Coriolis passait ses journées dans la forêt, sans peindre, sans
dessiner, laissant se faire en lui ces croquis inconscients, ces espèces
d'esquisses flottantes que fixent plus tard la mémoire et la palette du
peintre.
Une émotion, une émotion presque religieuse le prenait chaque fois,
quand, au bout d'un quart d'heure, il arrivait à l'avenue du Bas-Bréau:
il se sentait devant une des grandes majestés de la Nature. Et il
demeurait toujours quelques minutes dans une sorte de ravissement
respectueux et de silence ému de l'âme, en face de cette entrée d'allée,
de cette porte triomphale, où les arbres portaient sur l'arc de leurs
colonnes superbes l'immense verdure pleine de la joie du jour. Du bout
de l'allée tournante, il regardait ces chênes magnifiques et sévères,
ayant un âge de dieux, et une solennité de monuments, beaux de la beauté
sacrée des siècles, sortant, comme d'une herbe naine, des forets de
fougère écrasées de leur hauteur: le matin jouait sur leur rude écorce,
leur peau centenaire, et passait sur leurs veines de bois les blancheurs
polies de la pierre. Coriolis se mettait à marcher sous ces voûtes qui
éclataient au-dessus de lui, à des élévations de cent pieds, en fusées
de branches, en cimes foudroyées, en furies échevelées et tordues, ayant
l'air de couronnes de colère sur des têtes de géant. Il marchait sur les
ombres couchées barrant le chemin, qui tombaient du fût énorme des
troncs; et en haut, le ciel ne lui apparaissait plus que par des piqûres
du bleu d'une fleur et de la grandeur d'une étoile, par de petits
morceaux de beau temps que la verdeur de la feuillée faisait fuir et
presque pâlir dans un infini d'altitude. Des deux côtés du chemin, il
avait des dessous de bois, des fonds de ce vert doux et tendre qu'a
l'ombre des forêts dans la transparence pénétrante du midi, et que
déchire çà et là un zigzag de soleil, un rayon courant, frémissant
jusqu'au bout d'une branche, voletant sur les feuilles, en ayant l'air
d'y allumer une rampe de feu d'émeraude. Plus près de lui, des petits
genévriers en pyramide étincelaient de luisants de givre; et les houx
rampants remuaient sur le vernis de leurs feuilles une lumière
métallique et liquide, l'éblouissement blanc d'un diamant dans une
goutte d'eau.
Le radieux spectacle, le bonheur de la lumière sur les feuilles, cette
gloire de l'été dans les arbres, cet air vif qui passe sur les tempes,
les senteurs cordiales, l'odeur de santé et la fraîche haleine des bois,
ce qui passe de grave et de doux dans la caresse de la solitude,
enveloppaient Coriolis qui sentait revenir à son corps l'allégresse
d'être jeune. Il passait le long de tous ces arbres aux membres
d'athlètes, au dessin héroïque, ceux-ci qui s'inclinaient avec les
lignes penchées des grands pins italiens dans les villas, ceux-là qui
montaient droits dans un jet de rigide élancement. Il y en avait de
solitaires comme des rois; et d'autres qui, réunis, assemblés, mêlant et
nouant leurs bras en dôme de verdure, semblaient dessiner un rond de
danse pour des hamadryades. Le sable, derrière Coriolis, enterrait son
pas; et il avançait dans ce silence de la forêt muette et murmurante, où
tombe des arbres comme une pluie de petits bruits secs, où bourdonnent
incessamment, pour le bercement de la rêverie, tous les infiniment
petits de la vie, le battement du rien qui vole, le bruissement du rien
qui marche. Et quand il s'étendait sur un tertre de mousse, le coude sur
la terre, les yeux à l'éternel balancement des branches auprès du ciel,
de petits souffles accouraient à lui, sur l'herbe et les feuilles
tombées, avec le pas d'une bête.
L'allée qu'il reprenait avait au bout, sous la flamme du jour, la jeune
clarté d'un bourgeonnement de printemps. Aux grands chênes succédaient
les futaies, aux futaies les petits bois, où tout à coup, en passant, il
faisait sauter, au milieu d'un arbre, un écureuil qui le regardait de
là; où bien, c'était un grand bruit qu'il faisait lever, un grand
remuement de branches d'où s'échappait au galop comme un grand cheval
rouge, qui était un cerf.
Puis la forêt s'ouvrait: un âpre plein midi brûlait, devant lui, dans le
paysage découvert, les gorges sauvages d'Apremont, les rochers qui, sous
le bleu africain du ciel et l'implacable intensité de la lumière, se
dressaient en masses violettes, avec des cernées sèches. Alors, quittant
le grand chemin, il grimpait à l'aventure au hasard de la route
serpentante. Il se glissait entre les pierres d'où se dressait l'arbre
sans terre et sans ombre, le grêle bouleau. Il s'enfonçait dans les
fougères, presque aussi hautes que lui, faisait craquer sous son pied la
mousse grillée et grésillante, se glissait entre des écartements de roc,
marchait sous des tortils d'arbres étouffés, étranglés entre deux blocs
et poussant de côté une branche sans feuille qui courait en l'air comme
une mèche de fouet. Il sondait et battait de son bâton, au passage,
l'inconnu de ces arbustes pareils à des noeuds de serpents lapidés, et
dont la végétation se tord avec des airs d'animalité blessée, ces
genévriers aux brindilles mortes, aux cassures de branchettes semblables
à des foetus de chanvre tillé, à l'emmêlement de chevelure noueuse et
fileuse, aux rameaux serrés, excoriés, à travers lesquels se
convulsionne le tronc vert-de-grisé avec ces arrachis d'où l'on dirait
qu'il s'égoutte du sang.
Il allait par des sables, par de hautes herbes ondulantes de glissements
furtifs et de rampements suspects, par des sentiers de chèvre, par des
lits de torrents séchés, par des montées où les marches étaient faites
de réseaux de racines pareilles à des squelettes de lézards, par des
escaliers où de grandes dalles figuraient des affleurements de fossiles
mal enterrés; et l'instinct de ses pas le portait presque toujours, au
bout de ses courses errantes, dans la vallée étroite et creuse qui va à
Franchart. Il prenait le petit chemin d'un blanc de chaux calciné, tout
miroitant de micas, dont l'éclatante blancheur n'était rompue, çà et là,
que par un morceau de mousse d'un vert humide et une tache de terre de
bruyère qui avait le noir de la traînée d'un charroi de charbon. Et
alors, à sa gauche et à sa droite ce n'était plus que des roches. De la
crête des deux collines, découpant sur le ciel la déchiqueture de leurs
arêtes, jusqu'au bas de la pente, il croyait voir l'éboulement,
l'avalanche, la cascade de morceaux de montagnes lâchés par une défaite
de Titans. Un pan du Chaos semblait avoir croulé et s'être arrêté là; il
y avait dans le tumulte immobile du paysage comme une grande tempête de
la nature soudainement pétrifiée. Toutes les formes, tous les aspects,
toutes les formidables fantaisies et toutes les terribles apparences du
rocher, étaient rassemblés dans ce cirque où les grès énormes prenaient
des profils d'animaux de rêves, des silhouettes de lions assyriens, des
allongements de lamentins sur un promontoire. Ici, les pierres entassées
figuraient un soulèvement, un écrasement de tortues monstrueuses, de
carapaces essayant de se chevaucher; là deux sphinx camus serraient la
route et barraient presque le passage. Les vastes galets d'une première
mer du monde, des crânes de mammouths troués de leurs orbites immenses,
le souvenir et le dessin des grands os du passé se levaient sur ce
chemin bordé de roches creusées par des remous de siècles, fouillés et
battus peut-être par une vague antédiluvienne.
Au haut de la montée, Coriolis s'arrêtait à cette grotte de Franchart,
qui a, à son seuil, le désordre et le bousculement de siéges de granit
renversés par un festin de Lapithes. Il épelait ces pierres qui ont le
fruste de murs anciennement écrits, ces pierres millénaires griffonnées
par le temps d'indéchiffrables graphies, et où l'eau de l'éternité a
creusé l'apparence de sculpture d'une cave d'Elephanta. Il restait
devant ces grottes béantes où le Désert semble rentrer chez lui, devant
ces antres de bêtes féroces auxquels on s'étonne de voir aller, au lieu
de pas de lion, des traces de breacks...
De rares oiseaux traversaient l'air, et Coriolis songeait
involontairement à des oiseaux qui porteraient à manger à un Saint dans
une grotte de la Thébaïde.
Puis, il longeait la petite mare à côté, enfermant une eau fauve dans sa
cuvette de pierre blanche, à la marge mamelonnée, ondulante et rongée.
Il s'asseyait quelques minutes au petit café de Franchart, repartait,
retrouvait les arbres, retraversait encore une fois le Bas-Bréau.
Il se faisait, à cette heure, une magie dans la forêt. Des brumes de
verdure se levaient doucement des massifs où s'éteignait la molle clarté
des écorces, où les formes à demi flottantes des arbres paraissaient se
déraidir et se pencher avec les paresses nocturnes de la végétation.
Dans le haut des cimes, entre les interstices des feuilles, le couchant
de soleil en fusion remuait et faisait scintiller les feux de pierreries
d'un lustre de cristal de roche. Le bleuissement, l'estompage vaporeux
du soir montait insensiblement; des lueurs d'eau mouillaient les fonds;
des raies de lumière, d'une pâleur électrique et d'une légèreté de
rayons de lune, jouaient entre les fourrés. Des allées, du sable envolé
sous les voitures, il se levait peu à peu un petit brouillard aérien,
une fumée de rêve suspendue dans l'air, et que perçait le soleil rond,
tout blanc de chaleur, dardant sur les arbres toutes les flammes d'un
écrin céleste... La fenêtre de Rembrandt, où il y a un prisme, et où
jouerait la Titania de Shakespeare dans une toile d'araignée
d'argent--c'était ce paysage du soir.