Depuis quelques années, les hôtelleries campagnardes de l'art ont changé
d'aspect, de physionomie, de caractère. Elles ne sont plus hantées
seulement par le peintre; elles sont visitées et habitées par le
bourgeois, le demi-homme du monde, les affamés de villégiature à bon
marché, les curieux désireux d'approcher cette bête curieuse: l'artiste,
de le voir prendre sa nourriture, de surprendre sur place ses moeurs,
ses habitudes, son débraillé intime et familier, ses charges, un peu de
cette vie de déclassés amusants, que les légendes entourent d'une
auréole de licence, de gaieté et d'immoralité. Peu à peu, on a vu venir
loger dans ces chambrettes, manger à cette gamelle de la jeunesse, de la
bonne enfance et de l'étude d'après nature, toutes sortes d'intrus, des
professeurs, des officiers en congé, des magistrats, des mères de
famille, des touristes, de vieilles demoiselles, des passants, le monde
composite d'une table d'hôte.
Ce mélange existait dans l'auberge de Barbison. Autour de la table, à
côté de sept ou huit jeunes gens, travaillant et prenant là leurs
quartiers d'été et d'automne, à côté de deux paysagistes américains,
amenés à Barbison par la réputation de cette forêt de Fontainebleau
populaire jusque dans la patrie des forêts vierges, il venait s'asseoir
une vieille demoiselle tenant toujours en laisse un écureuil, et qu'on
ne connaissait que sous le nom de «la demoiselle de Versailles»; un
professeur de septième d'un collége de Paris, flanqué de son épouse et
de deux grandes asperges de fils; un vieillard maniaque passant sa vie à
rectifier les cartes de Dennecourt; un jeune sourd, à sourde vocation de
peinture, sorti de la grande école des Batignolles.
Cette immixtion de gens avait éteint, effarouché l'entrain de la
société: devant l'inconnu des convives, l'imposante présence de la
famille et de la virginité bourgeoise, les jeunes peintres avec la
timidité de gens sans éducation, craignant de laisser échapper une
inconvenance, et se mettant à viser à une sorte de comme il faut,
s'étaient congelés dans une de ces tenues de froideur et de bon ton qui
glacent dans l'artiste _poseur_ le rire naturel de l'art. Ils
respectaient le comique du professeur, une espèce de M. Pet-de-Loup,
homme sévère, mais juste, qui passait la moitié de son temps à morigéner
ses deux fils, et l'autre à sculpter des têtes de cannes. Ils
n'abusaient pas de la crédulité sans fond de la demoiselle de
Versailles. Ils étaient à peu près polis avec l'infirmité du jeune sourd
qui les _sciait_ avec ces petits gloussements qu'ont les sourds-muets
dans les cours, essayant d'attirer l'attention sur l'écriteau de leur
infirmité pendu sur leur poitrine.
Avec Anatole, tout changea. Il déchaîna les charges. Il criait dans
l'oreille du sourd des choses qui le faisaient rougir. Il rendait à tout
moment des visites au vieux monsieur si peureux de l'invasion de
quelqu'un dans sa chambre, d'un dérangement de ses papiers, de ses
notes, de ses cartes, qu'il faisait lui-même son lit. Il abondait avec
des intonations de Prudhomme dans les anathèmes du professeur contre les
débordements de la jeunesse actuelle; et il prenait ses fils à part pour
leur inculquer les plus sataniques principes d'insoumission. Quanta la
vieille fille de Versailles, il en fit sa victime d'adoption. Il
commença par lui persuader très-sérieusement, avec des textes de livres
de médecine à l'appui, que la cohabitation avec un écureuil donnait à la
longue la danse de saint Guy. Il lui fit mettre des bottes d'hommes
contre la morsure des vipères pour aller se promener dans la forêt. Il
lui fit croire qu'un des deux Américains de la table était un sauvage
défroqué qui avait été élevé à manger de la chair humaine.--N'est-ce
pas?--disait-il; et l'Américain, dressé à la charge, répondait, avec des
sourires voraces et inquiétants, que c'était bon, que cela avait un goût
entre le boeuf et le turbot. Un soir, après une répétition secrète dans
la journée, Anatole fit danser au Yankee une danse effroyable
d'anthropophagie: les gros yeux bleus écarquillés du danseur, son nez
crochu, ses cheveux et ses moustaches jaunes, son air de Polichinelle
vampire, la «figure» où il faisait sauter comme un morceau délicat
l'oeil de sa victime, mirent l'horreur de leur cauchemar dans les nuits
de la pauvre demoiselle. Mais la plus belle charge que lui monta Anatole
fut la charge de la lionne, qui l'enferma quinze jours chez elle dans sa
chambre. Elle avait lu dans un journal qu'une lionne s'était échappée
d'une ménagerie de Melun: on lui dit que la lionne s'était sauvée dans
la forêt, qu'elle avait mis bas onze lionceaux déjà très-gros; et pour
la bien convaincre du péril, Anatole, tous les soirs, faisait son entrée
dans la salle à manger avec le fusil de l'aubergiste, comme s'il n'osait
s'aventurer dehors qu'avec une arme.