persil héroïque du feuillage, l'arbre
monumental, cèdre ou hêtre, trois fois séculaire abritant inévitablement
un crime ou un amour mythologique. Il avait été au premier champ, à la
première herbe, à la première eau; et là, toute la nature lui était
apparue et lui avait parlé. En regardant naïvement et religieusement en
l'air et à ses pieds, à quelques pas d'un faubourg et d'une barrière, il
avait trouvé sa vocation et son talent. Dans la campagne commune,
vulgaire, méprisée du rayon de la grande ville, il avait découvert la
campagne. Le verger mêlé aux champs, les assemblages de toits de chaume
dans un bouquet de sureaux, les maigres coteaux de vigne, les
ondulations de collines basses, les légers rideaux de peupliers, les
minces bois clairs de la grande banlieue lui avaient suffi pour trouver
ces chefs-d'oeuvre «qu'on peut faire,--disait un de ses grands
camarades,--sans quitter les environs de Paris.»
Pour lui, la terre n'avait point de lieux communs: le plus petit coin,
le moindre sujet lui donnait l'inspiration. Une ferme, un clos, un
ruisseau sous bois clapotant sous le sabot d'un cheval de charrette, une
tranche de blé vert plein de coquelicots et de bluets froissée par l'âne
d'une paysanne, une lisière de pommiers en fleur blancs et roses comme
des arbres de paradis: c'étaient ses tableaux. Une ligne d'horizon, une
mare, une silhouette de femme perdue, il ne lui fallait que cela pour
faire voir et toucher à l'oeil la plaine de Barbison.
Sa peinture faisait respirer le bois, l'herbe mouillée, la terre des
champs crevassée à grosses mottes, la chaleur et, comme dit le paysan,
le _touffe_ d'une belle journée, la fraîcheur d'une rivière, l'ombre
d'un chemin creux: elle avait des parfums, des _fragrances_, des
haleines. De l'été, de l'automne, du matin, du midi, du soir, Crescent
donnait le sentiment, presque l'émotion, en peintre admirable de la
sensation. Ce qu'il cherchait, ce qu'il rendait avant tout, c'était
l'impression, vive et profonde du lieu, du moment, de la saison, de
l'heure. D'un paysage il exprimait la vie latente, l'effet pénétrant, la
gaieté, le recueillement, le mystère, l'allégresse ou le soupir. Et de
ses souvenirs, de ses études, il semblait emporter dans ses toiles
l'espèce d'âme variable, circulant autour de la sèche immobilité du
motif, animant l'arbre et le terrain,--l'atmosphère.
L'atmosphère, la possession, le remaniement continu, l'embrassement
universel, la pénétration des choses par le ciel, avaient été la grande
étude de ces yeux et de cet esprit, toujours occupés à contempler et à
saisir les féeries du soleil, de la pluie, du brouillard, de la brume,
les métamorphoses et l'infinie variété des tonalités célestes, les
vaporisations changeantes, le flottement des rayons, les décompositions
des nuages, l'admirable richesse et le divin caprice des colorations
prismatiques de nos ciels du Nord. Aussi, le ciel pour lui n'était-il
jamais _un fait isolé_, le dessus et le plafond d'un tableau, il était
l'enveloppement du paysage, donnant à l'ensemble et aux détails tous les
rapports de ton, le bain où tout trempait, de la feuille à l'insecte, le
milieu ambiant et diffus d'où se levaient tous les mirages de la nature
et toutes les transfigurations de la terre.
Et tantôt, dans ses toiles, qui étaient le poëme rustique des Heures
retrouvé au bout de la brosse, il répandait le matin, l'aube
poudroyante, les dernières balayures de la nuit, le jour timide dans un
brouillard de rosée, la lumière argentée, virginale, comme tramée de
fils de la Vierge, sous laquelle la verdure frissonne, l'eau fume, le
village s'éveille: on eût dit que sa palette était la palette de
l'_Angelus_. Tantôt il peignait le midi ardent et poussiéreux, gris de
chaleur orageuse, avec ses tons neutres et brûlants, ses soleils sourds
faisant peser la fadeur écoeurante de l'été sur la sieste des
moissonneurs. Et toute une série admirable de ses tableaux déroulait le
soir, ses incendies, ses roulées de nuages de rubis sur un horizon d'or,
les lentes défaillances, les pâlissements de jour, la descente de la
mélancolie sereine des heures noires dans la campagne éteinte et presque
effacée.
Là-dedans, souvent Crescent jetait une scène, quelque scène champêtre,
les semailles, la moisson, la récolte,--un de ces travaux nourriciers de
l'homme dont il essayait d'indiquer la grandeur et l'antique sainteté
avec l'austère simplicité des poses, avec la rondeur d'une ligne
rudimentaire, l'espèce de style fruste d'une humanité primitive, faisant
de la paysanne, de la femme de labour, courbée sur la glèbe, de ce corps
où le labeur du champ a tué la femme, la silhouette plate et rigide
habillée comme de la déteinte des deux éléments où elle vit:--du brun de
la terre, du bleu du ciel.