Le dîner était la grande récréation de la journée. Ce qui le sonnait,
c'était le coucher du soleil, faisant apparaître tout noir, sur son
rayonnement de feu rouge, le genévrier mort servant d'enseigne à
l'auberge.
Un à un, les peintres rentraient dans cet éblouissement qui pavait de
lumière la rue du village. Les premiers arrivés se mettaient à l'ombre
sur le banc de pierre en face, à côté d'une charrette, et se tenaient
dans des poses lassées, avec des silences affamés, battant de leurs
bâtons leurs semelles pleines de sable. La fille de la maison, sortant
sur le pavé, la main devant les yeux, regardait au loin, et, sitôt
qu'elle voyait arriver les derniers attendus, avec le bout de leurs
parasols dépassant leur sac, elle allait tremper la soupe et l'apportait
fumante dans la salle à manger.
A peine si l'on se donnait le temps de laver les brosses. On jetait ses
chapeaux, on démêlait, au petit bonheur, les grandes serviettes jaunes
de toile de ménage, on attachait avec des ficelles les chiens aux pieds
des chaises; et un formidable bruit de cuillers sonnait dans les
assiettes creuses. Le grand pain posé sur le dessus du piano passait, et
chacun s'y coupait un michon. Le petit vin moussait dans les verres, les
fourchettes piquaient les plats, les assiettes couraient à la ronde, les
couteaux frappant sur la table demandaient des suppléments, la porte
battait sans cesse, le tablier de la fille qui servait volait sur les
convives, les bouteilles vides faisaient la chaîne avec les bouteilles
pleines, les serviettes fouettaient les chiens qui mettaient
effrontément la tête dans la sauce de leurs maîtres. Des rires tombaient
dans les plats. Une grosse joie de jeunesse, une joie de réfectoire de
grands enfants, partait de tous ces appétits d'hommes avivés par l'air
creusant de toute une journée en forêt. Et le tapage ne se recueillait
qu'à la solennelle confection de la salade à la moutarde, pour laquelle,
à la fin, la table suppliante obtenait un jaune d'oeuf cru.
Et autour de la table égayée, tout riait: le grand buffet avec ses
soupières à coq et sa grande tête de dix-cors; la salle à manger avec
toutes ses peintures dans des baguettes de bois blanc, où semble encadré
l'album de l'École de Fontainebleau. Le jour mourait sur tout ce petit
musée, barbouillé par tous les hôtes de Barbison, et qui met à ces murs,
derrière les chaises de ceux qui dînent, l'ombre ou le souvenir, le nom
de ceux qui ont dîné là, écrit d'un bout de pinceau, un jour de pluie,
avec un reste d'étude et la verve de leur premier talent, dans tous ces
tableaux qui se cognent: paysages, moutons, dessous de bois, parapluies
gris dans la forêt, chevaux, chenils, chasses en habits rouges, natures
mortes, crépuscules mythologiques, soleils sur le Rialto, partie de
canotage sur la Seine, amours boiteux frappant à la porte de Mercure. Et
de derniers rayons allaient à ces panneaux de buffet qui montrent la
pochade d'un marché aux chevaux à côté d'une cueillette de pommes sur
des échelles; ils allaient à ces guirlandes où le pinceau de Brendel a
noué aux pipes du Rhin les verres de Bohême; ils quittaient, comme à
regret, des esquisses de Rousseau jetées sur le bois d'une boîte à
cigares, et ces panneaux de lumière et de caprice, ces bouquets de
fleurs et de femmes écloses sous la brosse de Nanteuil et la baguette
magique de Diaz, ces grappes de fées montrant leurs bas de femmes sur
des balançoires de roses...
Les bougies apportées dans des chandeliers de cuivre jaune, le fromage
de gruyère dévoré, le café versé dans les demi-tasses opaques, les pipes
s'allumaient. Des apartés se faisaient dans des coins où des camarades
se parlaient à mi-voix, tandis que des farceurs écrivaient des vers faux
sur le livre de souvenir de la maison. La nuit endormait la rue, les
charrettes, le village; les paroles devenaient plus rares; le sommeil de
la campagne tombait peu à peu dans la pièce. Les paysagistes, dans leurs
yeux à demi fermés, sentaient revenir leur étude, leur motif, leur
journée, et souriaient vaguement à leurs couleurs du lendemain, avec les
rêves de leurs chiens grognants entre leurs jambes. La fatigue se
berçait dans une vision de travail. Un coude faisait un accord sur le
piano ouvert... Et tous allaient se coucher, dormir un de ces bons
sommeils dans lesquels tombait le son lointain de la trompe du _corneur_
de Macherin, et qu'éveillait, avec ses bruits du matin le réveil de la
basse-cour.