LXXIII

Le dîner était la grande récréation de la journée. Ce qui le sonnait,

c'était le coucher du soleil, faisant apparaître tout noir, sur son

rayonnement de feu rouge, le genévrier mort servant d'enseigne à

l'auberge.

Un à un, les peintres rentraient dans cet éblouissement qui pavait de

lumière la rue du village. Les premiers arrivés se mettaient à l'ombre

sur le banc de pierre en face, à côté d'une charrette, et se tenaient

dans des poses lassées, avec des silences affamés, battant de leurs

bâtons leurs semelles pleines de sable. La fille de la maison, sortant

sur le pavé, la main devant les yeux, regardait au loin, et, sitôt

qu'elle voyait arriver les derniers attendus, avec le bout de leurs

parasols dépassant leur sac, elle allait tremper la soupe et l'apportait

fumante dans la salle à manger.

A peine si l'on se donnait le temps de laver les brosses. On jetait ses

chapeaux, on démêlait, au petit bonheur, les grandes serviettes jaunes

de toile de ménage, on attachait avec des ficelles les chiens aux pieds

des chaises; et un formidable bruit de cuillers sonnait dans les

assiettes creuses. Le grand pain posé sur le dessus du piano passait, et

chacun s'y coupait un michon. Le petit vin moussait dans les verres, les

fourchettes piquaient les plats, les assiettes couraient à la ronde, les

couteaux frappant sur la table demandaient des suppléments, la porte

battait sans cesse, le tablier de la fille qui servait volait sur les

convives, les bouteilles vides faisaient la chaîne avec les bouteilles

pleines, les serviettes fouettaient les chiens qui mettaient

effrontément la tête dans la sauce de leurs maîtres. Des rires tombaient

dans les plats. Une grosse joie de jeunesse, une joie de réfectoire de

grands enfants, partait de tous ces appétits d'hommes avivés par l'air

creusant de toute une journée en forêt. Et le tapage ne se recueillait

qu'à la solennelle confection de la salade à la moutarde, pour laquelle,

à la fin, la table suppliante obtenait un jaune d'oeuf cru.

Et autour de la table égayée, tout riait: le grand buffet avec ses

soupières à coq et sa grande tête de dix-cors; la salle à manger avec

toutes ses peintures dans des baguettes de bois blanc, où semble encadré

l'album de l'École de Fontainebleau. Le jour mourait sur tout ce petit

musée, barbouillé par tous les hôtes de Barbison, et qui met à ces murs,

derrière les chaises de ceux qui dînent, l'ombre ou le souvenir, le nom

de ceux qui ont dîné là, écrit d'un bout de pinceau, un jour de pluie,

avec un reste d'étude et la verve de leur premier talent, dans tous ces

tableaux qui se cognent: paysages, moutons, dessous de bois, parapluies

gris dans la forêt, chevaux, chenils, chasses en habits rouges, natures

mortes, crépuscules mythologiques, soleils sur le Rialto, partie de

canotage sur la Seine, amours boiteux frappant à la porte de Mercure. Et

de derniers rayons allaient à ces panneaux de buffet qui montrent la

pochade d'un marché aux chevaux à côté d'une cueillette de pommes sur

des échelles; ils allaient à ces guirlandes où le pinceau de Brendel a

noué aux pipes du Rhin les verres de Bohême; ils quittaient, comme à

regret, des esquisses de Rousseau jetées sur le bois d'une boîte à

cigares, et ces panneaux de lumière et de caprice, ces bouquets de

fleurs et de femmes écloses sous la brosse de Nanteuil et la baguette

magique de Diaz, ces grappes de fées montrant leurs bas de femmes sur

des balançoires de roses...

Les bougies apportées dans des chandeliers de cuivre jaune, le fromage

de gruyère dévoré, le café versé dans les demi-tasses opaques, les pipes

s'allumaient. Des apartés se faisaient dans des coins où des camarades

se parlaient à mi-voix, tandis que des farceurs écrivaient des vers faux

sur le livre de souvenir de la maison. La nuit endormait la rue, les

charrettes, le village; les paroles devenaient plus rares; le sommeil de

la campagne tombait peu à peu dans la pièce. Les paysagistes, dans leurs

yeux à demi fermés, sentaient revenir leur étude, leur motif, leur

journée, et souriaient vaguement à leurs couleurs du lendemain, avec les

rêves de leurs chiens grognants entre leurs jambes. La fatigue se

berçait dans une vision de travail. Un coude faisait un accord sur le

piano ouvert... Et tous allaient se coucher, dormir un de ces bons

sommeils dans lesquels tombait le son lointain de la trompe du _corneur_

de Macherin, et qu'éveillait, avec ses bruits du matin le réveil de la

basse-cour.

Manette Salomon · 第 79 / 162 题