LXXIV

Coriolis passait ses journées dans la forêt, sans peindre, sans

dessiner, laissant se faire en lui ces croquis inconscients, ces espèces

d'esquisses flottantes que fixent plus tard la mémoire et la palette du

peintre.

Une émotion, une émotion presque religieuse le prenait chaque fois,

quand, au bout d'un quart d'heure, il arrivait à l'avenue du Bas-Bréau:

il se sentait devant une des grandes majestés de la Nature. Et il

demeurait toujours quelques minutes dans une sorte de ravissement

respectueux et de silence ému de l'âme, en face de cette entrée d'allée,

de cette porte triomphale, où les arbres portaient sur l'arc de leurs

colonnes superbes l'immense verdure pleine de la joie du jour. Du bout

de l'allée tournante, il regardait ces chênes magnifiques et sévères,

ayant un âge de dieux, et une solennité de monuments, beaux de la beauté

sacrée des siècles, sortant, comme d'une herbe naine, des forets de

fougère écrasées de leur hauteur: le matin jouait sur leur rude écorce,

leur peau centenaire, et passait sur leurs veines de bois les blancheurs

polies de la pierre. Coriolis se mettait à marcher sous ces voûtes qui

éclataient au-dessus de lui, à des élévations de cent pieds, en fusées

de branches, en cimes foudroyées, en furies échevelées et tordues, ayant

l'air de couronnes de colère sur des têtes de géant. Il marchait sur les

ombres couchées barrant le chemin, qui tombaient du fût énorme des

troncs; et en haut, le ciel ne lui apparaissait plus que par des piqûres

du bleu d'une fleur et de la grandeur d'une étoile, par de petits

morceaux de beau temps que la verdeur de la feuillée faisait fuir et

presque pâlir dans un infini d'altitude. Des deux côtés du chemin, il

avait des dessous de bois, des fonds de ce vert doux et tendre qu'a

l'ombre des forêts dans la transparence pénétrante du midi, et que

déchire çà et là un zigzag de soleil, un rayon courant, frémissant

jusqu'au bout d'une branche, voletant sur les feuilles, en ayant l'air

d'y allumer une rampe de feu d'émeraude. Plus près de lui, des petits

genévriers en pyramide étincelaient de luisants de givre; et les houx

rampants remuaient sur le vernis de leurs feuilles une lumière

métallique et liquide, l'éblouissement blanc d'un diamant dans une

goutte d'eau.

Le radieux spectacle, le bonheur de la lumière sur les feuilles, cette

gloire de l'été dans les arbres, cet air vif qui passe sur les tempes,

les senteurs cordiales, l'odeur de santé et la fraîche haleine des bois,

ce qui passe de grave et de doux dans la caresse de la solitude,

enveloppaient Coriolis qui sentait revenir à son corps l'allégresse

d'être jeune. Il passait le long de tous ces arbres aux membres

d'athlètes, au dessin héroïque, ceux-ci qui s'inclinaient avec les

lignes penchées des grands pins italiens dans les villas, ceux-là qui

montaient droits dans un jet de rigide élancement. Il y en avait de

solitaires comme des rois; et d'autres qui, réunis, assemblés, mêlant et

nouant leurs bras en dôme de verdure, semblaient dessiner un rond de

danse pour des hamadryades. Le sable, derrière Coriolis, enterrait son

pas; et il avançait dans ce silence de la forêt muette et murmurante, où

tombe des arbres comme une pluie de petits bruits secs, où bourdonnent

incessamment, pour le bercement de la rêverie, tous les infiniment

petits de la vie, le battement du rien qui vole, le bruissement du rien

qui marche. Et quand il s'étendait sur un tertre de mousse, le coude sur

la terre, les yeux à l'éternel balancement des branches auprès du ciel,

de petits souffles accouraient à lui, sur l'herbe et les feuilles

tombées, avec le pas d'une bête.

L'allée qu'il reprenait avait au bout, sous la flamme du jour, la jeune

clarté d'un bourgeonnement de printemps. Aux grands chênes succédaient

les futaies, aux futaies les petits bois, où tout à coup, en passant, il

faisait sauter, au milieu d'un arbre, un écureuil qui le regardait de

là; où bien, c'était un grand bruit qu'il faisait lever, un grand

remuement de branches d'où s'échappait au galop comme un grand cheval

rouge, qui était un cerf.

Puis la forêt s'ouvrait: un âpre plein midi brûlait, devant lui, dans le

paysage découvert, les gorges sauvages d'Apremont, les rochers qui, sous

le bleu africain du ciel et l'implacable intensité de la lumière, se

dressaient en masses violettes, avec des cernées sèches. Alors, quittant

le grand chemin, il grimpait à l'aventure au hasard de la route

serpentante. Il se glissait entre les pierres d'où se dressait l'arbre

sans terre et sans ombre, le grêle bouleau. Il s'enfonçait dans les

fougères, presque aussi hautes que lui, faisait craquer sous son pied la

mousse grillée et grésillante, se glissait entre des écartements de roc,

marchait sous des tortils d'arbres étouffés, étranglés entre deux blocs

et poussant de côté une branche sans feuille qui courait en l'air comme

une mèche de fouet. Il sondait et battait de son bâton, au passage,

l'inconnu de ces arbustes pareils à des noeuds de serpents lapidés, et

dont la végétation se tord avec des airs d'animalité blessée, ces

genévriers aux brindilles mortes, aux cassures de branchettes semblables

à des foetus de chanvre tillé, à l'emmêlement de chevelure noueuse et

fileuse, aux rameaux serrés, excoriés, à travers lesquels se

convulsionne le tronc vert-de-grisé avec ces arrachis d'où l'on dirait

qu'il s'égoutte du sang.

Il allait par des sables, par de hautes herbes ondulantes de glissements

furtifs et de rampements suspects, par des sentiers de chèvre, par des

lits de torrents séchés, par des montées où les marches étaient faites

de réseaux de racines pareilles à des squelettes de lézards, par des

escaliers où de grandes dalles figuraient des affleurements de fossiles

mal enterrés; et l'instinct de ses pas le portait presque toujours, au

bout de ses courses errantes, dans la vallée étroite et creuse qui va à

Franchart. Il prenait le petit chemin d'un blanc de chaux calciné, tout

miroitant de micas, dont l'éclatante blancheur n'était rompue, çà et là,

que par un morceau de mousse d'un vert humide et une tache de terre de

bruyère qui avait le noir de la traînée d'un charroi de charbon. Et

alors, à sa gauche et à sa droite ce n'était plus que des roches. De la

crête des deux collines, découpant sur le ciel la déchiqueture de leurs

arêtes, jusqu'au bas de la pente, il croyait voir l'éboulement,

l'avalanche, la cascade de morceaux de montagnes lâchés par une défaite

de Titans. Un pan du Chaos semblait avoir croulé et s'être arrêté là; il

y avait dans le tumulte immobile du paysage comme une grande tempête de

la nature soudainement pétrifiée. Toutes les formes, tous les aspects,

toutes les formidables fantaisies et toutes les terribles apparences du

rocher, étaient rassemblés dans ce cirque où les grès énormes prenaient

des profils d'animaux de rêves, des silhouettes de lions assyriens, des

allongements de lamentins sur un promontoire. Ici, les pierres entassées

figuraient un soulèvement, un écrasement de tortues monstrueuses, de

carapaces essayant de se chevaucher; là deux sphinx camus serraient la

route et barraient presque le passage. Les vastes galets d'une première

mer du monde, des crânes de mammouths troués de leurs orbites immenses,

le souvenir et le dessin des grands os du passé se levaient sur ce

chemin bordé de roches creusées par des remous de siècles, fouillés et

battus peut-être par une vague antédiluvienne.

Au haut de la montée, Coriolis s'arrêtait à cette grotte de Franchart,

qui a, à son seuil, le désordre et le bousculement de siéges de granit

renversés par un festin de Lapithes. Il épelait ces pierres qui ont le

fruste de murs anciennement écrits, ces pierres millénaires griffonnées

par le temps d'indéchiffrables graphies, et où l'eau de l'éternité a

creusé l'apparence de sculpture d'une cave d'Elephanta. Il restait

devant ces grottes béantes où le Désert semble rentrer chez lui, devant

ces antres de bêtes féroces auxquels on s'étonne de voir aller, au lieu

de pas de lion, des traces de breacks...

De rares oiseaux traversaient l'air, et Coriolis songeait

involontairement à des oiseaux qui porteraient à manger à un Saint dans

une grotte de la Thébaïde.

Puis, il longeait la petite mare à côté, enfermant une eau fauve dans sa

cuvette de pierre blanche, à la marge mamelonnée, ondulante et rongée.

Il s'asseyait quelques minutes au petit café de Franchart, repartait,

retrouvait les arbres, retraversait encore une fois le Bas-Bréau.

Il se faisait, à cette heure, une magie dans la forêt. Des brumes de

verdure se levaient doucement des massifs où s'éteignait la molle clarté

des écorces, où les formes à demi flottantes des arbres paraissaient se

déraidir et se pencher avec les paresses nocturnes de la végétation.

Dans le haut des cimes, entre les interstices des feuilles, le couchant

de soleil en fusion remuait et faisait scintiller les feux de pierreries

d'un lustre de cristal de roche. Le bleuissement, l'estompage vaporeux

du soir montait insensiblement; des lueurs d'eau mouillaient les fonds;

des raies de lumière, d'une pâleur électrique et d'une légèreté de

rayons de lune, jouaient entre les fourrés. Des allées, du sable envolé

sous les voitures, il se levait peu à peu un petit brouillard aérien,

une fumée de rêve suspendue dans l'air, et que perçait le soleil rond,

tout blanc de chaleur, dardant sur les arbres toutes les flammes d'un

écrin céleste... La fenêtre de Rembrandt, où il y a un prisme, et où

jouerait la Titania de Shakespeare dans une toile d'araignée

d'argent--c'était ce paysage du soir.

Manette Salomon · 第 80 / 162 题